Principes de la philosophie du droit
Titre original : Grundlinien der Philosophie des Rechts
Publication : 1820
Type : Traite
Analyse
Présentation
Publiés à Berlin fin 1820, avec la date de 1821, les Principes de la philosophie du droit sont le dernier grand livre que Hegel ait fait paraître de son vivant. Il l'a conçu comme un manuel destiné à ses étudiants : trois cent soixante paragraphes numérotés, suivis de remarques, et complétés après sa mort par des ajouts tirés des notes de cours.
Le mot de droit y a un sens beaucoup plus large que le juridique. Il désigne toute figure dans laquelle la liberté prend une forme objective : la propriété est un droit, le contrat aussi, mais également la conscience morale, la famille, l'économie et l'État. Le livre est donc moins un traité de droit qu'une description des institutions sans lesquelles la liberté resterait une idée.
C'est aussi l'ouvrage de Hegel qui a suscité les plus violentes querelles politiques, et elles ne sont pas éteintes.
Une préface explosive
La préface contient deux phrases qui ont fait plus de bruit que le reste du livre.
La première : ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel. Prise au pied de la lettre, elle semble déclarer que tout ce qui existe est justifié, et c'est ainsi qu'on l'a lue pendant un siècle. Les hégéliens de gauche ont répliqué que le mot traduit par effectif, wirklich, ne désigne pas chez Hegel tout ce qui se trouve là, mais ce qui a une nécessité intérieure : beaucoup de ce qui existe n'est pas effectif en ce sens, et par conséquent n'est pas rationnel ni justifié.
La seconde ferme la préface : la chouette de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée de la nuit. La philosophie vient toujours trop tard pour dire au monde comment il doit être ; elle comprend une forme de vie au moment où celle-ci vieillit. Hegel s'interdit ainsi explicitement de prescrire, ce qui rend encore plus étrange le reproche d'avoir voulu justifier l'État prussien.
Trois moments
Le livre suit une progression dont chaque étape révèle l'insuffisance de la précédente.
Le droit abstrait
On part de l'individu considéré comme personne, c'est-à-dire comme porteur d'une volonté libre et rien d'autre. Sa liberté a besoin d'un support extérieur : c'est la propriété, par laquelle la volonté s'incarne dans une chose. Vient ensuite le contrat, où deux volontés se reconnaissent en échangeant, puis l'injustice et le crime, où une volonté particulière se pose contre le droit.
La peine reçoit ici une analyse célèbre. Elle n'est ni une vengeance, ni un moyen de dissuader : elle est l'annulation du crime, et Hegel soutient qu'elle honore le criminel en le traitant comme un être raisonnable, puisque le punir, c'est reconnaître que son acte contenait une prétention à valoir universellement.
Ce niveau ne suffit pas : le droit abstrait dit ce qui est permis, il ne dit rien de ce qui est bon.
La moralité
On passe donc à l'intériorité : l'intention, le dessein, la responsabilité, le bien tel que la conscience se le représente.
C'est ici que Hegel règle ses comptes avec Kant. Il lui reconnaît d'avoir établi l'autonomie de la volonté, et lui reproche de s'en tenir à une forme vide. L'épreuve de l'universalisation ne fournit aucun contenu : elle permet seulement de vérifier qu'une maxime ne se contredit pas, et elle ne condamnerait le vol que si la propriété était déjà supposée. Le devoir kantien prescrit de faire son devoir, sans pouvoir dire lequel.
Hegel vise également, et plus durement, l'ironie romantique, cette conscience qui se donne le droit de juger toute institution au nom de sa propre certitude intérieure. Une conscience qui n'a pour mesure qu'elle-même, écrit-il, est à un pas du mal.
L'éthicité
La solution se trouve dans ce que Hegel appelle la Sittlichkeit, qu'on traduit par éthicité ou vie éthique : les mœurs objectives, les institutions dans lesquelles les hommes vivent déjà et qui donnent un contenu à leurs devoirs.
Elle comporte trois moments.
La famille est l'unité immédiate, fondée sur le sentiment. Hegel y traite du mariage, du patrimoine et de l'éducation des enfants, et il y tient sur les femmes des positions que son époque partageait et que la nôtre ne partage plus.
La société civile est le moment de la dissolution. Hegel est le premier à distinguer nettement cette sphère de l'État : c'est le domaine des besoins, du travail, de l'échange et des intérêts particuliers, où chacun est une fin pour soi et où les autres ne sont que des moyens. Il y décrit le système des besoins, la division du travail, l'administration de la justice, la police et les corporations.
Ce qu'il y observe est remarquable pour 1820. La société civile, laissée à elle-même, engendre une accumulation des richesses d'un côté et, de l'autre, une population qu'il nomme la plèbe, privée non seulement de ressources mais du sentiment du droit et de l'honneur que donne le travail. Et Hegel reconnaît explicitement qu'elle ne sait pas résoudre ce problème : ni les secours, qui offensent le principe du travail, ni la mise au travail, qui augmente la surproduction. Il en conclut que la société civile est poussée au-dehors, vers la colonisation et le commerce lointain.
L'État est le dernier moment, non comme une puissance qui surplomberait les individus, mais comme ce dans quoi la liberté particulière et l'universel se réconcilient. Hegel en propose une organisation précise : une monarchie constitutionnelle où le monarque ne fait que prononcer le « je veux » au bas des décisions, un gouvernement de fonctionnaires compétents, et des assemblées où les corporations et les ordres sont représentés.
La querelle de l'accommodement
Dès le milieu du XIXᵉ siècle, Rudolf Haym accuse le livre d'être le domicile scientifique de l'esprit de la Restauration, et l'accusation a longtemps fait loi : Hegel aurait vendu sa philosophie à la Prusse qui l'employait.
Les travaux du XXᵉ siècle ont rendu la chose plus compliquée. L'État que décrit le livre n'est pas la Prusse de 1820 : celle-ci n'avait pas de constitution écrite, pas d'assemblée d'états, pas de procès par jury ni de publicité des débats, toutes choses que Hegel réclame. Le livre paraît l'année qui suit les décrets de Carlsbad, qui installent la censure et la surveillance des universités, et plusieurs commentateurs lisent sa préface comme un texte écrit sous contrainte.
L'édition des notes prises par les étudiants aux cours des années 1818 à 1820 a montré un Hegel sensiblement plus hardi en chaire que sur le papier. La discussion porte désormais moins sur sa sincérité que sur l'écart entre ce qu'un professeur pouvait écrire et ce qu'il pouvait dire.
Postérité
L'héritage s'est immédiatement divisé.
Marx consacre en 1843 une critique manuscrite au passage sur l'État, et y formule le reproche qui le suivra : Hegel part de l'idée et lui cherche des incarnations, au lieu de partir des hommes réels. Il lui reprend en revanche la distinction de la société civile et de l'État, et surtout l'analyse de la plèbe, dont le prolétariat sera l'héritier conceptuel.
Du côté opposé, les hégéliens de droite ont lu le livre comme une légitimation de l'ordre existant, ce qui a durablement associé le nom de Hegel à l'étatisme, puis, chez Karl Popper, à une généalogie du totalitarisme que la plupart des spécialistes jugent aujourd'hui infondée.
Au XXᵉ siècle, le livre revient par un autre côté. La notion d'éthicité, c'est-à-dire l'idée qu'une liberté sans institutions reste abstraite, nourrit les critiques du libéralisme procédural chez Charles Taylor, et la lecture hégélienne de la reconnaissance fournit à la théorie sociale contemporaine l'un de ses outils principaux.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Jean-François Kervégan.
Ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel.
La chouette de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée de la nuit.
La peine par laquelle le criminel est frappé n'est pas seulement juste en soi : elle est aussi un droit du criminel lui-même.
La société civile offre, dans ces oppositions et leur développement, le spectacle de la débauche et de la misère.
Sources principales
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Principes de la philosophie du droit, traduction, présentation et notes de Jean-François Kervégan, PUF, 2013. Le texte lui-même, lu pour la préface, la progression des trois moments, le passage sur la plèbe et l'organisation de l'État.
Kervégan, Jean-François, L'Effectif et le rationnel. Hegel et l'esprit objectif, Vrin, 2007. Cette fiche lui doit la mise au point sur le sens de wirklich et sur la portée de la notion d'éthicité.
Ilting, Karl-Heinz, édition des notes de cours de Hegel sur la philosophie du droit, Frommann-Holzboog. Source de l'écart entre le texte imprimé et l'enseignement oral, et de la discussion sur la censure de 1819.
Avineri, Shlomo, Hegel's Theory of the Modern State, Cambridge University Press, 1972. Utilisé pour la réfutation de la thèse de l'accommodement avec la Prusse.
Bibliographie et lectures recommandées
Hegel, Phénoménologie de l'esprit, Vrin ou Gallimard.
Marx, Karl, Critique du droit politique hégélien, Éditions sociales.
Honneth, Axel, Les Pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel, La Découverte, 2008.
Wikipédia FR, article « Principes de la philosophie du droit », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
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