Nominalisme
Ensemble de positions selon lesquelles seuls les individus existent, les termes généraux ne désignant aucune réalité commune. Né de la querelle médiévale des universaux et porté par Guillaume d'Ockham, le nominalisme se prolonge dans l'empirisme moderne et dans la métaphysique analytique contemporaine.
Le problème posé
L'enjeu est facile à énoncer. Vous appelez cheval des animaux innombrables. Qu'est-ce qui justifie ce nom unique ? Si rien de réel n'est commun à tous ces animaux, le mot semble arbitraire, et l'on ne voit plus comment une science pourrait porter sur autre chose que des cas singuliers. Mais si quelque chose de commun existe, il faut dire quoi : une forme présente en chaque cheval, une entité séparée, une structure. Chaque réponse a son prix.
La question est née d'un texte précis. Dans son Isagogè, Porphyre énumérait trois interrogations sur les genres et les espèces - existent-ils en eux-mêmes ou seulement dans la pensée, sont-ils corporels ou incorporels, séparés des choses sensibles ou en elles - et déclarait qu'il ne les traiterait pas. Boèce, en traduisant et commentant ce passage, l'a transmis au Moyen Âge latin avec son silence, et c'est ce silence que les siècles suivants ont rempli.
Le Moyen Âge
La querelle des universaux s'ouvre au XIe siècle. Roscelin de Compiègne, dont les textes sont presque entièrement perdus et que nous connaissons surtout par ses adversaires, aurait soutenu que l'universel n'est rien de plus qu'une émission de voix. Ses contradicteurs, qui soutenaient l'existence d'une réalité commune, l'ont accusé de conséquences théologiques inacceptables sur la Trinité.
Abélard formule au XIIe siècle une position plus fine, que l'on range souvent sous le nom de conceptualisme. L'universel n'est pas une chose, mais il n'est pas non plus un simple bruit : c'est un mot pris dans sa fonction de signifier, qui renvoie à une manière d'être commune aux individus, laquelle n'est pas elle-même une chose. Abélard se garde ainsi des deux écueils, sans que ses lecteurs s'accordent sur la cohérence du résultat.
La position la plus élaborée est celle de Guillaume d'Ockham, au XIVe siècle. Pour lui, rien dans le monde n'est universel : tout ce qui existe est individuel, y compris les concepts, qui sont des actes singuliers d'un esprit singulier. L'universalité est une propriété des signes, non des choses : un concept est universel parce qu'il tient lieu de plusieurs individus dans une proposition. Ockham développe à cet effet une théorie de la supposition, qui analyse ce que les termes désignent selon la position qu'ils occupent dans l'énoncé, et il s'autorise à écarter toute entité dont la fonction explicative est remplie par une autre - principe d'économie qu'une tradition postérieure a baptisé son rasoir, en lui donnant une formulation qu'on ne trouve pas chez lui.
Jean Buridan prolonge cette orientation à Paris et lui donne sa forme d'enseignement. Au XVe siècle, l'opposition entre la voie moderne, nominaliste, et la voie ancienne, réaliste, structure les facultés des arts et devient un enjeu institutionnel : un édit royal interdit en 1474 l'enseignement des auteurs nominalistes en France, interdiction levée quelques années plus tard. Le détail indique que la querelle n'était pas qu'universitaire.
Les modernes
Le nominalisme passe ensuite dans l'empirisme, en changeant de terrain. Il ne s'agit plus de savoir ce qu'est un universel mais comment un mot général peut avoir un sens.
Hobbes soutient qu'un nom universel est un nom imposé à plusieurs choses à raison d'une ressemblance, et que le raisonnement est un calcul sur les noms. Berkeley nie l'existence des idées abstraites générales : nous n'avons que des idées particulières, dont certaines servent de représentants pour les autres. Hume complète le dispositif par l'habitude : un mot général appelle une idée particulière et la disposition à en produire d'autres semblables au besoin. Locke occupe une position intermédiaire, puisqu'il admet des idées générales formées par abstraction, ce qui le range plutôt du côté du conceptualisme.
Le nominalisme contemporain
La question renaît au XXe siècle dans la métaphysique analytique, avec une précision nouvelle. Les réalistes y défendent l'existence de propriétés ou d'universaux au moyen d'un argument dit de l'un sur le multiple : si deux choses sont rouges, il y a quelque chose qu'elles ont en commun, et ce quelque chose n'est ni l'une ni l'autre.
Les nominalistes contemporains répondent de plusieurs manières. Certains remplacent les universaux par des classes d'objets. D'autres par des ressemblances entre individus, ce qui soulève la difficulté de rendre compte de la ressemblance elle-même sans la traiter comme une relation universelle. D'autres encore par des propriétés particularisées, appelées tropes : la rougeur de cette tomate n'est pas celle de cette fraise, et les deux ne font que se ressembler.
Un chapitre distinct concerne les mathématiques. En 1947, Nelson Goodman et Willard Van Orman Quine ont publié un programme de nominalisme constructif visant à se passer des entités abstraites. Quine a ensuite abandonné cette ambition, jugeant les ensembles indispensables à la science, tandis que Goodman a poursuivi. Dans les années 1980, Hartry Field a tenté de montrer qu'une physique pouvait être formulée sans recourir aux nombres, pour répondre à l'argument selon lequel l'indispensabilité des mathématiques dans les sciences de la nature oblige à admettre l'existence des objets mathématiques.
Usages concurrents du mot
Trois précautions s'imposent.
D'abord, nominalisme et conceptualisme sont souvent confondus. Le nominalisme strict n'accorde de réalité qu'aux noms, le conceptualisme accorde une réalité aux concepts dans l'esprit. La plupart des auteurs classés comme nominalistes, Ockham compris, sont de ce point de vue des conceptualistes.
Ensuite, le mot a servi d'étiquette polémique. Au Moyen Âge il désignait un parti universitaire, et l'on en trouve l'emploi comme accusation, notamment en théologie. Les positions ainsi désignées ne se recoupent pas toujours.
Enfin, on parle aussi de nominalisme en histoire et en sciences sociales pour qualifier le refus de traiter les catégories collectives - une classe, une nation, une époque - comme des réalités distinctes des individus qui les composent. L'usage est légitime mais il ne s'agit plus du même débat.
Controverses
La discussion la plus vive porte aujourd'hui sur les conséquences historiques du nominalisme médiéval. Plusieurs auteurs ont soutenu que la dissolution des essences communes et l'accent mis sur la toute-puissance divine, chez Ockham et ses successeurs, ont préparé la modernité : un monde de faits individuels sans ordre intelligible, une volonté divine que la raison ne peut mesurer, donc une science d'observation et une théologie de l'obéissance. On a tiré de là des récits sur l'origine de la science expérimentale, de la Réforme ou de l'individualisme politique.
Ces thèses sont contestées. Leurs critiques font valoir qu'elles reposent sur une lecture rapide d'Ockham, qu'elles attribuent à un courant universitaire des effets qui ont bien d'autres causes, et qu'elles servent le plus souvent une thèse préalable sur ce qu'il faudrait regretter ou saluer dans la modernité. Il vaut mieux présenter la question comme ouverte et distinguer soigneusement ce que les textes établissent de ce que les reconstructions proposent.
Une seconde controverse, interne à la métaphysique contemporaine, porte sur le coût réel de chaque position. Les nominalistes reprochent aux réalistes de peupler le monde d'entités obscures ; les réalistes leur répondent que les solutions de rechange - classes, ressemblances, tropes - introduisent soit des entités tout aussi discutables, soit des régressions à l'infini. Aucune des deux parties ne considère la question réglée, et c'est l'un des rares débats médiévaux qui se poursuit aujourd'hui dans les mêmes termes.