Évidence

Aussi appelé : Evidence, Enargeia, Données probantes, Perception claire et distincte

Epistemologie 8 min de lecture

Difficulté : 4/5

En français, ce qui s'impose à l'esprit sans avoir besoin d'être prouvé. En anglais, evidence désigne au contraire ce qui sert à prouver. Ce faux ami recouvre deux manières opposées de concevoir la justification d'un savoir.

Enargeia, evidentia

L'origine est grecque. Les philosophes hellénistiques emploient le mot enargeia pour désigner le caractère éclatant, manifeste, d'une représentation qui porte en elle-même la marque de sa vérité.

Chez les stoïciens, cette qualité définit le critère de la vérité. Certaines représentations, qu'ils nomment compréhensives, saisissent leur objet avec une telle netteté qu'elles emportent l'assentiment. C'est sur ce critère que repose toute leur théorie de la connaissance. Épicure accorde une fonction comparable à l'évidence sensible, qui ne trompe jamais, l'erreur venant du jugement qu'on y ajoute.

Cicéron, qui cherche des mots latins pour une philosophie qui n'en a pas encore, rend enargeia par evidentia et par perspicuitas. Le terme latin porte dès l'origine le sens de ce qui se voit bien, de ce qui est sous les yeux.

L'objection sceptique

Les sceptiques attaquent aussitôt ce critère, et leur objection n'a jamais été levée.

Sextus Empiricus demande, dans les Esquisses pyrrhoniennes, comment on reconnaît qu'une représentation possède bien cette évidence. Si on le reconnaît par un signe, il faut un critère pour juger ce signe, et ainsi de suite ; si on le reconnaît immédiatement, on suppose ce qu'il fallait établir. L'argument, que la tradition appelle le diallèle, enferme le partisan de l'évidence entre une régression à l'infini et un cercle.

Les sceptiques ajoutent un argument de fait : les représentations qui nous paraissent évidentes varient selon les personnes, les circonstances, les époques et les cultures, ce qui rend douteux leur privilège.

Descartes et la règle de l'évidence

C'est Descartes qui donne au mot sa carrière française. Sa première règle de méthode consiste à ne recevoir pour vrai que ce qu'il connaît évidemment être tel, et il précise ce que cela veut dire : une perception claire et distincte, claire en ce qu'elle est présente à l'esprit attentif, distincte en ce qu'elle ne contient rien d'autre.

Le modèle de cette évidence est le cogito, dans les Méditations métaphysiques. Je ne peux pas douter que je pense au moment où je doute, et cette certitude ne s'appuie sur aucune autre. Descartes en fait le point d'appui à partir duquel reconstruire le savoir.

La difficulté est immédiate et il l'a vue. Qu'est-ce qui garantit que ce qui me paraît clair et distinct est vrai ? Il répond en établissant l'existence d'un Dieu non trompeur, et ses lecteurs objectent depuis quatre siècles que cette démonstration emploie elle-même la règle de l'évidence qu'elle doit fonder. Le débat sur ce cercle n'est pas clos, et il reproduit, dans un autre vocabulaire, l'objection sceptique.

Husserl et l'évidence comme remplissement

Husserl reprend la notion en la déplaçant. L'Evidenz n'est pas pour lui un sentiment de certitude, ni une propriété mystérieuse de certaines idées, mais une structure de l'expérience : le moment où une visée vide se trouve remplie par la présence effective de la chose visée.

J'anticipe l'autre face du cube, je tourne autour de lui, l'anticipation est confirmée. C'est cela, l'évidence, et non un éclair intérieur. Husserl distingue par ailleurs plusieurs degrés : une évidence est adéquate quand rien ne manque à la donation, apodictique quand son contraire est impensable, et il reconnaît que l'adéquation parfaite est un idéal rarement atteint. Les Recherches logiques posent les bases de cette analyse.

Cette version a l'avantage de rendre l'évidence descriptible et graduelle, au prix de ce qui en faisait le charme : elle n'est plus un fondement absolu.

La bifurcation anglaise

Pendant ce temps, le mot anglais prend l'autre direction. John Locke soutient qu'un homme raisonnable règle la force de son assentiment sur celle des preuves dont il dispose, et introduit ainsi l'idée de degrés d'assentiment proportionnés aux degrés de l'evidence.

David Hume pousse ce principe jusqu'à ses conséquences dans sa discussion des témoignages de miracles : un homme sage proportionne sa croyance à la preuve, et la preuve d'un témoignage doit être pesée contre l'invraisemblance du fait rapporté. Ici, evidence ne désigne plus du tout ce qui se passe de preuve, mais la preuve soumise à évaluation.

Au XIXe siècle, le mathématicien William Clifford en tire une thèse morale : il est fautif, en tout lieu et pour quiconque, de croire quelque chose sur une preuve insuffisante. La philosophie analytique a prolongé cette ligne sous le nom d'évidentialisme, selon lequel la justification d'une croyance dépend uniquement des éléments probants dont dispose le sujet.

Cette tradition a développé des outils formels, en particulier les théories de la confirmation et l'approche bayésienne, qui mesurent le soutien apporté par une donnée à une hypothèse. Elle a aussi rencontré des difficultés sérieuses : la thèse de la sous-détermination, associée aux noms de Duhem et de Quine, soutient qu'un même ensemble de données est toujours compatible avec plusieurs théories incompatibles entre elles, ce qui limite le pouvoir de l'evidence à décider seule.

Deux mots pour une même question

Le clivage est donc le suivant. La tradition continentale cherche un point où le savoir cesse de s'appuyer sur autre chose que lui-même, et appelle évidence ce point. La tradition anglophone considère que toute croyance s'appuie sur des éléments extérieurs à elle, et appelle evidence ces éléments.

La première est fondationnaliste par construction, la seconde l'est moins qu'il n'y paraît, puisqu'il faut bien que les données probantes soient elles-mêmes acceptées à un moment, ce qui ramène la question. C'est pourquoi des épistémologues ont proposé des solutions cohérentistes, où la justification vient de la cohérence d'ensemble et non d'un socle.

Wittgenstein, dans ses derniers écrits sur la certitude, propose une troisième voie : certaines propositions ne sont ni évidentes ni prouvées, elles fonctionnent comme des gonds sur lesquels tourne tout le reste de nos pratiques, et douter d'elles rendrait le doute lui-même inintelligible. Elles ne sont pas certaines parce qu'elles sont évidentes, elles sont soustraites à l'examen parce que nous en avons besoin pour examiner quoi que ce soit.

Science, droit, politique

Le mot anglais a fini par revenir en français par la porte des usages pratiques, et ce retour mérite d'être signalé.

En droit, l'evidence désigne les éléments de preuve recevables, avec des règles d'admissibilité qui varient considérablement d'un système juridique à l'autre.

En médecine, le mouvement de l'evidence-based medicine, apparu dans les années 1990, soutient que les décisions cliniques doivent reposer sur les meilleures données disponibles, hiérarchisées selon la qualité des études. L'expression a été traduite en français par médecine fondée sur les preuves ou sur les données probantes, et le vocabulaire s'est étendu aux politiques publiques, à l'éducation et au management.

Cette extension a ses critiques, qui ne nient pas l'intérêt des données mais relèvent trois difficultés : la hiérarchie des preuves favorise ce qui est mesurable et laisse de côté ce qui ne l'est pas ; la décision suppose des valeurs que les données ne contiennent pas ; et l'expression sert parfois à présenter comme technique un choix qui est politique. Les travaux de Thomas Kuhn sur la manière dont un paradigme détermine ce qui compte comme donnée pertinente, et ceux de Karl Popper sur la différence entre confirmer et réfuter, exposée dans la Logique de la découverte scientifique, restent utiles pour instruire cette discussion.

Ce qui reste ouvert

Y a-t-il quelque chose de véritablement évident ? La réponse dépend de ce que l'on exige. Si l'on demande une proposition dont la vérité se lise en elle-même et ne doive rien à autre chose, les sceptiques n'ont jamais été réfutés. Si l'on demande seulement des points d'appui que nos pratiques ne mettent pas en doute, nous en avons beaucoup, et ils varient avec les pratiques.

Le double sens du mot est donc moins un accident à corriger qu'un résumé commode du problème : savoir, c'est à la fois s'appuyer sur des raisons et s'arrêter quelque part.

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