Les Deux Sources de la morale et de la religion
Publication : 1932
Type : Essai
Analyse
Bergson a soixante-treize ans quand paraît ce livre, en 1932. Vingt-cinq ans le séparent de L'Évolution créatrice, et il est devenu entre-temps l'un des hommes les plus célèbres d'Europe, prix Nobel de littérature l'année suivante. Il est aussi très malade, et ce sera son dernier ouvrage.
Le titre dit le projet. Morale et religion ne viennent pas d'une source unique dont les formes varieraient : elles ont deux origines distinctes, qui ne diffèrent pas en degré mais en nature. Toute la difficulté du livre tient à cette thèse, et toute son actualité aussi.
La morale close, ou la pression
La première source est sociale. Une société, comme une ruche ou une fourmilière, a besoin que ses membres tiennent leur rôle, et elle produit pour cela un système d'obligations qui pèse sur chacun. Cette pression n'est pas ressentie la plupart du temps, parce que l'obéissance est devenue habitude : nous obéissons à la société comme nous marchons, sans y penser.
Bergson appelle cette morale close parce qu'elle vaut pour un groupe déterminé et non pour l'humanité. Elle est faite de discipline, de cohésion, de solidarité envers les siens, et elle porte en elle, comme son envers nécessaire, l'hostilité envers les autres groupes. Qui dit famille, cité, nation, dit aussi ceux qui n'en sont pas. L'homme sorti de la guerre de 1914 écrit cela sans illusions : la morale close n'exclut pas la guerre, elle la prépare.
Il discute ici Durkheim, qui faisait déjà de l'obligation un fait social, et Kant, dont l'impératif suppose selon lui ce qu'il prétend fonder. La forme de l'obligation, dit Bergson, est bien celle d'un il faut, mais sa matière vient de l'habitude sociale et non de la raison.
La morale ouverte, ou l'appel
La seconde source n'est pas une pression mais un appel. Il arrive que des individus, en très petit nombre, proposent par leur seule existence une manière d'être qui ne se déduit d'aucune règle : les sages de la Grèce, les prophètes d'Israël, les mystiques chrétiens, certains héros moraux. Ils n'argumentent pas, ils attirent.
Cette morale est ouverte parce qu'elle ne s'arrête à aucun groupe : elle s'adresse à l'humanité, et elle peut même aller au-delà. Elle procède d'une émotion créatrice, et Bergson insiste sur ce point, qui est au centre de son analyse : il y a des émotions qui précèdent l'idée au lieu de la suivre, et qui engendrent des représentations nouvelles au lieu d'être produites par elles.
Entre les deux morales, on ne passe pas par accroissement. On ne devient pas universel en élargissant son cercle de proches, parce que l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité ne sont pas de même nature. Il faut un saut, et c'est l'appel qui le rend possible.
Bergson note cependant que les deux se mélangent dans la vie réelle, et que nos morales effectives sont des composés. Il faut remonter aux sources pour les distinguer.
La fonction fabulatrice
Le même partage vaut pour la religion. La religion statique est une réaction de défense de la nature contre deux produits de l'intelligence.
L'intelligence sait que tout homme meurt, et cette certitude découragerait l'action. L'intelligence sait aussi que l'avenir est incertain, et cette marge d'imprévu paralyserait l'entreprise. Contre l'une et l'autre, la nature produit une faculté de fabuler, une tendance à voir des présences intentionnelles là où il n'y a que des choses, à se représenter des puissances avec lesquelles on peut négocier, à croire à une survie.
Bergson traite cette fonction comme un fait biologique, non comme une erreur à corriger. Les récits et les rites, dans cette perspective, ne sont pas des explications ratées du monde : ce sont des organes d'équilibre pour un être que son intelligence fragilise. L'analyse dérange croyants et rationalistes à parts égales.
Le mysticisme comme méthode
La religion dynamique, elle, se reconnaît à ses mystiques. Et Bergson donne de cette expérience une lecture qui lui est propre : loin d'être un repli dans l'extase, le mysticisme complet s'achève en action. L'âme reçoit, puis elle redescend, et elle agit avec une énergie inattendue. Thérèse d'Avila fondant ses couvents, Paul de Tarse parcourant la Méditerranée, Jeanne d'Arc : l'expérience se vérifie à son rendement, non à son contenu doctrinal.
Philosophiquement, la thèse est audacieuse. Le mystique entre en contact avec l'élan dont procède la vie, et son témoignage devient un instrument de connaissance : il faut accumuler ces témoignages et voir s'ils convergent, comme on accumule des observations. Bergson ne prétend pas démontrer Dieu, il propose un faisceau de probabilités.
Mécanique et mystique
Les dernières pages ont fait la fortune du livre. Bergson y constate que l'homme a démesurément agrandi son corps par la machine, et que cet accroissement n'a pas été accompagné d'un accroissement correspondant de l'âme. D'où la formule : ce corps agrandi attend un supplément d'âme, et la mécanique exigerait une mystique.
La remarque n'est pas une déploration vague. Elle s'appuie sur une analyse du luxe et du besoin, où Bergson soutient que la production multiplie les besoins artificiels plus vite qu'elle ne satisfait les besoins réels, et que l'économie industrielle a pris un pli dont rien dans la technique ne décidait.
Le livre s'achève sur une phrase que l'on cite souvent sans son contexte : l'univers est une machine à faire des dieux. Elle vient après un passage sur la joie, et elle dit la destination que Bergson prête à l'effort créateur, non une confiance dans le progrès.
Postérité
Karl Popper reprend le couple du clos et de l'ouvert dans La Société ouverte et ses ennemis, en reconnaissant sa dette pour le vocabulaire et en lui donnant un sens tout autre : chez lui, la société ouverte est celle qui soumet ses institutions à la critique, non celle qui répond à un appel.
Gilles Deleuze, dans Le Bergsonisme, montre comment les deux sources prolongent la théorie de la différence de nature qui commande toute l'œuvre. Les philosophes de l'émotion morale y reviennent aujourd'hui, tout comme les lecteurs qui cherchent dans la phrase sur le supplément d'âme autre chose qu'un slogan : une thèse sur la disproportion entre nos moyens techniques et notre capacité à en décider.
Sources
Sources principales
Bergson, Henri, Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932. Texte primaire, lu intégralement dans l'édition disponible aux Classiques des sciences sociales de l'UQAC, en particulier le premier chapitre sur l'obligation, le deuxième sur la fonction fabulatrice et les remarques finales sur la mécanique et la mystique.
Bergson, Henri, L'Évolution créatrice, 1907. Texte primaire, pour l'élan vital auquel le mysticisme donne ici un prolongement.
Durkheim, Émile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912. Texte primaire, qui fournit la position sociologique dont Bergson se sépare tout en lui empruntant.
Worms, Frédéric, Bergson ou les deux sens de la vie, Presses universitaires de France, 2004. Cet ouvrage a servi pour l'articulation entre le dernier livre et le reste de l'œuvre.
Deleuze, Gilles, Le Bergsonisme, PUF, 1966. Cet ouvrage a servi pour la méthode des différences de nature, qui commande le partage des deux sources.
Bibliographie et lectures recommandées
Popper, Karl, La Société ouverte et ses ennemis, 1945, pour l'usage très différent qu'il fait du couple clos et ouvert.
Jankélévitch, Vladimir, Henri Bergson, 1931, augmenté ensuite, pour une lecture contemporaine de la parution.
Wikipédia FR et EN, articles « Les Deux Sources de la morale et de la religion » et « The Two Sources of Morality and Religion », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Émile Durkheim figure dans le dialogue
- Emmanuel Kant figure dans le dialogue
- Gilles Deleuze a commenté
- Karl Raimund Popper en hérite