Théétète
Titre original : Θεαίτητος
Publication : vers 369 av. J.-C.
Type : Dialogue
Analyse
Présentation
Le Théétète pose une question et ne lui trouve pas de réponse : qu'est-ce que la science ?
Platon l'écrit vers 369 avant notre ère, une trentaine d'années après la mort de Socrate, et il situe l'entretien peu de jours avant le procès de celui-ci. C'est le premier traitement systématique de la connaissance dans l'histoire de la philosophie, et il examine successivement trois réponses, dont la troisième ressemble à s'y méprendre à celle que l'épistémologie contemporaine a retenue.
Le dialogue est encadré d'une mise en scène singulière. Euclide de Mégare retrouve son ami Terpsion et lui apprend que Théétète, blessé à Corinthe et atteint de dysenterie, est ramené mourant vers Athènes. Euclide possède le compte rendu écrit d'une conversation que Socrate avait eue avec ce même Théétète, alors adolescent. Un esclave en fait la lecture, et c'est elle qui constitue le dialogue. Platon se dispense ainsi des « il dit » et des « je répondis », et l'entretien se donne comme un texte qu'on lit, non comme une scène qu'on rapporte.
Théétète est un personnage réel : mathématicien, il a travaillé sur les grandeurs incommensurables et sur les solides réguliers, et Platon lui rend ici hommage.
L'accoucheur
Avant de commencer, Socrate expose ce qu'il fait, et c'est la page qui a donné son nom à sa méthode.
Sa mère, dit-il, était sage-femme. Lui exerce le même métier auprès des âmes, avec cette différence qu'il accouche des hommes et non des femmes, et que son office porte sur ce qu'ils enfantent dans leur esprit. Il est stérile en sagesse, ce qu'on lui reproche, et c'est la raison pour laquelle le dieu lui a assigné cette tâche. Son art consiste surtout à discerner si ce que l'esprit met au monde est un fantôme ou quelque chose de vivant, et il ajoute que ceux qu'il a congédiés comme ne portant rien ont parfois fait de grands dommages à eux-mêmes et aux autres. Voir l'article maïeutique.
Première réponse : la science est la sensation
Théétète commence par énumérer, comme Ménon avant lui : la géométrie, la cordonnerie. Socrate lui fait voir qu'il a répondu par des exemples, et le jeune homme comprend aussitôt, parce qu'il a vécu la même difficulté en mathématiques : il a fallu trouver une formule unique pour toutes les racines irrationnelles au lieu de les énumérer.
Il propose alors que la science est la sensation.
Socrate montre que cette réponse en implique deux autres. Celle de Protagoras, qui soutenait que l'homme est la mesure de toutes choses : si la science est sensation, ce qui m'apparaît est vrai pour moi, et le vent est froid pour celui qui a froid, chaud pour celui qui a chaud. Et celle d'Héraclite, car une sensation suppose que tout soit en mouvement, puisqu'elle naît de la rencontre d'un organe et d'une chose qui changent tous deux.
La réfutation occupe presque la moitié du dialogue et procède par plusieurs voies.
L'argument le plus célèbre retourne Protagoras contre lui-même. Si toute opinion est vraie pour celui qui la tient, alors l'opinion de ceux qui pensent que Protagoras se trompe est vraie, et Protagoras doit reconnaître que sa propre doctrine est fausse.
Un deuxième argument porte sur la mémoire. Celui qui se souvient d'une chose ne la sent plus, et pourtant il la sait : la science excède donc la sensation.
Un troisième porte sur le mouvement. Si tout change de toutes les manières, aucun mot ne demeure assez stable pour désigner quoi que ce soit, pas même les mots de la doctrine qu'on énonce.
Socrate ajoute enfin que la sensation ne juge pas. C'est l'âme qui, par elle-même et non par un organe, saisit ce qui est commun à plusieurs sens : l'être, l'identité, la ressemblance, le nombre. Or c'est là que la vérité se décide.
Une digression sur le philosophe
Au milieu de cette discussion, Platon insère quelques pages qui n'y étaient pas nécessaires et qui sont devenues l'un des portraits les plus repris de la philosophie.
Socrate oppose l'homme de tribunal, qui parle à la clepsydre, connaît les intrigues et sait flatter, et le philosophe, qui ignore le chemin de l'agora, ne sait pas si son voisin est riche ou de bonne famille, et paraît ridicule dans les affaires courantes.
Il rappelle l'anecdote de Thalès, tombé dans un puits en observant les astres, et la servante thrace qui se moqua de lui parce qu'il cherchait à connaître le ciel sans voir ce qui était à ses pieds. Socrate retourne la moquerie : le philosophe est maladroit dans le détail parce qu'il regarde l'ensemble, et c'est l'habile des tribunaux qui, placé devant la question de la justice en elle-même, devient balbutiant.
La digression s'achève sur une formule qui aura une longue carrière : il faut fuir d'ici-bas au plus vite, et fuir, c'est se rendre semblable à Dieu autant qu'il est possible.
Deuxième et troisième réponses
Théétète propose ensuite que la science est l'opinion vraie.
La difficulté est alors de savoir comment une opinion fausse est possible : comment prendre une chose pour une autre, si l'on connaît l'une ou l'autre ? Socrate construit deux modèles pour le comprendre. Celui de la tablette de cire, où les sensations laissent des empreintes que l'on peut mal rapporter à une perception présente. Puis celui du colombier, où les connaissances sont des oiseaux qu'on a capturés et qu'on peut saisir de travers en voulant en reprendre un.
Aucun des deux ne suffit, et la définition tombe pour une autre raison : un juge persuadé par un bon orateur peut se former une opinion vraie sur un fait qu'il n'a pas vu, sans rien savoir du tout.
Troisième tentative : la science est l'opinion vraie accompagnée d'une explication. C'est, à un mot près, la définition qui dominera la théorie de la connaissance pendant vingt-cinq siècles.
Socrate examine trois sens possibles du mot explication. Exprimer sa pensée par la parole ? Alors tout le monde saurait tout ce qu'il peut dire. Énumérer les éléments de la chose ? Mais on peut réciter les lettres d'un nom sans savoir l'écrire ailleurs. Indiquer le trait qui distingue la chose de toute autre ? C'est alors circulaire, car ajouter à une opinion vraie la connaissance de la différence, c'est demander de connaître pour connaître.
Le dialogue se termine sur un aveu d'échec. Socrate se dit heureux d'avoir débarrassé Théétète de quelques fausses idées, et s'en va répondre à l'accusation de Mélétos.
Ce que le dialogue a laissé
La définition de la connaissance. L'épistémologie du XXᵉ siècle a longtemps défini la connaissance comme une croyance vraie et justifiée, c'est-à-dire exactement la troisième réponse de Théétète. En 1963, Edmund Gettier a montré par deux contre-exemples qu'elle ne suffit pas, et la discussion qui a suivi reste l'une des plus nourries de la philosophie contemporaine. Elle revient toujours à ce dialogue, dont elle reprend aussi l'échec.
Le relativisme. L'argument de retournement contre Protagoras est le premier du genre, et il est devenu l'objection standard à toute doctrine qui affirme que toute opinion se vaut. On lui répond parfois que Protagoras pouvait relativiser sa propre thèse ; le débat sur la cohérence du relativisme n'est pas clos.
L'absence des Formes. On a beaucoup remarqué que les Formes, centrales dans les dialogues voisins, n'apparaissent pas ici. Certains y voient une réserve délibérée, Platon examinant ce que la connaissance peut être sans elles ; d'autres une étape d'une révision de sa propre doctrine. L'hypothèse se discute encore.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Michel Narcy.
Mon art d'accoucheur comporte tous les aspects de celui des sages-femmes, mais il s'en distingue en ce qu'il accouche les hommes et non les femmes.
L'homme est la mesure de toutes choses.
Fuir d'ici-bas, c'est se rendre semblable à Dieu autant qu'il est possible.
Le philosophe ignore s'il est en train de s'instruire sur son voisin, et même si celui-ci est un homme.
Sources principales
Platon, Théétète, traduction, introduction et notes de Michel Narcy, GF-Flammarion, 1995. Le texte lui-même, lu pour la mise en scène, le passage sur la maïeutique, la réfutation de Protagoras, la digression et les trois sens de l'explication.
Narcy, Michel, introduction de la même édition. Cette fiche lui doit la datation, l'analyse du cadre de lecture et la discussion de l'absence des Formes.
Burnyeat, Myles, The Theaetetus of Plato, Hackett, 1990. Utilisé pour l'articulation des trois définitions et pour l'argument de retournement.
Gettier, Edmund, « Is Justified True Belief Knowledge ? », Analysis, 1963. Source directe de la reprise contemporaine de la troisième définition.
Bibliographie et lectures recommandées
Platon, Ménon, GF-Flammarion, qui pose la même difficulté sur la définition.
Platon, Sophiste, suite dramatique du Théétète.
Dutant, Julien, Qu'est-ce que la connaissance ?, Vrin, 2010.
Wikipédia FR, article « Théétète », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Héraclite d'Éphèse figure dans le dialogue
- Protagoras d'Abdère figure dans le dialogue
- Socrate figure dans le dialogue
- Thalès de Milet figure dans le dialogue