L'approche par les capabilités
Formulée par Amartya Sen à partir de 1979, puis développée différemment par Martha Nussbaum, cette approche évalue les situations humaines non par les ressources ni par la satisfaction, mais par ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être.
L'origine : de quoi parle-t-on quand on parle d'égalité ?
Le point de départ est une conférence prononcée par Amartya Sen en 1979, dont le titre est une question : égalité de quoi ? La question est redoutable, parce que tous les camps du débat sur la justice se déclarent égalitaristes, et qu'ils ne s'accordent pas sur la grandeur à égaliser.
Sen examine les réponses disponibles et les trouve toutes défectueuses.
Égaliser les revenus ou les ressources ? L'exemple ci-dessus suffit à montrer que la même ressource ne produit pas le même résultat selon la personne et le contexte. Sen appelle facteurs de conversion ces caractéristiques personnelles, sociales et environnementales qui déterminent ce qu'on peut tirer d'un bien.
Égaliser l'utilité, c'est-à-dire la satisfaction ? L'objection est plus profonde encore, et elle visait l'utilitarisme : les gens s'adaptent à leur condition. Qui n'a jamais rien connu d'autre que la privation peut se déclarer satisfait de peu. Les préférences se forment dans les circonstances, et prendre la satisfaction déclarée pour mesure de la justice revient à valider les inégalités les plus durables.
Égaliser les biens premiers, comme le propose Rawls ? C'est déjà mieux, puisqu'il s'agit de moyens généraux et non de satisfaction. Mais le problème de la conversion demeure : deux personnes dotées des mêmes biens premiers n'en font pas le même usage, et l'approche rawlsienne traite insuffisamment les besoins spéciaux, notamment ceux liés au handicap. Le débat sur ce point est resté ouvert, les rawlsiens soutenant que leur théorie disposait des ressources pour y répondre.
Fonctionnements et capabilités
Sen propose donc une autre grandeur, et elle repose sur une distinction simple à énoncer, exigeante à manier.
Les fonctionnements sont ce qu'une personne fait et est effectivement : être bien nourrie, être en bonne santé, savoir lire, participer à la vie de sa communauté, se déplacer.
Les capabilités sont les libertés réelles d'accéder à ces fonctionnements : non pas le droit formel, mais la possibilité effective, les obstacles étant levés et les conditions réunies.
La différence compte. Deux personnes peuvent toutes deux jeûner, mais l'une par choix religieux, l'autre faute de nourriture : le fonctionnement est le même, la capabilité ne l'est pas, et c'est la capabilité qui dit quelque chose de leur condition. Évaluer les capabilités plutôt que les fonctionnements permet ainsi de respecter le choix : ce qui importe est l'étendue des possibles, non le fait d'avoir choisi telle option.
Sen : une approche délibérément incomplète
Sen développe cette perspective dans une série de travaux, d'un ouvrage de 1985 sur les biens et les capabilités à son livre de 1999 sur le développement conçu comme liberté, puis dans sa théorie de la justice des années 2000.
Un trait de sa position doit être souligné, car il la distingue de celle de Nussbaum : Sen refuse de dresser une liste définitive des capabilités importantes. Il juge que cette détermination relève de la délibération publique, variable selon les sociétés, et qu'un philosophe n'a pas à la fixer d'avance. Son approche est donc un cadre d'évaluation, non une théorie complète de la justice. Cette réserve lui a été reprochée comme une indétermination, et revendiquée par lui comme un respect de la démocratie.
Sen a par ailleurs appliqué cette grille à des objets très concrets, et notamment aux famines : ses travaux soutiennent que les grandes famines du XXe siècle ne résultent pas d'un manque absolu de nourriture mais de défaillances dans l'accès, et qu'elles ne se produisent pas dans les démocraties dotées d'une presse libre. La thèse a été discutée, elle a aussi puissamment déplacé le débat.
Nussbaum : une liste et un seuil
Martha Nussbaum développe une version différente, et c'est l'autre pôle du courant.
Elle dresse une liste de dix capabilités humaines centrales : la vie ; la santé du corps ; l'intégrité du corps ; les sens, l'imagination et la pensée ; les émotions ; la raison pratique ; l'affiliation ; le rapport aux autres espèces ; le jeu ; et le contrôle sur son environnement, politique et matériel. Chacune est nécessaire, soutient-elle, à une vie conforme à la dignité humaine, et les institutions politiques ont le devoir d'en garantir un seuil minimal à tous.
Sa justification est explicitement aristotélicienne : il y a des formes d'activité sans lesquelles une vie humaine est amputée, et la politique a pour objet de les rendre possibles. Nussbaum se rattache ainsi à l'aristotélisme contemporain, tout en se réclamant du libéralisme politique quant au pluralisme des conceptions du bien. Elle présente sa théorie comme partielle : elle porte sur un seuil, non sur la répartition au-delà.
Ses principaux ouvrages sur ce sujet paraissent entre 2000 et 2011, et elle a étendu l'approche au handicap, aux femmes dans les pays en développement, à l'éducation et, plus récemment, à la justice envers les animaux.
Le développement humain
L'influence du courant hors de la philosophie est considérable, et elle passe par un instrument. À partir de 1990, le Programme des Nations unies pour le développement publie des rapports annuels sur le développement humain, conçus dans leur principe par l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq avec le concours de Sen, et accompagnés d'un indice composite qui agrège espérance de vie, niveau d'éducation et revenu.
L'enjeu est clair : substituer au produit intérieur brut une mesure de ce que les gens peuvent faire. L'indice est très en deçà de la théorie - trois dimensions seulement, agrégées de façon discutable - et Sen lui-même a souligné ses limites tout en jugeant qu'un indicateur imparfait valait mieux qu'une statistique trompeuse. Cette tension entre la richesse conceptuelle de l'approche et la pauvreté nécessaire des indicateurs traverse toute la littérature.
La systématisation
L'approche a été appliquée dans tant de domaines - santé publique, éducation, études du handicap, politiques urbaines, études de genre, évaluation environnementale - qu'un travail de clarification s'imposait. L'économiste et philosophe Ingrid Robeyns a proposé de distinguer l'approche elle-même, cadre normatif ouvert et délibérément sous-déterminé, et les théories plus substantielles qu'on peut construire sur elle - celle de Nussbaum, celles qui privilégient la délibération démocratique, celles qui servent à l'économétrie. Elle ramène les engagements communs à deux : traiter chaque personne comme une fin, et admettre le pluralisme des valeurs.
Cette distinction est utile pour lire la littérature : beaucoup de désaccords apparents portent sur des théories particulières et non sur le cadre.
La réception francophone
Le mot a posé problème. Capability se traduit mal : on trouve capabilité, capacité, parfois possibilité réelle, et chaque choix engage une interprétation. Le néologisme capabilité s'est largement imposé dans les travaux spécialisés, au prix d'une certaine opacité.
Paul Ricœur a rencontré ces travaux dans sa réflexion sur l'homme capable et sur la reconnaissance, en les rapprochant d'une anthropologie des capacités - pouvoir dire, pouvoir faire, pouvoir se raconter, pouvoir s'imputer ses actes. Le rapprochement est fécond et il n'est pas sans tension : Ricœur part de la phénoménologie du sujet agissant, Sen d'une critique de l'économie du bien-être.
L'approche nourrit par ailleurs en France les débats sur les indicateurs de richesse alternatifs au produit intérieur brut, sur l'évaluation des politiques sociales et sur la définition de la pauvreté.
Controverses
Faut-il une liste ? C'est le désaccord central. Nussbaum soutient qu'une théorie de la justice sans contenu déterminé reste inopérante, et qu'il faut nommer les capabilités à garantir. Ses critiques lui opposent le paternalisme : qui décide, et au nom de quoi, que telle capabilité est centrale ? Ne faut-il pas laisser cette détermination aux populations concernées ? David Crocker, parmi d'autres, défend une version délibérative, et Sen maintient sa réserve. Nussbaum répond que sa liste est révisable, formulée de façon abstraite, et qu'elle laisse aux sociétés le soin de la spécifier.
Comment mesurer et comment pondérer ? Si les capabilités sont multiples et irréductibles, comment les comparer ? Sen refuse de les agréger en un indice unique, mais une politique publique doit bien arbitrer. L'approche fournit un langage pour poser le problème, pas une procédure pour le résoudre, et ses adversaires y voient un défaut rédhibitoire.
Les capabilités nuisibles. Définir les capabilités comme des libertés de faire des choses de valeur suppose une évaluation préalable. Mais si l'on s'en tient à la liberté réelle, il faut compter aussi la capacité de polluer, de nuire, de dominer. Plusieurs auteurs ont souligné que l'approche résout cette difficulté par une définition et non par un argument.
L'individualisme. Les capabilités sont attribuées à des individus. Or certaines capacités sont collectives par nature - se gouverner, se syndiquer, faire vivre une langue. Les défenseurs du courant répondent que l'individualisme normatif, qui fait de chaque personne une fin, est compatible avec la reconnaissance de déterminations sociales et de biens collectifs.
Un biais libéral ? Certains critiques observent que l'insistance sur le choix et la délibération présuppose une conception de l'agent rationnel propre au libéralisme occidental, et que l'approche se présente comme universelle là où elle est située. L'objection est difficile à écarter, et elle vaut pour la plupart des théories de la justice.
Que reste-t-il à faire ? Les commentateurs relèvent enfin que l'approche dit peu sur les responsabilités : qui a le devoir de réaliser les capabilités, selon quelle répartition entre individus, États et institutions internationales, et selon quelles procédures. Ce chantier reste largement ouvert.