Citation commentée

« Je pense, donc je suis. »

Discours de la méthode, Quatrième partie, 1637

Citation littérale vérifiée à la source 2/5 de difficulté

L'évidence du « je pense » constitue, pour Descartes, la première vérité indubitable sur laquelle fonder toute connaissance : même si je doute de tout, le fait même que je doute prouve que j'existe comme chose pensante.

Variantes connues de cette formule
  • « Cogito, ergo sum » Version latine, Principes de la philosophie, I, 7, 1644
  • « Ego sum, ego existo » Formule proche dans la Méditation seconde, 1641, souvent considérée comme la version princeps du Cogito des Méditations

Édition consultée : René Descartes, Discours de la méthode, édition Étienne Gilson, Vrin, 1987, Quatrième partie.

La formule la plus célèbre de la philosophie moderne, par René Descartes.

« Je pense, donc je suis. »René Descartes, Discours de la méthode, IV, 1637.

Attribution et source

Cette citation est de René Descartes, philosophe français né en 1596 et mort en 1650. Elle apparaît dans le *Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences*, publié anonymement à Leyde en 1637. Le texte figure dans la quatrième partie du Discours, qui expose les fondements métaphysiques de la méthode cartésienne.

Le passage exact est le suivant : « Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

La version latine de la formule, « Cogito, ergo sum », apparaît dans les *Principes de la philosophie* publiés en 1644, soit sept ans après le Discours. C'est cette version latine qui a connu la postérité la plus large sous le nom de « Cogito », et c'est elle qui a donné son nom au concept philosophique de cogito. Il faut noter que les *Méditations métaphysiques* de 1641, publiées en latin puis traduites en français en 1647, ne contiennent pas exactement la formule « Cogito, ergo sum » : Descartes y formule le même argument sous la forme « je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit ». La formule canonique du « Cogito » est donc celle des Principes, pas celle des Méditations.

L'édition française de référence pour le Discours est celle d'Étienne Gilson, Vrin, « Bibliothèque des textes philosophiques », rééditée régulièrement depuis 1925.

Contexte dans l'œuvre

Le passage du « Je pense, donc je suis » intervient à un moment précis et stratégique du Discours de la méthode. Les trois premières parties ont présenté le projet autobiographique de Descartes, sa formation chez les Jésuites de La Flèche, sa déception vis-à-vis du savoir scolastique transmis, et les règles qu'il s'est données pour conduire désormais sa pensée. À l'ouverture de la quatrième partie, Descartes avertit son lecteur qu'il va aborder des matières plus abstraites, « de métaphysique », et qu'il hésite à les publier parce qu'elles ne conviennent pas à tous les esprits.

La démarche est celle du doute méthodique. Descartes décide de « rejeter comme absolument faux tout ce en quoi il pouvait imaginer le moindre doute », pour voir s'il subsiste quelque chose d'absolument indubitable. Il doute d'abord des sens, qui nous trompent parfois. Il doute ensuite des raisonnements mathématiques, puisqu'il arrive aux meilleurs esprits de se tromper en démontrant. Il doute enfin de toutes ses pensées en général, puisque celles qu'il a en veille sont les mêmes que celles qu'il a en rêve, sans qu'aucune marque certaine ne permette de distinguer la veille du rêve.

C'est à ce moment, où tout semble pouvoir être tenu pour faux, que Descartes découvre une résistance. Même quand je doute de tout, il reste une chose dont je ne peux pas douter : c'est que je doute, et donc que je pense, et donc que je suis en train de penser. Ma pensée atteste mon existence au moment précis où elle s'exerce. Le « Je pense, donc je suis » n'est donc pas une déduction logique au sens banal du terme, c'est l'énoncé d'une évidence immédiate qui résiste au doute le plus radical.

Ce premier principe une fois posé, Descartes va s'en servir pour reconstruire pas à pas tout l'édifice de la connaissance : il en déduira qu'il est une « chose qui pense », puis l'existence de Dieu, puis la véracité de nos idées claires et distinctes, puis l'existence du monde extérieur.

Que signifie cette citation ?

Comprendre la formule demande de distinguer soigneusement ce qu'elle dit et ce qu'elle ne dit pas, parce qu'elle est l'objet de nombreux contresens.

Elle n'est pas un syllogisme, au sens où la conclusion « je suis » serait tirée des prémisses « je pense » et « tout ce qui pense est ». Si c'était un syllogisme, Descartes aurait dû démontrer d'abord la seconde prémisse (tout ce qui pense est), ce qui est précisément ce qu'il cherche à établir. La formule énonce plutôt une évidence intuitive : l'acte même de penser rend l'existence du penseur impossible à nier.

Elle n'affirme pas que l'homme est une pensée pure détachée de son corps. Descartes ne dit pas que vous êtes seulement esprit, il dit qu'au moment où il cherche la première vérité indubitable, la seule chose qu'il peut affirmer sans doute possible est son existence comme chose pensante. L'existence du corps viendra plus tard, démontrée par d'autres arguments. La formule marque une étape dans l'ordre des raisons, pas une anthropologie dualiste définitive.

Elle n'implique pas que seule la pensée consciente existe. Descartes n'ignore pas les mouvements inconscients du corps ni les processus physiologiques. Il dit seulement que la conscience pensante est le seul point d'où une connaissance certaine peut partir.

Elle affirme, positivement, trois choses articulées. Premièrement, qu'il existe une évidence que le doute ne peut atteindre : l'existence du sujet qui doute, atteste par son doute même qu'il est. Deuxièmement, que cette évidence a un statut particulier dans l'ordre de la connaissance : elle est le point d'appui à partir duquel la pensée peut reconstruire toutes les autres certitudes. Troisièmement, qu'il existe une substance d'un type nouveau, la « chose pensante », dont la nature est d'exister en tant qu'elle pense.

Le « Cogito » n'est donc pas seulement une astuce logique pour échapper au scepticisme radical. Il fonde une métaphysique entière, dans laquelle le sujet pensant occupe la place centrale et à partir duquel toute connaissance s'organise.

Portée et postérité

La formule a eu une postérité considérable, à la mesure de son enjeu : elle est généralement reconnue comme l'acte fondateur de la philosophie moderne, celle qui prend le sujet pensant comme point de départ, par opposition à la philosophie médiévale qui partait de Dieu ou de l'ordre du monde.

Augustin, précurseur méconnu. Il faut noter d'abord un précurseur. Augustin d'Hippone, dans la Cité de Dieu (XI, 26), avait déjà formulé une pensée très proche : « si fallor, sum », « si je me trompe, c'est que je suis ». Descartes connaissait Augustin, et des commentateurs ont souligné cette dette. Il reste que l'enjeu est différent : Augustin fonde la connaissance de soi dans la perspective d'une connaissance de Dieu, Descartes fait du Cogito la pierre angulaire d'une philosophie autonome.

La reprise par les successeurs modernes. Les philosophes qui viennent après Descartes ont tous eu à se positionner par rapport au Cogito. Blaise Pascal le discute brièvement dans les *Pensées* sans vraiment le réfuter. Spinoza et Leibniz l'intègrent dans leur propre système en reformulant ce qu'il implique. Emmanuel Kant, dans la *Critique de la raison pure*, le reprend sous une forme transformée dans la doctrine du « je pense » qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations. Au XXe siècle, Edmund Husserl, dans les *Méditations cartésiennes* de 1931, en fait le point de départ explicite de la phénoménologie, tout en lui donnant un sens nouveau.

Les critiques contemporaines. Friedrich Nietzsche, dans Par-delà bien et mal (paragraphe 16), critique l'idée que « je pense » implique un « je » comme substance derrière la pensée : pour Nietzsche, Descartes a surcru d'exister parce qu'il croyait en la grammaire sujet-verbe. Il faudrait dire « il pense » plutôt que « je pense », et même cela est encore trop. Martin Heidegger, dans Être et temps, reproche à Descartes de n'avoir pas interrogé l'être du « sum », de s'être arrêté à l'évidence apparente de l'existence sans se demander ce qu'exister veut dire. Les psychanalystes à la suite de Freud montrent que le sujet pensant est habité d'inconscient, et qu'il n'est pas aussi transparent à lui-même que Descartes le suggère.

Diffusion dans la culture. La formule a traversé les siècles bien au-delà de la philosophie technique. Elle apparaît dans la littérature, le cinéma, la publicité, le discours politique. Chacun en français cultivé la reconnaît, même sans l'avoir lue dans son contexte. Elle est devenue un emblème, parfois ironique, de la pensée occidentale moderne.

Interprétations et débats

Trois questions continuent de diviser les commentateurs.

Statut logique du « donc ». Le « donc » du « je pense donc je suis » est-il une inférence logique ou l'énoncé d'une intuition immédiate ? Les deux lectures existent et chacune a ses défenseurs. L'enjeu est important : si c'est une inférence, la formule peut être attaquée en montrant qu'elle présuppose la seconde prémisse (tout ce qui pense est). Si c'est une intuition immédiate, elle y échappe mais perd en même temps son caractère proprement démonstratif.

Portée du « je ». Que faut-il entendre par « je » dans la formule ? Est-ce une substance stable, une suite d'actes de conscience, une fonction grammaticale, un flux ? Les lectures substantialistes (Descartes lui-même) et les lectures phénoménologiques ou critiques (Hume, Nietzsche, Hume avant les deux autres) donnent des réponses opposées.

Possibilité de sortir du Cogito. Une fois posée l'évidence du « je pense », Descartes peut-il vraiment, comme il le prétend, en déduire l'existence de Dieu puis du monde extérieur ? La « preuve de Dieu » qu'il élabore (par l'idée de parfait que le fini ne pourrait produire) a été contestée dès le XVIIe siècle. Si elle ne tient pas, le Cogito reste suspendu à lui-même et le projet cartésien de reconstruction totale de la connaissance échoue.

Mobiliser cette citation

En dissertation ou en analyse philosophique, la citation du Cogito peut être mobilisée dans plusieurs contextes.

Sur les questions de la conscience et du sujet : « Suis-je ce que j'ai conscience d'être ? », « La conscience de soi est-elle la connaissance de soi ? », « Le sujet est-il transparent à lui-même ? ». Descartes représente la position forte selon laquelle oui, le sujet est au moins indubitable dans son existence. Nietzsche, Freud et Marx viennent complexifier cette position.

Sur les questions du doute et de la certitude : « Peut-on douter de tout ? », « Qu'est-ce qu'une connaissance certaine ? ». Le doute méthodique cartésien est l'exemple paradigmatique d'une démarche qui prend le doute au sérieux pour en sortir.

Sur les questions de la méthode : le Cogito illustre l'idée qu'une pensée rigoureuse peut partir d'un point d'évidence et reconstruire tout un édifice.

Attention aux contresens classiques : ne jamais écrire que Descartes réduit l'homme à la pensée. Ne jamais écrire que le Cogito prouve l'immortalité de l'âme. Ne jamais écrire que le Cogito tombe sous les critiques de Freud sans nuance, car il n'affirme pas la transparence totale du sujet mais seulement son existence.

Références mobilisées

Philosophe

Œuvres

Concepts

Autres philosophes mentionnés

Citations voisines

Sources

  • René Descartes, Discours de la méthode, édition Étienne Gilson, Vrin, « Bibliothèque des textes philosophiques », 1987, Quatrième partie, pp. 32-33.
  • René Descartes, Méditations métaphysiques, édition Michelle Beyssade, Le Livre de Poche, 1990, Méditation seconde.
  • René Descartes, Principes de la philosophie, Première partie, article 7, dans Œuvres philosophiques, édition Ferdinand Alquié, Classiques Garnier, 1988, tome III.
  • Jean-Marie Beyssade, La Philosophie première de Descartes, Flammarion, « Nouvelle bibliothèque scientifique », 1979.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « René Descartes », édition de Lex Newman, 2019.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Descartes' Epistemology », édition de Lex Newman.

Fiches mobilisées

Philosophes

  • Augustin d'Hippone Formule proche dans la Cité de Dieu, XI, 26 : « si fallor, sum ».
  • Emmanuel Kant Reprise sous la forme du « je pense » dans la Critique de la raison pure.
  • Edmund Husserl Reprise critique dans les Méditations cartésiennes, point de départ de la phénoménologie.
  • Friedrich Nietzsche Critique dans Par-delà bien et mal : il faudrait dire « il pense » plutôt que « je pense ».
  • Martin Heidegger Critique de l'oubli de la question de l'être du « sum ».

Concepts

  • Le cogito Concept central dont la citation est l'expression condensée.
  • Doute methodique La méthode qui conduit à la découverte du Cogito.
  • Substance Arrière-plan métaphysique de la formule (la res cogitans).

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