De la lumière
Titre original : De luce
Publication : second quart du XIIIe siècle
Type : Traite
Analyse
Le De luce de Robert Grosseteste tient en quelques pages. C'est l'un des textes les plus brefs de la philosophie médiévale latine et l'un des plus denses : il propose en quelques paragraphes une explication de la formation du monde entier à partir d'un seul principe, la lumière. On le date généralement du second quart du XIIIe siècle, sans que l'on puisse fixer l'année, et il appartient à la période où son auteur enseignait à Oxford, avant son accession au siège épiscopal de Lincoln.
Un traité d'école, écrit pour des questions d'école
Il faut d'abord replacer ce texte dans son usage. Il ne s'agit pas d'un livre mais d'un opuscule, du genre de ceux qu'un maître rédigeait pour trancher une difficulté précise. La difficulté est celle-ci : qu'est-ce qui fait qu'un corps est un corps ? La philosophie que l'on commençait alors à lire, celle d'Aristote, répondait par le couple de la matière et de la forme. Mais la matière première, prise en elle-même, n'a aucune dimension, et la forme d'une espèce particulière, celle du cheval ou du bronze, suppose déjà un corps étendu pour s'y inscrire. Il manque donc un terme : une forme qui ne détermine pas tel ou tel corps mais la corporéité comme telle, le fait d'occuper de l'espace dans les trois dimensions.
Robert Grosseteste répond que cette première forme corporelle est la lumière. Ce n'est pas une métaphore. Sa raison est tirée d'une propriété observable : la lumière se multiplie elle-même et se répand instantanément dans toutes les directions à partir de son foyer, sans rien perdre ni rien transporter. Elle est donc ce qui, par nature, engendre de l'étendue. Si vous cherchez ce qui peut produire la dimension sans la présupposer, vous ne trouverez qu'elle.
La formation du monde
De cette thèse découle une cosmogonie. Supposez un point de lumière créé avec la matière première. Par sa nature, ce point se diffuse sphériquement, et en se diffusant il entraîne la matière avec lui, puisqu'il en est la forme. Il en résulte une sphère, qui est le monde. Comme la diffusion est plus intense au centre et se raréfie vers la périphérie, les régions extérieures se distinguent des régions intérieures : au bord se forme le firmament, lumière parvenue au terme de sa raréfaction, achevée et stable. Ce firmament renvoie ensuite vers l'intérieur une seconde lumière, et le même mécanisme engendre de proche en proche les sphères célestes, puis les quatre éléments sublunaires, le feu, l'air, l'eau et la terre, la plus condensée étant la plus basse.
L'ensemble forme un univers unique, fini, ordonné du plus rare au plus dense, et déduit d'un seul événement initial. Robert Grosseteste tient à ce que ce récit soit compatible avec le premier chapitre de la Genèse, où la lumière est créée le premier jour. Il traite d'ailleurs ailleurs ce chapitre en détail, dans un commentaire sur les six jours de la création. Mais le De luce ne procède pas par exégèse : il raisonne sur une propriété physique et en tire des conséquences cosmologiques, et c'est ce qui en fait un texte de philosophie et non de théologie.
Pourquoi la nature se laisse mathématiser
La conséquence la plus féconde du traité se trouve ailleurs que dans la cosmogonie. Si la lumière est la première forme corporelle, alors tout ce qui se passe dans les corps se passe selon les lois de la propagation lumineuse, c'est-à-dire selon des lignes, des angles et des figures. La géométrie cesse d'être un simple outil de calcul appliqué de l'extérieur à la nature : elle devient la langue dans laquelle la nature est constituée. Robert Grosseteste développe ce point dans d'autres opuscules, consacrés aux lignes, aux angles et aux figures, ainsi qu'à l'arc-en-ciel, où il tente d'expliquer la couleur par la réfraction.
Vous pouvez mesurer ici la portée du geste. La physique qu'on enseignait à Oxford dans ces années héritait d'Aristote, pour qui la science du changement était qualitative et ne se confondait pas avec les mathématiques. La métaphysique de la lumière offre une raison principielle de les joindre. C'est pourquoi l'histoire des sciences s'est beaucoup intéressée à ce texte, parfois au risque de lui prêter des intentions modernes.
Ce que le traité doit à ses devanciers
Robert Grosseteste n'invente pas la métaphysique de la lumière. Elle lui vient d'une tradition longue, où se mêlent plusieurs apports : la pensée néoplatonicienne de la procession, qui compare l'émanation des êtres au rayonnement d'un foyer ; la théologie d'Augustin, chez qui la lumière intelligible est ce par quoi l'esprit connaît ; les écrits attribués à Denys l'Aréopagite, qui font de la lumière le nom privilégié du divin ; et les travaux d'optique transmis par les savants de langue arabe, dont le traité d'Al-Kindî sur la vision, connu en latin sous le titre De aspectibus. Il faut ajouter l'influence du philosophe juif Salomon Ibn Gabirol, dont la Source de vie circulait en latin et proposait déjà une doctrine de la forme universelle.
L'originalité de Robert Grosseteste n'est donc pas dans le matériau mais dans l'usage. Il transforme une analogie spirituelle en hypothèse physique, et il en tire un mécanisme de production du monde qui se laisse décrire géométriquement. C'est ce passage du symbole à la cause qui fait la singularité du De luce.
Postérité
Le traité a circulé dans les milieux universitaires anglais et il a marqué la génération suivante, en particulier les franciscains d'Oxford auprès desquels Robert Grosseteste enseignait. Roger Bacon reprend la métaphysique de la lumière et le programme d'une science des rayons, qu'il place au cœur de son projet de réforme du savoir. La science médiévale de la perspective, qui se développe à la fin du XIIIe siècle, lui doit une partie de ses prémisses. Vous retrouverez également l'idée d'une lumière première dans la tradition franciscaine de pensée, chez Bonaventure notamment, où elle sert à articuler la connaissance sensible et l'illumination divine.
Le De luce n'a en revanche pas fait école hors d'Angleterre, et la grande scolastique du milieu du XIIIe siècle, celle d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin, a préféré traiter la corporéité par les ressources propres de l'hylémorphisme aristotélicien, sans faire de la lumière une forme première. La thèse de Robert Grosseteste est donc restée une voie latérale, ce qui explique qu'elle ait été longtemps négligée.
Controverses
Trois discussions méritent votre attention.
La première est celle de la datation et de l'unité du corpus. Les opuscules scientifiques de Robert Grosseteste sont difficiles à ordonner chronologiquement, et les reconstitutions de son itinéraire intellectuel varient d'un éditeur à l'autre. Les dates que vous rencontrerez pour le De luce doivent donc être lues comme des estimations.
La deuxième porte sur la place de l'auteur dans l'histoire des sciences. Au milieu du XXe siècle, Alistair Crombie a soutenu que Robert Grosseteste était à l'origine de la méthode expérimentale, par sa doctrine de la résolution et de la composition et par son usage des mathématiques. Cette thèse a été vivement contestée : on lui a reproché de projeter sur un auteur médiéval une conception de l'expérience qui ne se forme qu'au XVIIe siècle, et de négliger le cadre théologique dans lequel ses démonstrations prennent place. Le débat n'est pas clos, mais la lecture triomphaliste n'a plus cours.
La troisième est récente. Une équipe de physiciens et de médiévistes a entrepris de formaliser le mécanisme décrit dans le De luce et d'en simuler les conséquences, et ils ont relevé que le texte décrit un univers issu de l'expansion d'un point, structuré en couches successives. Le rapprochement avec les modèles cosmologiques contemporains a été largement commenté. Il faut l'accueillir pour ce qu'il est : une manière de montrer la cohérence interne d'un raisonnement médiéval, et non la découverte d'une anticipation. Robert Grosseteste ne parle ni d'énergie, ni de temps cosmique mesurable, ni de matière au sens de la physique moderne, et le rapprochement vaut par la structure de l'argument, non par son contenu.