Crépuscule des idoles
Titre original : Götzen-Dämmerung, oder Wie man mit dem Hammer philosophirt
Publication : 1889
Type : Essai
Analyse
Présentation
Le Crépuscule des idoles a été écrit à Sils-Maria et à Turin pendant l'été 1888, en quelques semaines. Nietzsche voulait l'intituler Oisiveté d'un psychologue ; son ami Peter Gast lui suggéra le titre actuel, qui parodie celui du Crépuscule des dieux de Wagner.
Le sous-titre indique la manière : ou comment on philosophe à coups de marteau. La formule a été constamment mal comprise, et Nietzsche s'en explique dans sa préface : le marteau en question n'est pas une masse de démolisseur mais un petit marteau de sondage, celui dont on frappe un objet pour entendre s'il sonne creux. Il s'agit d'ausculter les idoles, non de les fracasser.
Le livre paraît en janvier 1889, au moment précis où son auteur s'effondre à Turin. C'est le dernier qu'il ait vu publié.
Un sommaire en forme de parcours
L'ouvrage est bref et composé de parties très inégales.
Il s'ouvre sur quarante-quatre maximes, dont l'une est devenue proverbiale sans son auteur : ce qui ne me fait pas périr me rend plus fort.
Viennent ensuite des chapitres courts et denses. Le problème de Socrate. La raison dans la philosophie. Comment le monde-vérité devint enfin une fable. La morale comme contre-nature. Les quatre grandes erreurs. Les améliorateurs de l'humanité. Ce qui manque aux Allemands. Puis une longue suite de notes intitulée Divagations d'un inactuel, qui passe en revue Rousseau, Renan, Sainte-Beuve, Carlyle, Darwin, les Goncourt et quelques autres. Enfin un hommage aux Anciens, et quelques lignes empruntées à Zarathoustra pour conclure.
C'est le texte le plus accessible du dernier Nietzsche, et il sert souvent d'introduction à l'ensemble.
Le cas Socrate
Le premier chapitre s'attaque à la figure que l'Occident tient pour le commencement de la philosophie.
Nietzsche part d'un fait qu'on ne commente jamais : les sages de tous les temps ont jugé la vie sans valeur. Il refuse d'y voir une vérité et propose d'y voir un symptôme : lorsqu'un homme se met à juger la vie, c'est la vie qui, en lui, est en train de faiblir.
Socrate est alors décrit comme un décadent. Il est laid, de basse extraction, et il introduit dans la Grèce quelque chose qui n'y était pas : la dialectique, c'est-à-dire la revanche de celui qui n'a d'autre arme que l'argument. On ne choisit la dialectique, écrit Nietzsche, que lorsqu'on n'a aucun autre moyen : elle est l'arme du plébéien.
L'équation socratique, raison égale vertu égale bonheur, est présentée comme un remède improvisé contre un désordre : les instincts anarchiques d'une Athènes en déclin devaient être tenus en laisse, et Socrate a offert le tyran qui manquait, la raison. Sa condamnation à mort est lue comme un suicide à peine déguisé.
Nietzsche ne conteste pas l'efficacité du remède. Il conteste qu'on ait pris le remède pour la santé. Voir l'article intellectualisme moral.
L'égypticisme des philosophes
Le chapitre suivant énonce un grief général contre la philosophie.
Les philosophes, dit-il, ont en commun un manque de sens historique et une haine du devenir. Ce qui change leur paraît pour cette raison même indigne d'être, et ils placent la vérité dans ce qui ne change pas. Nietzsche appelle égypticisme cette manie : ils momifient leurs concepts, et leur adoration tue ce qu'elle adore.
Il retourne alors l'accusation traditionnelle portée contre les sens. Les sens ne mentent pas ; ce qui ment, c'est ce que nous faisons de leur témoignage, et surtout la raison qui nous fait introduire l'unité, la chose, la substance et la durée. L'erreur n'est pas en aval mais en amont.
Et il désigne le coupable : nous ne nous débarrasserons pas de Dieu, écrit-il, tant que nous croirons encore à la grammaire. Le sujet et le prédicat, la chose et ses attributs sont les cadres qui nous forcent à poser des êtres derrière les événements.
Six phrases qui résument l'Occident
Le chapitre intitulé Comment le monde-vérité devint enfin une fable tient en une page et porte en sous-titre : histoire d'une erreur.
Nietzsche y raconte en six étapes l'histoire de l'arrière-monde. Le monde vrai est d'abord accessible au sage, c'est Platon. Puis il devient promis au sage, c'est le christianisme. Puis inaccessible mais pensable comme devoir, c'est Kant. Puis inconnu, donc sans obligation, c'est le positivisme. Puis inutile et réfuté, et l'on s'en débarrasse. Enfin vient la sixième étape, qui est la sienne.
Nous avons aboli le monde vrai : quel monde reste-t-il ? le monde apparent peut-être ? Mais non ! avec le monde vrai nous avons aussi aboli le monde apparent.
Le mouvement est le point le plus souvent manqué par les lecteurs pressés. Nietzsche ne remplace pas l'arrière-monde par le monde sensible : il soutient que les deux tombent ensemble, puisque l'un ne se définissait que par l'autre. Voir l'article devenir.
Les quatre grandes erreurs
Ce chapitre est le plus technique et le plus argumenté du livre.
La première erreur consiste à confondre la cause et l'effet. Un auteur de régime attribue à son régime la longue vie d'un vieillard ; or c'est un métabolisme lent qui a permis le régime autant que la longévité. De même on tient la vertu pour la cause du bonheur, alors que c'est le bonheur, c'est-à-dire la santé, qui rend vertueux.
La deuxième est l'erreur d'une fausse causalité. Nous croyons connaître la cause par l'intérieur, dans l'acte de vouloir, et nous projetons ce modèle partout. Or le vouloir n'accompagne pas l'action comme sa cause : il l'accompagne comme un commentaire.
La troisième est celle des causes imaginaires. Devant un état désagréable, l'esprit cherche aussitôt une explication, et il retient la première qui soulage. La mémoire fournit alors une cause familière, qui n'est pas la bonne mais qui calme : c'est ainsi, dit Nietzsche, que la morale et la religion se sont constituées.
La quatrième est celle du libre arbitre. Nietzsche en propose une généalogie : la notion n'a pas été inventée pour connaître mais pour punir. On a eu besoin de tenir les hommes pour responsables afin de pouvoir les juger coupables, et les prêtres ont institué la volonté libre dans cette intention. Il conclut par une formule qui ferme le chapitre : personne ne donne à l'homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni lui-même ; il est une part de la fatalité, et nul n'est responsable d'exister. Voir l'article liberté humaine.
Ce que le livre vise et ce qu'on en a fait
Le Crépuscule appartient à la dernière année productive de Nietzsche, celle de L'Antéchrist, d'Ecce Homo et du Cas Wagner. Il devait servir d'introduction à la grande entreprise de renversement des valeurs qu'il projetait et n'a pas écrite.
Sa brièveté et son allure de récapitulation en ont fait le point d'entrée le plus fréquent dans cette période. Elles en font aussi un texte exposé : les formules y sont tranchantes, l'argumentation souvent elliptique, et elles se prêtent au prélèvement.
C'est par ce canal que plusieurs d'entre elles ont circulé hors de tout contexte. Ce qui ne me tue pas me rend plus fort est devenue une devise de salle de sport, alors qu'elle figure dans une suite de maximes où Nietzsche parle de l'économie des forces. Et la formule sur le marteau a durablement fait passer pour un démolisseur un auteur qui se présentait en ausculteur.
Controverses
Socrate décadent. L'interprétation est contestée par les hellénistes, qui font observer que Nietzsche tire la laideur de Socrate d'une anecdote tardive, et qu'il prête à la dialectique une fonction sociale que les textes n'attestent pas. Ses défenseurs répondent qu'il ne s'agit pas d'une thèse historique mais d'un diagnostic typologique, et que Nietzsche admirait Socrate autant qu'il le combattait, ce que le chapitre laisse voir.
La critique de la grammaire. L'idée que les catégories ontologiques dérivent de structures de langue a été reprise par une partie de la philosophie du XXᵉ siècle. On lui objecte qu'elle suppose résolue la question qu'elle pose : si c'est la grammaire qui nous impose le sujet, dans quelle langue Nietzsche écrit-il cette phrase ?
L'usage du livre. Le chapitre sur les améliorateurs de l'humanité et plusieurs passages des Divagations contiennent des formules sur le dressage, les races et la sélection qui ont offert des prises à des lectures que leur auteur n'aurait pas acceptées. La falsification opérée par sa sœur après son effondrement est établie, mais les lecteurs sérieux de Nietzsche ne soutiennent plus que ces récupérations ne doivent rien aux textes.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Patrick Wotling.
Ce qui ne me fait pas périr me rend plus fort.
Je crains bien que nous ne nous débarrassions pas de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire.
Nous avons aboli le monde vrai : quel monde nous est resté ? le monde apparent peut-être ? Mais non ! avec le monde vrai nous avons aussi aboli le monde apparent.
Les hommes furent tenus pour libres afin de pouvoir être jugés et punis.
Sources principales
Nietzsche, Friedrich, Crépuscule des idoles, traduction de Patrick Wotling, GF-Flammarion, 2005. Le texte lui-même, lu pour la préface sur le marteau, le chapitre sur Socrate, l'histoire d'une erreur et les quatre grandes erreurs.
Wotling, Patrick, introduction et notes de la même édition, et Nietzsche et le problème de la civilisation, PUF, 1995. Cette fiche lui doit la mise au point sur le sens du marteau et sur la portée du diagnostic de décadence.
Colli, Giorgio et Montinari, Mazzino, édition critique des Œuvres complètes, Gallimard. Source de la chronologie de rédaction et de l'histoire du titre.
Nehamas, Alexander, Nietzsche. La vie comme littérature, PUF, 1994. Utilisé pour la discussion du cas Socrate et du rapport ambivalent de Nietzsche à son adversaire.
Bibliographie et lectures recommandées
Nietzsche, Friedrich, L'Antéchrist et Ecce Homo, GF-Flammarion, écrits la même année.
Nietzsche, Friedrich, Généalogie de la morale, GF-Flammarion.
Deleuze, Gilles, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962.
Wikipédia FR, article « Crépuscule des idoles », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Arthur Schopenhauer figure dans le dialogue
- Emmanuel Kant figure dans le dialogue
- Platon figure dans le dialogue
- Socrate figure dans le dialogue