Jean Tauler
Dominicain de Strasbourg, il a prêché quatre-vingts sermons en langue vulgaire sur un point de l'âme où Dieu est déjà présent, et qu'il suffirait de dégager.
Biographie
Jean Tauler naît à Strasbourg vers 1300, dans une famille aisée de la ville. Il entre jeune chez les dominicains du couvent de Strasbourg, autour de 1315, et suit la formation de l'ordre : les arts, la théologie, puis les études supérieures au studium generale de Cologne.
C'est là que se place la rencontre décisive. Maître Eckhart enseignait à Cologne dans ces années, et Tauler compte parmi ceux qui l'ont entendu. Il n'en fera jamais un argument d'autorité : son nom n'apparaît pas dans les sermons, ce qui s'explique assez par la condamnation de 1329.
Il ne sera ni maître en théologie ni auteur de traités. Sa vie entière se passe à prêcher, en allemand, devant des auditoires qui ne lisent pas le latin : les religieuses dominicaines des couvents rhénans, les béguines et les laïcs pieux que l'on appelait alors les amis de Dieu. C'est à ce public que sa langue et ses images sont ajustées.
Les années de l'interdit, de 1339 à 1347, marquent son activité. Strasbourg, restée fidèle à l'empereur dans son conflit avec le pape, est frappée d'interdit : les sacrements y sont suspendus. Tauler fait partie des religieux qui continuent d'exercer leur ministère et il séjourne à Bâle, où il fréquente les milieux de la dévotion laïque. Il traverse aussi la grande peste de 1348 et les persécutions qui l'ont accompagnée.
Il meurt à Strasbourg le 16 juin 1361, dans le couvent de sa sœur, et il est enterré au couvent des dominicains de la ville.
De son œuvre il reste environ quatre-vingts sermons tenus pour authentiques, pris en note par ses auditrices et conservés dans les couvents. Une bonne part de ce qui a circulé sous son nom ne lui appartient pas, et la critique du vingtième siècle a dû faire ce tri, notamment pour un récit de conversion qui a longtemps passé pour biographique.
Pensée principale
Le fond de l'âme
Tout part d'une thèse héritée de la mystique rhénane : il y a dans l'âme un point où elle touche à Dieu, que Tauler appelle le fond, le Grund. Ce fond n'est ni l'intelligence ni la volonté, qui sont des puissances tournées vers des objets. Il est ce par quoi l'âme est, avant toute opération, et il est de ce fait apparenté à la simplicité divine.
Dieu y est présent sans interruption. Ce qui manque est de notre côté : l'âme est occupée ailleurs, dispersée dans ses images et ses attachements, et elle ne sait pas ce qu'elle porte. La vie spirituelle consiste donc moins à acquérir qu'à dégager.
Le détachement, et ce qu'il demande
De là le mot qui revient dans tous ses sermons. Se détacher signifie abandonner les images, les consolations spirituelles, les pratiques dont on s'enorgueillit et jusqu'au désir de progresser. Tauler est sévère sur ce point : la dévotion qui se contemple est un attachement de plus, et les œuvres les plus austères peuvent servir à se mettre en avant.
Il insiste autant sur ce que le détachement n'exige pas. Il ne demande ni de quitter son état, ni de multiplier les macérations, ni d'attendre des expériences extraordinaires. Ses auditeurs étaient des religieuses cloîtrées et des artisans de Strasbourg, et il leur répète que le fond se trouve dans l'obéissance ordinaire, dans le travail accepté et dans les contrariétés subies.
Passer par la souffrance
La conformité au Christ souffrant tient chez lui une place centrale, et c'est un des traits qui le distinguent d'Eckhart. Le dépouillement ne s'obtient pas par la seule compréhension : il se fait dans l'épreuve, la maladie, l'échec et l'aridité spirituelle. Tauler accorde une attention particulière aux moments où tout goût de Dieu disparaît, et il y voit non une punition mais le travail même de la purification.
Cette insistance répond à une situation. Il prêche pendant l'interdit et pendant la peste, devant des gens qui ont perdu les sacrements, leurs proches ou leur santé, et sa doctrine leur donne une place dans l'économie du salut.
Un prédicateur plutôt qu'un spéculateur
Tauler construit peu de thèses et n'écrit pas de traité. Ses sermons avancent par images concrètes, exemples pris au métier et à la maison, interpellations directes. Les concepts qu'il emploie viennent de l'école, en particulier de Thomas d'Aquin, d'Albert le Grand et du néoplatonisme chrétien transmis par Denys, mais il les emploie sans les discuter.
Cette réserve a eu un effet durable. Là où Eckhart affirmait des propositions qui lui ont valu une condamnation, Tauler dit des choses proches sans jamais franchir la ligne, et il n'a été inquiété par personne. Les historiens discutent de savoir si c'est prudence, tempérament de pasteur ou désaccord réel.
Œuvres majeures
Les Sermons
L'œuvre de Tauler, c'est son prêche. Environ quatre-vingts sermons sont tenus pour authentiques, en moyen haut allemand, conservés parce que ses auditrices les prenaient en note et que les couvents en gardaient copie. Nous lisons donc une prédication orale passée par la main de celles qui l'écoutaient, ce qui explique les variantes entre manuscrits et les répétitions.
Les thèmes reviennent d'un sermon à l'autre : le fond de l'âme, le détachement, la naissance de Dieu dans l'âme, la nécessité de l'épreuve, la méfiance envers les consolations spirituelles. Le ton est direct, les comparaisons prises au quotidien d'une ville marchande et l'auditeur y est interpellé à la deuxième personne.
Ce qui n'est pas de lui
La question d'authenticité compte autant que l'œuvre elle-même. Deux ensembles importants ont longtemps circulé sous son nom.
Le premier est le Livre du maître, un récit de conversion où un maître en théologie, identifié à Tauler, est instruit par un simple laïc. Le texte a fait sa réputation pendant des siècles et il est aujourd'hui attribué à Rulman Merswin ou à son entourage, le milieu d'un homme d'affaires strasbourgeois devenu religieux. La correction est importante : la légende d'un savant converti par un ignorant n'appartient pas à sa biographie.
Le second est un ensemble d'Institutions et de traités spirituels, dont la version latine de Laurent Surius au seizième siècle a longtemps servi de base à la diffusion européenne. Plusieurs de ces textes ne sont pas de Tauler, et la traduction elle-même adoucit ou allonge les sermons authentiques.
L'édition moderne
Le tri critique s'est fait au vingtième siècle. L'édition allemande de référence est celle de Ferdinand Vetter, établie sur les manuscrits les plus anciens. En français, les Sermons ont été traduits par Étienne Hugueny, Gabriel Théry et Augustin-Louis Corin en trois volumes entre 1927 et 1935, d'après ces mêmes manuscrits, et c'est cette traduction qui fait référence.
Postérité et influence
Luther, et la Réforme
Tauler est l'un des rares auteurs médiévaux que Luther ait loués sans réserve. Il annotait ses sermons, les recommandait à ses correspondants et disait y avoir trouvé une théologie plus solide que dans toute la scolastique. Ce qui l'attirait est repérable : la méfiance envers les œuvres dont on se glorifie, l'insistance sur l'épreuve et le dépouillement, l'idée que Dieu agit quand l'homme cesse de s'activer.
La Théologie germanique, traité anonyme que Luther a édité et publié, appartient au même milieu et a longtemps été rattachée à Tauler. Par ce canal, la mystique rhénane est entrée dans la piété protestante, où elle a nourri le piétisme allemand jusqu'au dix-huitième siècle.
Dans la spiritualité catholique
Les chartreux de Cologne et la devotio moderna le diffusent dès le quinzième siècle. La traduction latine de Laurent Surius, au seizième, le fait lire dans toute l'Europe catholique : Pierre Canisius, les carmes espagnols et plus tard le milieu de Port-Royal le connaissent. Nicolas de Cues possédait des manuscrits de la mystique rhénane et s'en est servi.
Cette double réception, protestante et catholique, est remarquable pour un auteur du quatorzième siècle, et elle tient à ce que ses sermons n'engagent presque aucune question disputée entre les confessions.
Les philosophes
Hegel mentionne la mystique allemande dans ses leçons comme un moment où la pensée saisit l'unité du fini et de l'infini en langue vulgaire. Au vingtième siècle, Heidegger emprunte à ce milieu le mot de Gelassenheit, le laisser-être, qu'il reprend d'Eckhart mais qui circule aussi chez Tauler, et la critique a longuement discuté de cette dette.
Une postérité souterraine
Le vocabulaire du fond de l'âme, du détachement et de la nuit spirituelle a traversé les siècles bien au-delà de ceux qui citent Tauler. Jean de la Croix le retrouve, les quiétistes s'en réclament et la psychologie des profondeurs y a cherché un précédent. L'historiographie récente a surtout rendu à Tauler sa place propre, en cessant de le lire comme un Eckhart affaibli.
Controverses et débats
Qu'a-t-il écrit ?
C'est la première question, et elle a occupé un siècle de philologie. Ce qui circulait sous le nom de Tauler jusqu'au début du vingtième siècle mêlait des sermons authentiques, des sermons d'autres prédicateurs rhénans, des traités spirituels anonymes et un récit de conversion qui n'était pas biographique. L'édition critique a réduit le corpus sûr à une quatre-vingtaine de sermons. Les conséquences sont lourdes : plusieurs thèses longtemps tenues pour tauleriennes viennent de textes qui ne sont pas de lui, et les études antérieures aux années 1910 doivent être lues avec cette réserve.
Disciple d'Eckhart, ou autre chose ?
La lecture reçue fait de Tauler un continuateur qui adoucit son maître pour échapper à la censure. Elle n'est pas sans appui : il ne nomme jamais Eckhart, et les propositions condamnées en 1329 n'apparaissent pas chez lui.
Plusieurs travaux récents la contestent. Ils font valoir que la place de la souffrance, la conformité au Christ et l'attention aux états d'aridité constituent une doctrine propre, et non une version prudente d'une autre. La question reste ouverte de savoir si la différence est de tempérament, de public ou de thèse.
Le fond de l'âme est-il créé ?
C'est le point où la mystique rhénane touche à l'orthodoxie. Si le fond de l'âme est de même nature que Dieu, l'union devient identité et la distinction du créateur et de la créature s'efface, ce qui faisait partie des reproches adressés à Maître Eckhart et à Marguerite Porete. Tauler emploie des formules qui vont loin dans ce sens, tout en maintenant ailleurs la différence. Ses interprètes se partagent entre ceux qui y voient une incohérence, ceux qui y voient une prudence calculée et ceux qui tiennent que le langage de l'union ne se mesure pas aux exigences de la théologie spéculative.
Que vaut la lecture protestante ?
Luther l'a lu comme un témoin d'une piété de la grâce opposée à la religion des œuvres, et cette lecture a longtemps commandé la réception allemande. Les historiens catholiques ont objecté qu'elle prélève dans les sermons ce qui annonce la Réforme en laissant de côté la pratique sacramentelle et religieuse qui les encadre. Le débat porte moins sur Tauler que sur ce qu'on cherche chez lui.
Un mystique ou un pasteur ?
Tauler ne raconte aucune expérience personnelle, ne décrit pas de visions et ne propose pas d'itinéraire par degrés. Certains en concluent qu'il faut le ranger parmi les prédicateurs plutôt que parmi les mystiques au sens strict. D'autres répondent que cette réserve est elle-même une position spirituelle, et qu'une mystique sans récit d'expérience reste une mystique.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Prenez n'importe lequel des sermons, ils se lisent indépendamment les uns des autres et ne supposent aucune préparation. Ceux qui traitent du fond de l'âme et ceux qui portent sur l'aridité spirituelle donnent le meilleur aperçu. Lisez-en plusieurs d'affilée : la pensée de Tauler se répète et c'est dans cette reprise qu'elle se précise.
Les textes
La traduction française de référence est celle d'Étienne Hugueny, Gabriel Théry et Augustin-Louis Corin, Sermons de Tauler, en trois volumes, 1927-1935, établie sur les plus anciens manuscrits allemands. Des choix de sermons ont été publiés depuis, notamment aux Éditions du Cerf dans la collection Sagesses chrétiennes. L'édition allemande critique est celle de Ferdinand Vetter. Méfiez-vous des recueils anciens qui mêlent sans avertir les textes authentiques et les apocryphes transmis par la version latine de Laurent Surius.
Pour aller plus loin
Alain de Libera, Eckhart, Suso, Tauler ou la divinisation de l'homme, collection L'aventure intérieure, 1996. La première introduction générale en français aux trois mystiques rhénans, avec l'état de la recherche, le tri entre œuvres authentiques et apocryphes et une anthologie thématique.
Louise Gnädinger, Johannes Tauler. Lebenswelt und mystische Lehre, pour la monographie de référence en allemand.
Marie-Anne Vannier (dir.), les travaux du groupe de recherche sur la mystique rhénane de l'université de Lorraine, pour les publications récentes en français.
Si vous préparez un examen
Deux points suffisent. Le fond de l'âme, point où l'âme touche à la simplicité divine et que le détachement dégage. Et la place de la souffrance, qui distingue Tauler d'Eckhart : le dépouillement ne s'obtient pas par la compréhension mais dans l'épreuve. Évitez de le présenter comme un simple vulgarisateur d'Eckhart, lecture que les travaux récents contestent, et ne lui attribuez pas le récit de conversion du Livre du maître, qui n'est pas de lui.