Philosophie analytique

fin du XIXe siècle - toujours active Europe centrale, Grande-Bretagne puis monde anglophone 9 min de lecture

Courant né à la fin du XIXe siècle de l'invention de la logique moderne, devenu dominant dans la philosophie universitaire de langue anglaise. Moins une doctrine qu'une exigence de méthode : clarifier les problèmes par l'analyse du langage et de la logique, et soumettre chaque étape du raisonnement à la critique.

Les commencements : la logique comme outil

Tout part d'un livre peu lu de son temps. En 1879, Gottlob Frege publie un petit ouvrage où il construit une écriture logique capable d'exprimer les raisonnements mathématiques avec une rigueur que le syllogisme ne permettait pas. Il invente à cette occasion la quantification, c'est-à-dire la manière d'exprimer formellement les énoncés en tous et en certains.

L'instrument modifie les problèmes. Frege distingue le sens d'une expression de ce qu'elle désigne, ce qui permet d'expliquer comment deux noms de la même chose peuvent ne pas être interchangeables dans toutes les phrases. Il soutient que l'arithmétique se réduit à la logique, programme que l'on nomme logicisme, et il refuse de faire des lois de la pensée une affaire de psychologie.

À Cambridge, au tournant du siècle, Bertrand Russell et George Edward Moore rompent avec l'idéalisme alors enseigné en Grande-Bretagne. Russell découvre une contradiction dans les fondements que Frege avait posés, puis développe une analyse logique des énoncés contenant des expressions comme le roi de France : une telle phrase n'affirme pas l'existence d'un objet mystérieux, elle se décompose en une série d'énoncés dont on peut dire s'ils sont vrais ou faux. Moore, de son côté, défend le sens commun contre les constructions métaphysiques et attaque, en morale, le passage illégitime d'un constat de fait à un jugement de valeur.

Leur référence n'est pas la tradition morale mais les mathématiques, et c'est un trait durable du courant.

Le Tractatus et le Cercle de Vienne

En 1921 paraît un livre bref et énigmatique, le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein, composé de propositions numérotées. Il y soutient que le langage représente le monde en partageant sa forme logique, que la plupart des énoncés philosophiques sont dépourvus de sens parce qu'ils tentent de dire ce qui ne peut que se montrer, et que la tâche de la philosophie est de clarifier plutôt que de doctriner.

Le livre est lu à Vienne par un groupe de scientifiques et de philosophes qui en retiennent surtout la critique de la métaphysique. Le Cercle de Vienne, dont Rudolf Carnap est la figure la plus influente, formule un critère : un énoncé n'a de sens que si l'on peut dire ce qui le vérifierait dans l'expérience. Tout le reste - la métaphysique, la théologie, une part de l'éthique - relève de l'expression d'une attitude et non de la connaissance.

Carnap entreprend de reconstruire logiquement l'ensemble du savoir à partir de données d'expérience, puis se tourne vers l'étude des structures syntaxiques des langages scientifiques. Alfred Tarski fournit dans les mêmes années une définition formelle de la vérité pour les langages formalisés, qui aura une postérité considérable.

C'est de cette période que vient la mauvaise réputation du courant auprès de ses adversaires. L'épisode est pourtant bref : le critère de vérifiabilité s'est effondré sous ses propres contradictions, aucun analytique d'aujourd'hui ne le soutient, et le positivisme logique est une étape close depuis trois quarts de siècle.

Les deux révisions des années 1950

Deux textes font basculer le courant au milieu du siècle, et tous deux viennent de l'intérieur.

Le premier, publié en 1951 par Willard Van Orman Quine, attaque la distinction entre énoncés vrais par leur seule signification et énoncés vrais d'après l'expérience. Si cette distinction ne tient pas, le programme consistant à réserver à la philosophie l'analyse des significations s'effondre, et la philosophie se retrouve dans la continuité des sciences empiriques. C'est l'origine du naturalisme qui domine aujourd'hui une large part du domaine.

Le second est le livre posthume de Wittgenstein, les Recherches philosophiques, publié en 1953. L'auteur du Tractatus y récuse son propre ouvrage. Il n'y a pas une structure logique unique du langage, il y a une multiplicité d'usages, enracinés dans des pratiques et des formes de vie ; la signification d'un mot n'est pas un objet qu'il désignerait mais la manière dont on s'en sert ; et les problèmes philosophiques naissent de ce que le langage tourne à vide.

À Oxford se développe alors une philosophie attentive au langage ordinaire. Gilbert Ryle y récuse l'image d'un esprit logé dans le corps comme un spectateur intérieur ; John Langshaw Austin montre que dire est souvent faire, et décrit les énoncés par lesquels on promet, baptise ou condamne ; Peter Strawson réhabilite une métaphysique descriptive, attachée aux catégories que notre langage présuppose, et renouvelle la question de la responsabilité en partant de nos réactions ordinaires de ressentiment et de gratitude.

L'élargissement, de 1960 à nos jours

À partir des années 1960, le courant se défait de ses interdits et investit tous les domaines qu'il avait écartés.

La métaphysique revient, par la logique modale. Les travaux sur la nécessité et la référence des noms propres rétablissent la légitimité de questions sur l'essence et le possible, et la notion de monde possible devient un outil courant.

La philosophie de l'esprit devient un champ majeur, où se discutent le rapport entre états mentaux et états cérébraux, la nature de l'intentionnalité et les limites de l'analogie informatique. John Searle y soutient contre l'intelligence artificielle de son temps qu'un système qui manipule des symboles sans les comprendre ne pense pas.

La philosophie morale et politique renaît. La Théorie de la justice de John Rawls rouvre en 1971 un domaine que le positivisme avait déclaré hors de la connaissance. Derek Parfit renouvelle la question de l'identité personnelle et celle de nos obligations envers les générations futures.

Un groupe d'auteurs, formées à Oxford pendant la guerre, conduit par ailleurs la critique interne la plus féconde. Elizabeth Anscombe refonde l'analyse de l'action et de l'intention et conteste la notion moderne d'obligation morale ; Philippa Foot rétablit la question des vertus sur une base naturaliste ; Iris Murdoch oppose à la philosophie morale de son temps l'attention portée à autrui. De ce travail naît l'éthique des vertus contemporaine, que Bernard Williams prolonge en objectant aux théories morales leur prétention à surplomber les vies qu'elles jugent, et qu'Alasdair MacIntyre radicalise.

Le partage avec la philosophie continentale

Il faut dire un mot de cette opposition, qui structure encore les cursus et qui ne résiste pas à l'examen.

Elle n'est pas géographique : Frege, Carnap, Wittgenstein et Tarski sont allemands, autrichien et polonais, et les débuts du courant se jouent en Europe centrale avant que l'émigration des années 1930 n'en transporte le centre de gravité outre-Atlantique.

Elle n'est pas méthodologique de façon nette : il existe des auteurs continentaux d'une rigueur argumentative exemplaire et des textes analytiques obscurs.

Elle est plutôt institutionnelle et historique. Deux communautés se sont formées, avec leurs revues, leurs références et leurs rituels de discussion, et elles ont cessé de se lire. Quelques affrontements célèbres ont scellé le malentendu, de la critique que Carnap adressa à la métaphysique heideggérienne au débat entre Searle et Derrida sur l'interprétation des actes de langage. Dans les deux cas, chacun a surtout démontré qu'il ne lisait pas l'autre.

La réception francophone

La France a longtemps ignoré ce courant, puis l'a découvert tardivement. Le travail de traduction et de commentaire mené à partir des années 1970, notamment par Jacques Bouveresse autour de Wittgenstein et de la critique de la philosophie spéculative, a rendu ces textes accessibles et a fait exister le débat en français. Les travaux de Sandra Laugier sur la philosophie du langage ordinaire et sur l'éthique du care en constituent un prolongement actif, qui montre que ce qu'on prend pour une tradition étrangère produit des effets très concrets, jusque dans la manière de poser les questions de soin et d'attention.

Les objections

Quatre critiques reviennent et méritent d'être prises au sérieux.

La première reproche au courant une forme de scolastique : des discussions techniques très raffinées sur des problèmes dont l'enjeu s'est perdu en route, et une production spécialisée illisible hors du cercle des spécialistes.

La deuxième porte sur le rapport à l'histoire. Longtemps, les textes du passé n'y ont été lus que comme réserves d'arguments, sans égard pour leur contexte. Ce défaut s'est largement corrigé, mais il a laissé des traces dans l'enseignement.

La troisième concerne les angles morts. La philosophie analytique a tardé à investir la politique, le droit, l'esthétique et les questions de domination, et sa composition sociale et géographique a longtemps été étroite.

La quatrième, enfin, est interne : si le courant n'a plus ni doctrine commune ni méthode distinctive, que reste-t-il de l'étiquette ? Beaucoup de philosophes considèrent aujourd'hui que le mot ne désigne plus qu'un héritage institutionnel, et qu'il serait plus honnête de parler simplement de philosophie.

Ce qui demeure

Il reste un style, et il n'est pas rien. Dire ce que l'on soutient, distinguer les questions, formuler les objections les plus fortes contre soi-même avant que d'autres ne le fassent, accepter d'avoir tort sur un point précis : cette discipline de la discussion est l'apport le plus durable du courant, et elle est largement indépendante des thèses qu'il a défendues.

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