La phénoménologie

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1900, avec les Recherches logiques de Husserl - courant toujours actif Allemagne puis France 7 min de lecture

Courant fondé par Husserl au début du XXe siècle, qui se propose de décrire rigoureusement les phénomènes tels qu'ils se donnent à la conscience, en suspendant les théories sur ce qu'ils sont en eux-mêmes.

Un mot plus ancien que le courant

Le terme circule bien avant 1900. Lambert l'emploie au XVIIIe siècle pour la théorie de l'apparence, Kant dans un sens technique restreint, et Hegel en fait le titre de son ouvrage de 1807, La Phénoménologie de l'esprit, où il désigne le parcours par lequel la conscience s'élève du savoir sensible au savoir absolu. Ces usages ne doivent pas être confondus avec celui qui s'impose au XXe siècle, même si le mot a gardé de cette histoire une certaine ampleur.

L'héritage de Brentano

Le point de départ moderne est une thèse de Franz Brentano, formulée en 1874 : tout phénomène psychique se caractérise par le fait d'être dirigé vers un objet. On ne perçoit pas simplement, on perçoit quelque chose ; on ne désire pas, on désire quelque chose. Brentano appelle cette propriété l'intentionnalité et en fait le critère qui distingue le mental du physique.

Husserl, qui fut son élève, retient la thèse et en transforme la portée. Si toute conscience est conscience de quelque chose, alors décrire la conscience et décrire le monde tel qu'il apparaît sont une seule et même tâche.

Husserl et la fondation

L'œuvre de Husserl se déploie sur près de quarante ans et se réorganise plusieurs fois. Trois moments suffisent à en donner l'orientation.

Les Recherches logiques, publiées en 1900 et 1901, s'attaquent au psychologisme, c'est-à-dire à la réduction des lois de la logique à des lois du fonctionnement mental. Si le principe de non-contradiction n'était qu'une habitude de notre cerveau, il perdrait toute nécessité. Husserl en conclut qu'il existe des structures idéales que la description peut atteindre.

Les Idées directrices pour une phénoménologie, en 1913, exposent la méthode. L'épochè consiste à suspendre le jugement sur l'existence en soi de ce qui apparaît, non pour en douter mais pour le mettre entre parenthèses et pouvoir décrire son mode de donation. La réduction transcendantale reconduit ensuite le regard vers la conscience pour laquelle il y a un monde. L'analyse distingue enfin dans chaque vécu l'acte de visée et le contenu visé tel qu'il est visé.

La Crise des sciences européennes, restée inachevée en 1936, introduit la notion qui aura la plus grande postérité : le monde de la vie, ce monde familier, perçu et pratiqué, sur lequel la science s'édifie et qu'elle finit par recouvrir de son propre modèle au point de le faire oublier. Husserl y voit la racine d'une crise qui n'est pas seulement théorique.

Les notions de travail

Quelques outils sont communs à presque tous les phénoménologues, quelles que soient leurs divergences ultérieures.

L'intentionnalité, qui interdit de séparer un sujet clos et un monde extérieur.

La description, opposée à l'explication : il s'agit de dire comment une chose se donne, non d'en chercher la cause.

L'essence, atteinte par variation imaginaire : en faisant varier mentalement les caractères d'une chose, on repère ce sans quoi elle cesserait d'être ce qu'elle est.

L'horizon : rien n'est jamais donné tout entier, une maison se présente par une face en renvoyant à celles que je ne vois pas, et cet inachèvement fait partie de la perception elle-même.

Le corps propre, enfin, distingué du corps-objet que décrit l'anatomie : le corps que je suis, d'où je perçois, et qui n'est jamais devant moi comme les autres choses.

Les divergences

La phénoménologie s'est aussitôt divisée, et c'est sans doute ce qui l'a maintenue vivante.

Max Scheler y fonde une éthique matérielle des valeurs, contre le formalisme kantien, et analyse les formes de la sympathie. Edith Stein consacre sa thèse au problème de l'empathie, c'est-à-dire à la manière dont autrui m'est donné.

Heidegger, assistant de Husserl, publie Être et temps en 1927 et opère un déplacement décisif. La phénoménologie devient pour lui la méthode permettant de faire voir ce qui se montre à partir de soi-même, et elle est indissociablement herméneutique, car ce que nous avons à décrire est toujours déjà interprété. Le point de départ n'est plus la conscience mais l'existence quotidienne, prise dans ses usages et ses préoccupations. Husserl y verra une trahison.

Sartre découvre Husserl à Berlin et en tire une conception de la conscience comme pur rapport à ce qu'elle n'est pas, vidée de tout contenu intérieur. Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception en 1945, fait du corps propre le véritable sujet de la perception et montre que l'existence est toujours située, engagée, ambiguë. Il développera plus tard, dans un ouvrage inachevé, une pensée de la chair comme étoffe commune du sentant et du senti.

Emmanuel Levinas a introduit Husserl en France, par sa thèse de 1930 et par la traduction des Méditations cartésiennes, avant de retourner la méthode contre elle-même. Ce qui se donne dans le visage d'autrui, soutient-il, n'est précisément pas un phénomène que je pourrais constituer : autrui m'oblige avant que je ne le connaisse. L'éthique devient ainsi philosophie première.

Paul Ricœur et Hans-Georg Gadamer prolongent la voie herméneutique : la compréhension de soi passe par le détour des textes, des symboles et des récits, et non par une intuition directe.

Les diffusions hors philosophie

Peu de courants ont autant essaimé.

En psychiatrie, Ludwig Binswanger et Eugène Minkowski proposent de décrire les mondes vécus du patient plutôt que de seulement classer des symptômes, approche qui reste présente dans la psychopathologie contemporaine.

En sociologie, Alfred Schütz élabore une phénoménologie du monde social qui inspirera la sociologie de la connaissance de Berger et Luckmann, puis l'ethnométhodologie de Harold Garfinkel.

En sciences cognitives, Francisco Varela a proposé dans les années 1990 une neurophénoménologie associant descriptions en première personne et mesures neurobiologiques, dont les héritiers travaillent aujourd'hui sur l'attention et la conscience.

Dans les métiers du soin, l'attention portée à l'expérience vécue de la maladie, distincte de la pathologie objectivée, doit beaucoup à ce vocabulaire.

Controverses

La méthode elle-même a été mise en question. Peut-on vraiment suspendre toute théorie et décrire ce qui se donne, ou toute description est-elle déjà chargée d'interprétation et de langage ? La réponse de Heidegger et des herméneutes est que la neutralité descriptive est un idéal inatteignable, ce qui remet en cause le projet husserlien dans sa forme initiale.

Jacques Derrida, dans La Voix et le phénomène en 1967, soutient que la phénoménologie reste prisonnière d'un privilège accordé à la présence immédiate à soi, que le fonctionnement du signe rend pourtant impossible.

La philosophie analytique a longtemps tenu le courant à distance, lui reprochant son vocabulaire et son refus des méthodes empiriques. Le dialogue s'est rouvert depuis les années 1990, notamment sur la conscience et sur la perception.

Enfin, un débat français a porté sur ce que Dominique Janicaud a appelé en 1991 le tournant théologique de la phénoménologie. Il reprochait à Levinas, à Michel Henry, à Jean-Luc Marion et à Jean-Louis Chrétien de faire servir la méthode à des questions religieuses qui excèdent la description. Les intéressés ont répondu que le donné ne se laisse pas borner d'avance. La discussion a nourri une génération entière de travaux.

Pourquoi elle reste actuelle

La phénoménologie fournit aujourd'hui encore le vocabulaire le plus précis dont nous disposons pour parler de l'expérience vécue sans la réduire à ses conditions physiologiques ni la traiter comme une illusion. C'est ce qui explique qu'elle intéresse à la fois des philosophes, des cliniciens et des chercheurs en sciences cognitives, souvent sans qu'ils partagent la métaphysique de ses fondateurs.

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