Libertarianisme
Courant de philosophie politique qui fait de la propriété de soi et de la liberté comme non-interférence la valeur politique première, et qui en déduit la réduction de l'État à ses fonctions de protection, voire sa suppression.
Un avertissement de vocabulaire
Il faut commencer par là, sous peine de confusion complète en français. Le mot libertaire, dans notre langue, désigne la tradition anarchiste de gauche, hostile à la propriété privée des moyens de production. Le mot libertarien, forgé pour traduire l'anglais libertarian, désigne au contraire un courant qui fait de la propriété privée le pivot de la liberté. Les deux familles partagent une méfiance envers l'État et presque rien d'autre.
Seconde précaution : aux États-Unis, le mot liberal a glissé vers la gauche du spectre au cours du XXe siècle, si bien que les héritiers du libéralisme économique classique ont eu besoin d'un autre nom. C'est l'une des raisons de la fortune du terme libertarian à partir des années 1950.
Les sources
Le courant se réclame d'une lignée. Locke y occupe la première place, pour trois thèses : chacun a un droit sur sa propre personne, le travail fonde l'appropriation légitime, et le gouvernement n'existe que pour protéger ces droits, ce qui en limite strictement les attributions. Le libéralisme économique du XIXe siècle fournit l'appareil d'analyse, avec les économistes français, Frédéric Bastiat au premier rang, et les penseurs britanniques de l'ordre non concerté.
Une autre source, souvent négligée, est l'anarchisme individualiste américain du XIXe siècle, chez Lysander Spooner et Benjamin Tucker, qui contestaient la légitimité du gouvernement au nom du contrat et de la propriété de soi. Ils avaient lu Proudhon, dont ils ont retenu la critique de l'État sans son hostilité au marché.
La formation du courant au XXe siècle
Le libertarianisme contemporain naît de la rencontre de trois courants.
L'école autrichienne d'économie, autour de Ludwig von Mises puis de Friedrich Hayek, fournit un argument qui n'est pas moral mais épistémique : les informations nécessaires à la coordination économique sont dispersées entre des millions d'agents et pour l'essentiel inexprimables, de sorte qu'aucune autorité centrale ne peut en disposer. Les prix sont le seul mécanisme qui les agrège. Cette thèse de la connaissance dispersée soutient une conclusion sur l'ordre non planifié plutôt que sur les droits. Hayek, du reste, refusait l'étiquette libertarienne et se présentait comme un vieux whig : son attachement à la tradition, aux règles héritées et à un filet de protection le sépare des libertariens stricts.
L'objectivisme d'Ayn Rand apporte, dans les mêmes décennies, une morale de l'intérêt rationnel bien compris et une rhétorique de l'individu créateur qui a formé des générations de lecteurs américains, bien qu'elle ait elle-même rejeté le mouvement libertarien.
La théorie des droits naturels, enfin, trouve en 1974 son exposé philosophique de référence avec Robert Nozick.
Nozick et l'argument central
Anarchie, État et utopie se lit comme une double démonstration. Contre l'anarchiste, Nozick soutient qu'un État minimal peut naître d'associations de protection concurrentes sans qu'aucun droit soit violé, par une sorte de main invisible. Contre l'État social, il soutient qu'on ne peut aller au-delà de cet État minimal sans violer des droits.
Sa théorie de la justice distributive repose sur trois principes : un principe d'acquisition originelle, un principe de transfert, et un principe de rectification des injustices passées. Si une répartition résulte d'acquisitions et de transferts légitimes, elle est juste, quelle que soit sa forme. La justice est une affaire de procédures et d'histoire, non de résultats.
L'argument le plus célèbre consiste à imaginer un joueur de basket-ball que des milliers de spectateurs choisissent librement de payer pour le voir jouer. La répartition finale est très inégale, et pourtant chaque transfert était volontaire. Pour maintenir un schéma de répartition déterminé, conclut Nozick, il faudrait interdire continuellement à des adultes consentants d'échanger ce qui leur appartient. Il formule aussi les droits comme des contraintes latérales : ils ne sont pas des buts à maximiser mais des limites que l'action d'autrui ne peut franchir, thèse qui donne au courant sa doctrine des droits inviolables et son principe de non-agression.
Il faut ajouter que Nozick a pris par la suite ses distances avec plusieurs positions de ce livre, ce que ses lecteurs les plus enthousiastes omettent souvent.
Les familles internes
Le courant est traversé de divisions profondes.
Le minarchisme admet un État réduit à la défense, la police et la justice. L'anarcho-capitalisme, défendu par Murray Rothbard puis par David Friedman, soutient que ces fonctions elles-mêmes peuvent être fournies par contrat, et que l'État est par nature un monopole illégitime.
La justification se partage également. Les uns fondent la liberté sur des droits naturels antérieurs à toute institution, les autres sur ses conséquences : les sociétés libres sont plus prospères, plus innovantes et plus pacifiques. Les deux voies ne commandent pas les mêmes politiques dès que les faits deviennent incertains.
Il existe enfin un libertarianisme de gauche, représenté notamment par Hillel Steiner, Peter Vallentyne et Michael Otsuka, qui accepte la propriété de soi mais refuse l'appropriation privée illimitée des ressources naturelles : la terre et les ressources n'étant le produit du travail de personne, chacun aurait sur elles une prétention égale, d'où l'idée d'une redistribution de la rente foncière, dans la filiation de Henry George, ou d'un revenu universel. Une mouvance plus récente, qui se dit libertarienne au cœur tendre, cherche à concilier marchés libres et souci des plus démunis.
Les objections
La première porte sur l'origine des titres de propriété. Pour qu'une répartition actuelle soit juste, il faut que la chaîne des transferts remonte à des acquisitions légitimes. Or les histoires réelles sont faites de conquêtes, d'esclavage, d'expropriations et de spoliations coloniales. Nozick le reconnaît en posant son principe de rectification, mais celui-ci reste chez lui à l'état d'esquisse, et ses adversaires objectent qu'appliqué sérieusement il justifierait des redistributions massives, ce qui retourne le dispositif contre ses conclusions.
La deuxième porte sur la nature de la liberté. Une liberté définie comme absence d'interférence laisse sans ressource celui qui n'a rien : il n'est empêché par personne et ne peut rien faire. Les critiques égalitaristes soutiennent que la liberté réelle suppose des moyens, et donc des institutions qui les garantissent. Rawls formule l'exigence autrement, en soutenant que des inégalités ne sont acceptables que si elles bénéficient aux plus défavorisés. Le débat engage la question de savoir si le marché est un espace de non-domination ou un lieu de pouvoir privé.
La troisième porte sur ce que le modèle du contrat ne peut pas accueillir : les enfants, les personnes dépendantes, les générations futures, les non-humains. Les critiques issues de l'éthique du soin ont insisté sur le fait qu'une théorie construite sur l'adulte capable et contractant rend invisible le travail qui rend possible l'existence de cet adulte.
La quatrième est la plus technique et la plus discutée : les biens non rivaux, les externalités et les problèmes d'action collective. L'air, le climat, les ressources halieutiques, la santé publique ne se laissent pas facilement découper en titres de propriété. Les libertariens répondent par l'extension des droits de propriété et par la responsabilité civile ; leurs adversaires estiment que l'échelle et l'incertitude des dommages environnementaux rendent cette réponse inopérante.
La cinquième vient du communautarisme. Michael Sandel, Charles Taylor et Alasdair MacIntyre contestent l'anthropologie sous-jacente : un sujet qui choisirait ses fins sans être déjà formé par une langue, une histoire et des appartenances n'existe pas, et une politique construite sur cette fiction défait les conditions mêmes de l'autonomie qu'elle invoque.
Portée et situation actuelle
Le libertarianisme occupe une place particulière : très minoritaire comme force électorale, il a eu une influence considérable comme réservoir d'arguments, dans la critique de l'État-providence, dans la théorie économique de la réglementation, dans les débats sur la propriété intellectuelle, sur les drogues, sur les frontières ou sur le numérique. Il a aussi forcé ses adversaires à préciser leurs positions : une bonne part de la philosophie politique analytique des cinquante dernières années s'est écrite en réponse à Nozick autant qu'à Rawls.
En France, le courant reste marginal, pour des raisons qui tiennent au vocabulaire comme à l'histoire : le mot libéral y désigne autre chose, l'État y est pensé comme garant de l'universel, et le mot libertaire est déjà pris. Vous rencontrerez donc plus souvent ces thèses dans les débats économiques que dans les départements de philosophie, ce qui ne les rend pas moins conséquentes.
Ne pas confondre
Le libertarianisme n'est ni le libéralisme classique, dont il radicalise certaines thèses tout en abandonnant sa prudence institutionnelle, ni le libéralisme égalitaire de Rawls, dont il est l'adversaire le plus direct, ni le conservatisme, avec lequel il s'allie parfois en politique tout en divergeant sur les mœurs, la religion et l'autorité. Il n'est pas davantage réductible à l'école autrichienne, qui est un programme de recherche économique dont plusieurs représentants refusent l'étiquette politique.