Anarchie, État et utopie
Titre original : Anarchy, State, and Utopia
Publication : 1974
Type : Traite
Analyse
Présentation
Anarchie, État et utopie paraît en 1974. Son auteur, Robert Nozick, enseigne la philosophie à Harvard, dans le même département que John Rawls, dont Théorie de la justice avait paru trois ans plus tôt. Le livre en est la réfutation la plus systématique, et il est devenu le texte de référence du libertarianisme philosophique.
Nozick pose dès la première phrase de sa préface ce qu'il entend établir : les individus ont des droits, et il y a des choses qu'aucune personne ni aucun groupe ne peut leur faire sans violer ces droits. Tout le livre est l'examen de ce qu'un État peut encore être si l'on prend cette phrase au sérieux.
La réponse tient en trois mouvements, qui donnent au livre son titre. Contre l'anarchiste, Nozick soutient qu'un État minimal peut naître sans que personne soit lésé. Contre l'État social, il soutient qu'aucune fonction supplémentaire ne peut être justifiée. Et contre ceux qui trouveraient ce résultat sec, il soutient que l'État minimal est au contraire le cadre d'une utopie, parce qu'il est le seul à ne pas imposer à tous une idée du bien.
Un livre écrit vite, contre un livre écrit lentement
Rawls avait travaillé vingt ans à Théorie de la justice. Nozick a écrit le sien en un an environ, et cela se sent : le ton est vif, les objections sont posées et parfois laissées ouvertes, les notes contiennent des arguments entiers, et l'auteur avoue ici ou là ne pas savoir répondre.
Ce n'est pas une faiblesse mais une méthode revendiquée. Nozick dit refuser le style de philosophie qui enferme le lecteur dans une démonstration contraignante, comparée à un argument tenu comme un pistolet sur la tempe. Il préfère exposer des considérations et laisser le lecteur juger.
Le livre obtient le National Book Award en 1975 et impose aussitôt son auteur, qui n'avait presque rien publié en philosophie politique et travaillait jusque-là sur la décision rationnelle et l'épistémologie. Nozick n'y reviendra pratiquement plus : il écrira ensuite sur la connaissance, sur l'identité, sur la vie bonne.
Première partie : pourquoi l'État peut exister
La difficulté que Nozick se donne est réelle. Si l'on part de droits individuels stricts, tout État semble illégitime, puisqu'il prétend au monopole de la force sur un territoire et fait payer des gens qui n'ont rien demandé. L'anarchiste individualiste a donc apparemment raison.
Nozick répond par ce qu'il appelle une explication par main invisible, et le modèle est emprunté à Locke. Dans l'état de nature, chacun peut défendre ses droits lui-même. C'est épuisant et risqué, donc les gens s'associent. Les associations de protection se concurrencent, et pour des raisons propres au service rendu, l'une finit par dominer une région : quand deux agences s'affrontent souvent, la perdante perd ses clients. Il se forme ainsi un État ultraminimal, qui protège ceux qui paient.
Reste le pas le plus contesté. Comment passer de là à un État qui protège aussi les indépendants, sans leur extorquer de quoi financer cette protection ? Nozick invoque un principe de compensation : l'agence dominante peut interdire aux indépendants de rendre justice eux-mêmes, parce que leurs procédures font courir un risque aux autres, à condition de les indemniser, et la seule indemnité possible est de leur fournir la protection. L'État minimal naît donc sans qu'aucun droit ait été violé.
L'argument a été jugé par beaucoup le point faible du livre : il suppose qu'on puisse interdire une action non parce qu'elle lèse quelqu'un mais parce qu'elle risque de le léser, ce qui ouvre une brèche dans la rigueur des droits que Nozick voulait absolue.
Deuxième partie : pourquoi il ne peut rien faire de plus
C'est ici que le livre affronte Rawls, et c'est la partie la plus discutée.
Nozick oppose deux façons de juger une distribution de biens. Les théories qu'il appelle structurelles se demandent si le résultat présente une certaine forme : l'égalité, le mérite, le besoin, ou le principe de différence de Rawls. Sa propre théorie, qu'il nomme théorie de l'habilitation, ne regarde pas le résultat mais l'histoire : une distribution est juste si chacun tient ce qu'il a d'une acquisition juste ou d'un transfert juste, et si les injustices passées ont été rectifiées. Sa formule résume le programme : de chacun selon ce qu'il choisit, à chacun selon ce qu'on choisit pour lui.
L'argument décisif est devenu célèbre sous le nom de son héros. Supposez une distribution parfaitement conforme au principe que vous préférez. Un joueur de basket très admiré, appelé Wilt Chamberlain, propose que chaque spectateur dépose vingt-cinq cents dans une boîte à son nom. Un million de personnes le font volontairement. Chamberlain devient beaucoup plus riche que tout le monde, et la distribution initiale est détruite. Or aucune étape n'était injuste, puisque chacun a disposé de ce qui lui appartenait. Conclusion de Nozick : la liberté défait les structures, et maintenir une structure exige d'interdire sans cesse des échanges entre adultes consentants. Voir l'article habilitation.
Il en tire une thèse brutale sur l'impôt : prélever sur les revenus du travail est, dit-il, du même ordre que le travail forcé, puisque cela revient à faire travailler quelqu'un un certain nombre d'heures pour les fins d'autrui. La formule a été reprise et attaquée plus que toute autre du livre. Voir l'article État minimal.
La machine à expériences
Un passage antérieur, inséré dans la discussion des contraintes morales, a connu une fortune indépendante du reste.
Imaginez une machine capable de vous procurer n'importe quelle expérience : vous flotteriez dans une cuve, des électrodes branchées sur le cerveau, et vous vivriez de l'intérieur l'existence que vous auriez choisie, sans jamais savoir que vous êtes dans la cuve. Vous y brancheriez-vous pour la vie ?
Nozick parie que presque personne n'accepterait, et en tire trois raisons : nous voulons faire certaines choses et pas seulement avoir l'impression de les faire ; nous voulons être d'une certaine façon, et un homme dans une cuve n'est rien de déterminé ; nous voulons être en contact avec une réalité qui n'est pas de notre fabrication. L'argument vise l'hédonisme, qui ramène le bien au contenu de l'expérience. Il est devenu l'un des exemples les plus employés de la philosophie morale contemporaine. Voir l'article machine à expériences.
Troisième partie : l'utopie comme cadre
La dernière partie surprend les lecteurs qui attendaient une conclusion austère.
Nozick y observe que les utopies proposées depuis toujours décrivent une vie et une seule, et que chacune paraît insupportable à qui ne la partage pas. Il propose donc de renverser la question : non pas quelle est la meilleure société, mais quelles institutions permettent à chacun de vivre selon sa conception du bien avec ceux qui la partagent.
La réponse est un cadre où des communautés librement formées coexistent, chacune pouvant imposer à ses membres les règles qu'elle veut, du moment qu'on puisse en sortir. Nozick remarque que ce cadre a exactement les attributions de l'État minimal, et pas une de plus. L'État minimal n'est donc pas un pis-aller : il est l'utopie, parce qu'il est le seul régime qui n'oblige personne à vivre selon une idée du bien qu'il ne partage pas.
Objections
Le livre a suscité une littérature critique considérable, dont trois lignes principales.
Sur l'acquisition initiale, Nozick reprend de Locke l'idée qu'on peut s'approprier une chose sans maître à condition d'en laisser assez et d'aussi bonne qualité pour les autres, et il affaiblit cette condition en demandant seulement que personne n'en soit rendu plus mal loti. Ses critiques observent que presque toute propriété actuelle remonte à des appropriations violentes, et que le principe de rectification, auquel Nozick consacre quelques lignes embarrassées, devrait alors commander une redistribution massive.
Sur l'argument de Chamberlain, le philosophe marxiste Gerald Cohen a objecté que les spectateurs ne savent pas ce qu'ils font : ils consentent à une transaction isolée, non à la structure sociale qui en résulte, et un contrat passé dans l'ignorance de ses effets d'ensemble ne légitime pas ces effets.
Sur l'ensemble, on a reproché au livre de poser ses droits sans les fonder. Nozick lui-même écrit dans une note qu'il n'a pas de théorie des droits à proposer, et qu'un travail reste à faire. Il reconnaîtra plus tard, dans La Vie bonne, avoir trouvé sa position d'alors sérieusement insuffisante, sans pour autant adopter celle de ses adversaires.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française d'Évelyne d'Auzac de Lamartine, revue par Pierre-Emmanuel Dauzat.
Les individus ont des droits, et il y a des choses qu'aucune personne ni aucun groupe ne peut leur faire sans violer ces droits.
De chacun selon ce qu'il choisit de faire, à chacun selon ce qu'il fait pour lui-même et ce que d'autres choisissent de faire pour lui.
La liberté bouleverse les structures.
Imaginons une machine à expériences qui vous donnerait n'importe quelle expérience que vous désireriez.
Sources principales
Nozick, Robert, Anarchie, État et utopie, traduction d'Évelyne d'Auzac de Lamartine revue par Pierre-Emmanuel Dauzat, PUF, 1988. Le texte lui-même, lu pour l'explication par main invisible, la théorie de l'habilitation, l'exemple de Wilt Chamberlain et la troisième partie sur le cadre utopique.
Cohen, Gerald Allan, Self-Ownership, Freedom and Equality, Cambridge University Press, 1995. Cette fiche lui doit la formulation de l'objection à l'argument de Chamberlain.
Mack, Eric, article « Robert Nozick's Political Philosophy », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la reconstruction du passage de l'état de nature à l'État minimal et pour la discussion du principe de compensation. https://plato.stanford.edu/entries/nozick-political/
Bibliographie et lectures recommandées
Rawls, John, Théorie de la justice, Seuil.
Nozick, Robert, La Vie bonne, Odile Jacob.
Audard, Catherine, Qu'est-ce que le libéralisme ?, Gallimard, 2009.
Wikipédia FR, article « Anarchie, État et utopie », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Emmanuel Kant figure dans le dialogue
- John Bordley Rawls figure dans le dialogue
- John Locke figure dans le dialogue