Anti-Dühring
Titre original : Herrn Eugen Dührings Umwälzung der Wissenschaft
Publication : 1878
Type : Traite
Analyse
Présentation
L'Anti-Dühring est le livre que Friedrich Engels n'avait pas envie d'écrire. Il paraît d'abord en feuilleton dans le journal social-démocrate Vorwärts en 1877 et 1878, puis en volume à Leipzig, sous un titre exact et peu engageant : Le Bouleversement de la science par Monsieur Eugen Dühring.
Son prétexte est une querelle de parti. Son résultat est tout autre : c'est le premier exposé d'ensemble du marxisme comme conception du monde, et pendant un demi-siècle le livre par lequel des centaines de milliers de militants ont appris ce qu'était le socialisme. Beaucoup plus de gens ont lu l'Anti-Dühring que Le Capital.
Engels y traite en trois parties de la philosophie, de l'économie politique et du socialisme, et c'est là que prennent leur forme canonique plusieurs thèses associées depuis au marxisme : le matérialisme dialectique, la définition de la liberté comme intelligence de la nécessité et le dépérissement de l'État.
Qui était Eugen Dühring
Eugen Dühring enseignait à l'université de Berlin comme chargé de cours. Aveugle depuis l'âge de trente ans, il avait publié en quelques années une théorie de l'économie, une histoire critique de la philosophie, une logique, un système de la réalité, et il annonçait à chaque fois un bouleversement complet de la discipline.
Son influence dans le jeune parti social-démocrate allemand était réelle. August Bebel avait publié à son sujet deux articles favorables, Eduard Bernstein s'en était entiché, et une partie de la direction voyait dans ce professeur une caution universitaire. Pour Engels et Marx, c'était un éclectisme confus en train de prendre la place de leur propre doctrine.
Wilhelm Liebknecht insista pour qu'Engels réponde. Engels s'exécuta de mauvaise grâce : il dut interrompre pendant deux ans le travail sur la dialectique de la nature qui l'occupait, et il écrit dans sa préface qu'il a fallu suivre son adversaire dans tous les domaines où celui-ci s'était aventuré, ce qui explique l'allure encyclopédique du livre.
Marx lut le manuscrit entier et rédigea lui-même un chapitre de la deuxième partie, consacré à l'histoire de l'économie politique. L'ouvrage est donc, à un degré rare, une œuvre commune.
Première partie : la philosophie
Engels y récuse la prétention de Dühring à déduire la réalité de principes posés d'avance. Les axiomes dont celui-ci part ne sont pas tirés de la pensée pure : ils proviennent du monde, et ont été abstraits de lui.
C'est l'occasion d'une formule souvent citée : l'unité du monde ne consiste pas dans son être, mais dans sa matérialité. Les mathématiques elles-mêmes ne font pas exception ; le nombre et la figure ont été pris quelque part.
Engels expose ensuite ce qu'il entend par dialectique, et il en donne trois lois : le passage de la quantité à la qualité, l'interpénétration des contraires, la négation de la négation. Les exemples sont empruntés aux sciences de la nature, ce qui est le geste le plus discuté du livre : l'eau qui change d'état à température fixe, le grain d'orge qui produit la plante qui produit de nouveaux grains.
Dühring avait raillé la négation de la négation comme un tour de passe-passe hégélien. Engels répond qu'il ne s'agit pas d'un procédé pour engendrer des conclusions, mais de la description d'un mouvement que l'on constate, et que la dialectique n'est rien d'autre que la science des lois générales du mouvement, dans la nature, dans l'histoire et dans la pensée. Voir l'article dialectique.
Deux chapitres traitent de la morale et du droit. Engels y soutient qu'il n'existe pas de morale éternelle : chaque classe, à chaque époque, produit la sienne, et ce qu'on prend pour des vérités définitives sont des positions datées. Il refuse pourtant de conclure au relativisme, et soutient qu'une morale véritablement humaine deviendra possible quand les antagonismes de classes auront disparu.
C'est également ici qu'il reprend à Hegel sa définition de la liberté : la liberté n'est pas l'indépendance à l'égard des lois naturelles, elle est la connaissance de ces lois et la possibilité de s'en servir méthodiquement. Libre n'est pas qui échappe à la nécessité, mais qui la comprend.
Deuxième partie : l'économie
Dühring soutenait que la domination économique procède de la violence politique : d'abord l'épée, ensuite la propriété.
Engels retourne l'argument par un exemple devenu classique dans la littérature marxiste. Imaginons Robinson réduisant Vendredi en esclavage. Pour tirer profit de cet esclave, il faut qu'il dispose des outils, des semences et des réserves permettant de le faire travailler et de le nourrir. La violence suppose donc un état économique antérieur, et elle n'est pas première. L'épée coûte cher, ajoute Engels, et qui la paie décide.
Il développe cette idée en montrant que les moyens de la force dépendent eux-mêmes du développement technique et économique : les armes à feu ont défait la chevalerie, les flottes à vapeur ont rendu caduques les marines à voile. Ce chapitre sur la théorie de la violence a été lu séparément et republié plus tard sous forme de brochure.
Le reste expose, en l'abrégeant, l'analyse de Le Capital : valeur, travail simple et complexe, plus-value. C'est, de loin, la présentation la plus accessible de l'économie de Marx écrite de son vivant et sous son contrôle.
Troisième partie : le socialisme
La dernière partie oppose deux manières de concevoir le socialisme.
L'une, qu'Engels appelle utopique, est celle de Saint-Simon, Fourier et Owen. Il refuse de s'en moquer et leur rend un hommage appuyé : ils ont vu les contradictions de la société née de la Révolution industrielle, parfois avec une acuité remarquable. Leur limite est ailleurs : ne disposant pas des moyens de comprendre le mouvement réel de l'histoire, ils ont dû tirer d'eux-mêmes un projet de société idéale et attendre qu'on veuille bien l'adopter.
L'autre, qu'il appelle scientifique, ne dessine pas de société à venir. Elle part de l'analyse d'une contradiction interne au mode de production existant, entre le caractère devenu social de la production et la forme privée de l'appropriation, et montre que la résolution de cette contradiction est préparée par le mouvement même du capitalisme.
De là vient la thèse sur l'État, formulée ici pour la première fois de manière nette. Lorsque le prolétariat s'empare du pouvoir, il supprime les classes et, du même coup, les conditions de l'État comme instrument de domination. L'État n'est pas aboli par décret : il s'éteint, écrit Engels, il dépérit. La formule aura un destin politique considérable, et les régimes se réclamant du marxisme auront à s'expliquer sur son ajournement indéfini.
Trois chapitres de cette partie furent extraits et publiés à part en 1880, d'abord en français, sous le titre Socialisme utopique et socialisme scientifique. Cette brochure, traduite dans toutes les langues, est devenue l'un des textes socialistes les plus diffusés de l'histoire. Voir le courant socialisme scientifique.
Ce que le livre a fixé, et ce qu'on lui reproche
L'Anti-Dühring a eu un effet que son occasion polémique ne laissait pas prévoir : il a donné au marxisme la forme d'un système complet, couvrant la nature, l'histoire, l'économie et la politique.
C'est précisément ce qu'une partie de la tradition marxiste lui reproche. Étendre la dialectique à la nature revient, pour ces lecteurs, à traiter les contradictions logiques comme des forces physiques, et à faire de l'histoire humaine le cas particulier d'une loi cosmique. Georg Lukács soutient dès 1923 que la dialectique n'a de sens que là où un sujet se rapporte à un objet, donc dans l'histoire, et non dans la nature. Jean-Paul Sartre formulera plus tard une objection voisine.
La question n'est pas seulement académique. La version soviétique du matérialisme dialectique, codifiée dans les manuels des années trente, se réclame directement de ce livre, et le fait d'avoir donné au marxisme l'allure d'une science de l'univers a pesé sur son histoire politique.
Les défenseurs d'Engels répondent qu'on lui prête un dogmatisme que son texte n'a pas, qu'il écrit lui-même que les lois dialectiques ne sont pas des recettes et qu'il ne les impose jamais aux faits, et que le caractère scolaire des manuels staliniens ne saurait lui être imputé.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française d'Émile Bottigelli.
L'unité réelle du monde consiste dans sa matérialité.
La liberté ne consiste pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en œuvre méthodiquement.
L'État n'est pas « aboli », il s'éteint.
La dialectique n'est rien de plus que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée.
Sources principales
Engels, Friedrich, Anti-Dühring, traduction d'Émile Bottigelli, Éditions sociales. Le texte lui-même, lu pour les trois parties, l'exemple de Robinson et Vendredi, les chapitres sur la morale et sur l'État.
Engels, Friedrich, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Éditions sociales. Source de la présentation du partage entre les deux socialismes, ces chapitres étant extraits du livre et révisés par leur auteur.
Lukács, Georg, Histoire et conscience de classe, traduction française, Minuit, 1960. Cette fiche lui doit la formulation de l'objection contre la dialectique de la nature.
Marxists Internet Archive, texte intégral de l'Anti-Dühring en français et notice éditoriale, consulté en novembre 2026, pour l'historique de la publication en feuilleton et le rôle de Marx. https://www.marxists.org/francais/engels/works/1877/06/
Bibliographie et lectures recommandées
Engels, Friedrich, Dialectique de la nature, Éditions sociales.
Hunt, Tristram, Engels. Le gentleman révolutionnaire, Flammarion, 2009.
Labica, Georges et Bensussan, Gérard (dir.), Dictionnaire critique du marxisme, PUF.
Wikipédia FR, article « Anti-Dühring », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel figure dans le dialogue
- György Lukács a commenté
- Jean-Paul Sartre a commenté
- Ludwig Andreas Feuerbach figure dans le dialogue