Florence

Toscane, Italie 7 min de lecture

Ville sans école philosophique instituée, Florence a pourtant rendu Platon et les néoplatoniciens disponibles en latin, grâce aux traductions de Marsile Ficin, et donné en Machiavel l'auteur qui a séparé la politique de la morale.

Avant la Renaissance : la langue

La première contribution de Florence est linguistique, et elle n'est pas mince pour la philosophie. Dante, né dans la ville vers 1265 et exilé en 1302, choisit d'écrire en langue vulgaire, et il défend ce choix dans un traité - resté inachevé - sur l'éloquence en langue vulgaire. Son Banquet entreprend par ailleurs d'exposer en toscan des matières jusque-là réservées au latin des écoles.

L'enjeu dépasse la littérature. Dès lors qu'une langue vernaculaire peut porter l'argumentation philosophique, la philosophie cesse d'être le monopole des clercs. Tout le projet humaniste, puis celui des Lumières, reposent sur cette possibilité. Son maître Brunetto Latini avait déjà composé en français une encyclopédie des savoirs, dans le même mouvement de diffusion hors du cadre scolaire.

1439 : le concile et l'arrivée des Grecs

En 1439, le concile réuni pour tenter l'union des Églises d'Orient et d'Occident tient ses sessions à Florence. Avec la délégation byzantine arrivent des savants qui lisent le grec, et parmi eux Georges Gémiste Pléthon, qui donne en marge du concile des exposés sur les différences entre Platon et Aristote.

L'effet est considérable. L'Occident latin connaissait Aristote depuis le XIIIe siècle, mais de Platon il ne disposait guère que du Timée, partiellement traduit, et de quelques dialogues. Entendre soutenir que Platon surpasse Aristote, par des gens qui le lisent dans sa langue, ouvre un chantier. Cosme de Médicis assiste à ces exposés, et il en gardera le projet de faire traduire Platon.

Cosme, Ficin et la traduction

Vers 1462, Cosme installe le jeune Marsile Ficin dans une villa proche de la sienne, à Careggi, avec une mission : apprendre le grec et traduire Platon en latin. Ficin s'en acquitte, et au-delà.

Il donne la première traduction latine complète des dialogues, imprimée en 1484. Il traduit ensuite Plotin, dont la version latine paraît en 1492, et avec lui une partie du corpus néoplatonicien : Porphyre, Jamblique - c'est à sa traduction des Mystères d'Égypte que ce traité doit le titre latin sous lequel il est encore cité - et Proclus. Il traduit aussi le corpus attribué à Hermès Trismégiste, qu'il croit antérieur à Platon, erreur de datation lourde de conséquences puisqu'elle fonde l'idée d'une sagesse primordiale transmise de peuple en peuple.

Son œuvre propre, une Théologie platonicienne imprimée en 1482, entreprend d'accorder le platonisme et le christianisme autour de l'immortalité de l'âme. Vous avez là le programme du platonisme florentin : non pas une érudition, mais la conviction que la philosophie ancienne et la révélation chrétienne disent la même chose sous des formes différentes.

L'« Académie platonicienne » : une institution qui n'en était pas une

On parle couramment de l'Académie platonicienne de Florence, et il faut savoir ce que l'expression recouvre. Il n'y eut ni statuts, ni registre de membres, ni enseignement réglé. Les sources contemporaines ne désignent pas le groupe sous ce nom. Il s'agissait d'un cercle de correspondance et de conversation, réuni autour de Ficin, qui se retrouvait à Careggi, à Montevecchio ou en ville.

L'historien James Hankins a consacré à cette question un article au titre sans ambiguïté, qui parle du mythe de l'Académie platonicienne de Florence, et a montré que la représentation d'une institution organisée est une construction postérieure. D'autres chercheurs nuancent, en faisant valoir que l'absence de statuts n'empêche pas l'existence d'une pratique collective réelle et d'une influence repérable. La controverse est instructive au-delà de son objet : elle rappelle que nous projetons volontiers sur le passé nos formes d'organisation du savoir.

Pic de la Mirandole

Le plus célèbre des textes issus de ce milieu n'est pas de Ficin. Jean Pic de la Mirandole, qui fréquente le cercle florentin, rédige en 1486 un discours destiné à ouvrir une disputation publique sur neuf cents thèses, à Rome. La disputation fut interdite et le discours ne fut pas prononcé ; il a été publié après sa mort sous le titre de discours sur la dignité de l'homme.

Sa thèse est restée : l'homme n'a pas de nature fixée, il n'occupe aucun rang déterminé dans l'ordre des créatures, et c'est à lui de se faire ce qu'il sera. On en a fait, parfois abusivement, le manifeste de l'humanisme de la Renaissance. Pic y poursuivait en réalité un projet de concordance universelle, mobilisant Platon, Aristote, les penseurs arabes et la kabbale, et c'est cette ambition syncrétique qui lui valut ses ennuis.

Savonarole, ou le revers

La même ville, dix ans plus tard, est gouvernée par un prédicateur dominicain, Jérôme Savonarole, qui dénonce la corruption des mœurs, fait brûler les objets de luxe et les livres impies, et établit une république théocratique. Il est excommunié, puis exécuté en 1498.

Il serait commode d'y voir l'obscurantisme contre les Lumières. La réalité est plus intéressante : Savonarole était lui aussi lecteur de Platon, admiré par une partie du cercle de Ficin, et son projet avait une cohérence politique dont Machiavel discutera sérieusement. Florence montre ici que l'humanisme et le prophétisme religieux n'étaient pas deux mondes séparés.

Machiavel

Machiavel est florentin de part en part : né dans la ville en 1469, secrétaire de la seconde chancellerie de la République de 1498 à 1512, écarté au retour des Médicis, mort à Florence en 1527.

Son expérience administrative est la matière de son œuvre. Le Prince, rédigé en 1513, et les Discours sur la première décade de Tite-Live, élaborés dans les années suivantes, procèdent d'une même décision de méthode : décrire ce que les gouvernants font et non ce qu'ils devraient faire, et tirer des leçons de l'histoire plutôt que des principes. Cela entraîne la séparation de la politique et de la morale, qui est la rupture la plus durable de la Renaissance florentine.

Les Discours ont pour partie été discutés dans les jardins du palais Rucellai, les Orti Oricellari, où se réunissait un cercle de jeunes patriciens. On y voit la continuité du modèle florentin : non pas une école, mais un jardin.

Galilée à Arcetri

Dernier épisode. Galilée, né à Pise, s'installe en 1631 dans une villa d'Arcetri, sur les collines qui dominent Florence, et y vit jusqu'à sa mort en 1642, en résidence surveillée après sa condamnation par l'Inquisition. C'est là qu'il achève son dernier ouvrage, les Discours sur deux sciences nouvelles, publié hors d'Italie.

L'épisode importe à la philosophie pour deux raisons. Il marque la fin du cycle florentin : la science nouvelle se développera désormais ailleurs, en Angleterre, en Hollande, en France. Et il constitue le cas le plus discuté du rapport entre l'autorité et la recherche, qui alimentera la réflexion sur la liberté de penser de Descartes à Kant.

Héritage

Ce que Florence transmet n'est pas une doctrine mais un corpus et un modèle.

Un corpus : les traductions de Ficin rendent Platon et les néoplatoniciens disponibles à toute l'Europe savante. On ne comprendrait ni Giordano Bruno, ni la philosophie anglaise de la Renaissance, ni certaines pages de Leibniz sans ce travail. Le néoplatonisme revient dans l'histoire européenne par Florence.

Un modèle : la philosophie peut se faire hors de l'institution, dans des cercles, grâce à des commanditaires, par le moyen de l'édition. Les académies européennes des siècles suivants, puis les salons, puis les revues en reprendront le principe.

Et une leçon de prudence historiographique. Florence est la ville de la Renaissance par excellence, ce qui en fait aussi la plus mythifiée : l'Académie qui n'en était pas une, l'humanisme qu'on réduit à un éloge de l'homme, la coupure avec le Moyen Âge qui fut beaucoup moins nette qu'on ne le dit. Visiter Florence en philosophe suppose de défaire quelques images autant que d'en admirer.

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