Trois Dialogues entre Hylas et Philonous

George Berkeley

Titre original : Three Dialogues between Hylas and Philonous

Publication : 1713

Type : Dialogue

Analyse

Présentation

Berkeley publie en 1713 ces trois dialogues parce que son Traité des principes de la connaissance humaine, paru trois ans plus tôt, n'avait convaincu personne. Il a vingt-huit ans, la même thèse à défendre, et il change entièrement de manière.

Les noms des deux interlocuteurs disent déjà la partie qui se joue. Hylas vient du grec hulê, la matière ; Philonous se décompose en philos et nous, l'ami de l'esprit. Le premier est un homme cultivé, informé de la science de son temps, qui défend l'existence d'une matière indépendante de nos perceptions. Le second entreprend de lui montrer qu'il n'en a aucune idée.

La conversation se tient dans un jardin, au petit matin, trois jours de suite. C'est un texte de philosophe écrit avec une aisance de dramaturge, et c'est par lui que la plupart des lecteurs entrent dans l'immatérialisme.

Le renversement du premier jour

Le dialogue s'ouvre sur un reproche. Philonous a entendu dire que son ami soutenait des opinions scandaleuses, et Hylas lui répond que c'est lui, Philonous, qu'on accuse de nier l'existence des choses sensibles.

Philonous retourne aussitôt l'accusation, et ce renversement est la clé de l'ouvrage : c'est celui qui croit à une matière cachée derrière les apparences qui est un sceptique, puisqu'il place le réel hors d'atteinte. Lui-même défend le sens commun.

Il demande ensuite à Hylas ce qu'il entend par chose sensible, et obtient la réponse attendue : ce qui est perçu par les sens. Reste à examiner ce que les sens donnent.

La chaleur vient d'abord. Une chaleur intense est une douleur, concède Hylas, et une douleur n'existe pas dans le feu. Philonous ajoute l'expérience des deux mains, l'une sortant de l'eau froide, l'autre de l'eau chaude, plongées dans la même eau tiède, qui la sentent l'une chaude et l'autre froide. Si la même eau ne peut pas être à la fois chaude et froide en elle-même, la chaleur est dans celui qui sent.

Les autres qualités suivent, chacune par un argument de relativité. La saveur, qui change avec l'état du palais. L'odeur. Le son, dont la physique enseigne qu'il est un mouvement de l'air, alors qu'on n'entend jamais un mouvement. La couleur enfin, qui varie avec la distance, avec la lumière, avec le microscope et avec la jaunisse.

Hylas se replie alors sur la distinction que Locke avait établie : les couleurs et les saveurs sont en nous, mais l'étendue, la figure, le mouvement et la solidité appartiennent aux corps.

Philonous ferme la retraite par le même procédé. La grandeur varie selon la distance et selon l'observateur : ce qui est petit pour un homme est vaste pour un ciron. La vitesse varie selon le temps que l'on prend pour mesure. Et l'on ne peut pas concevoir une étendue qui ne serait ni grande ni petite, ni un corps étendu sans couleur. Si la relativité suffit à exclure les qualités secondes, elle exclut aussi les premières.

Les retraites du deuxième jour

Le deuxième dialogue suit Hylas dans ses replis successifs, et c'est la partie la plus serrée du livre.

Il soutient d'abord que nos idées sont des copies de choses extérieures. Philonous répond qu'une idée ne peut ressembler qu'à une idée : un son ne ressemble à rien qui ne soit entendu, une couleur à rien qui ne soit vu. Dire qu'une sensation ressemble à ce qui n'est jamais senti n'a pas de sens assignable.

Hylas propose ensuite que la matière soit non pas ce que nous percevons, mais le support inconnu de ce que nous percevons. Philonous lui demande ce que signifie supporter ici, puisqu'il ne s'agit pas de porter comme une table porte un livre, et quelle idée il a d'un support qui ne serait ni étendu ni coloré.

Troisième repli : la matière serait l'occasion de nos idées, ou leur instrument, ou leur cause. Chacun de ces mots est examiné et aucun ne tient : une chose inerte, sans étendue ni activité, ne peut être cause de rien, et un instrument suppose un usage qu'on ne peut décrire.

Hylas finit par réduire la matière à un quelque chose dont il ne sait rien. Philonous lui fait observer qu'il vient de soutenir une existence dont il ne peut rien dire, pas même qu'elle existe, et que c'est là exactement la position qu'il reprochait à son adversaire.

Entre-temps, Philonous a introduit sa pièce positive. Les idées de l'imagination, je les forme à mon gré ; celles des sens s'imposent à moi, se suivent dans un ordre constant que je n'ai pas réglé. Elles ont donc une cause, et comme une idée ne peut être causée que par un esprit, cette cause est un esprit infini. Voir l'article causalité.

Le troisième jour et la fontaine

Le dernier dialogue est consacré aux objections de bon sens, et Hylas les fait toutes.

Si les choses n'existent que perçues, elles s'anéantissent quand je ferme les yeux. Philonous répond qu'elles demeurent dans l'esprit qui les perçoit toujours. Hylas objecte que les choses changent et que nous mourons ; que l'Écriture parle d'une création antérieure à tout homme ; que la doctrine est trop contraire à ce que tout le monde croit.

Philonous répond point par point, et conclut sur une image que Hylas lui emprunte. Il compare la pensée de son ami à une fontaine dont l'eau monte exactement à la hauteur d'où elle est tombée : on part du sens commun, on s'élève dans des difficultés philosophiques, et l'on retombe au point de départ, mais purifié. Les choses existent, elles sont ce que nous en percevons, et il n'y a derrière elles aucune substance inconnaissable pour nourrir le doute.

Ce que l'ouvrage cherche à sauver

Il faut lire ces dialogues en gardant à l'esprit ce que leur auteur voulait éviter.

Berkeley est un homme d'Église, et il le deviendra tout à fait en recevant l'évêché de Cloyne. À ses yeux, la philosophie moderne a introduit entre nous et le monde une matière dont elle ne peut rien dire, et cette matière produit deux effets : elle rend le scepticisme inévitable, puisque nous ne saurons jamais si nos idées lui ressemblent, et elle rend Dieu superflu, puisqu'elle semble se suffire.

Supprimez-la, soutient-il, et les deux maux disparaissent ensemble. Nous connaissons les choses mêmes, et l'ordre des sensations exige un esprit qui les produise.

C'est pourquoi il revendique le sens commun contre les philosophes, revendication qui surprend quand on résume sa thèse en disant qu'il nie l'existence de la matière.

Postérité

Les Trois Dialogues sont, de tous les textes de Berkeley, le plus lu, et ils ont fixé l'image qu'on a de lui.

Ils ont aussi nourri un contresens durable, dont l'anecdote de Samuel Johnson frappant une pierre du pied est le symbole. Berkeley n'a jamais nié que la pierre résiste : la résistance est une perception, et l'immatérialisme la conserve tout entière.

David Hume reprend les arguments contre la substance et contre l'abstraction, écarte le recours à Dieu, et aboutit au scepticisme que Berkeley voulait précisément détruire. Kant prend soin de distinguer son idéalisme de celui-ci, et ajoute une réfutation de l'idéalisme à la seconde édition de la Critique de la raison pure.

Au XIXᵉ siècle, John Stuart Mill définit la matière comme une possibilité permanente de sensation, formule qui doit beaucoup à ces pages, et les empiristes logiques du XXᵉ y chercheront l'ancêtre de leur tentative de réduire les énoncés sur les objets à des énoncés sur l'expérience.

Controverses

Le défi de concevoir. Philonous met Hylas au défi de concevoir une chose existant sans être perçue. L'objection classique est que ce défi confond l'objet de la pensée et l'acte de penser : je peux penser à un arbre non perçu sans que ma pensée fasse partie de l'arbre. Les défenseurs de Berkeley répondent qu'il ne demande pas autre chose que de produire l'idée en question, ce que personne n'a jamais fait.

La continuité des choses. Si les objets subsistent parce que Dieu les perçoit, leur existence dépend d'une thèse théologique. Un lecteur qui n'accorde pas Dieu à Berkeley se retrouve avec un monde intermittent. La difficulté est réelle et elle est l'une des raisons pour lesquelles l'immatérialisme a été repris sans son auteur.

Sens commun ou paradoxe ? Berkeley soutient qu'il défend ce que tout le monde croit. Ses lecteurs ont presque unanimement jugé le contraire. La question est de savoir si le sens commun affirme réellement l'existence d'une substance matérielle, ou s'il affirme seulement que les choses sont là, ce que Berkeley accorde.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Geneviève Brykman et Roselyne Dégremont.

Qu'est-ce donc qu'une chose sensible, sinon ce qui est immédiatement perçu par les sens ?

Une idée ne peut ressembler qu'à une idée.

Vous soutenez donc l'existence de quelque chose dont vous ne savez rien, pas même si elle existe.

Votre pensée ressemble à une fontaine, dont l'eau s'élève exactement à la hauteur d'où elle est tombée.

Sources principales

Berkeley, George, Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, traduction de Geneviève Brykman et Roselyne Dégremont, GF-Flammarion, 1998. Le texte lui-même, lu pour la progression des trois journées, les arguments de relativité, les replis successifs de Hylas et l'image finale.

Brykman, Geneviève, Berkeley et le voile des mots, Vrin, 1993. Cette fiche lui doit la mise en perspective des Dialogues par rapport au Traité de 1710 et l'analyse du retournement de l'accusation de scepticisme.

Downing, Lisa, article « George Berkeley », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la reconstitution des arguments du deuxième dialogue et pour la question de la continuité des objets.

Berkeley, George, Traité des principes de la connaissance humaine, GF-Flammarion, pour l'exposé dont les Dialogues sont la reprise accessible.

Bibliographie et lectures recommandées

Locke, John, Essai sur l'entendement humain, Le Livre de Poche, pour la distinction des qualités que Berkeley démonte.

Hume, David, Enquête sur l'entendement humain, GF-Flammarion.

Charles, Sébastien, Berkeley au siècle des Lumières, Vrin, 2003.

Wikipédia FR, article « Trois dialogues entre Hylas et Philonous », consulté en novembre 2026.

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