La Dialectique de la raison

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno

Titre original : Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente

Publication : 1947

Analyse

Présentation

La Dialectique de la raison est un recueil de fragments écrits à Los Angeles entre 1941 et 1944 par Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, deux exilés allemands qui tentent de comprendre comment la civilisation qui a produit les Lumières a pu produire aussi les camps.

La thèse tient en une phrase du livre : le mythe est déjà rationalisation, et la raison retombe en mythologie. Les auteurs ne reprochent pas aux Lumières d'être allées trop loin, ni pas assez loin. Ils soutiennent que le mouvement par lequel la raison s'émancipe de la peur, en soumettant la nature au calcul, finit par soumettre de la même manière les hommes et la raison elle-même.

Le livre est sans doute le plus sombre de l'École de Francfort, et c'est aussi celui qui l'a fait connaître bien au-delà d'elle. On lui doit une notion entrée dans le langage courant, l'industrie culturelle.

Deux exilés en Californie

En 1941, l'Institut de recherche sociale, chassé de Francfort en 1933, est installé à New York, affilié à Columbia. Horkheimer, qui le dirige, part s'établir en Californie pour raisons de santé ; Adorno le suit. Ils vivent à Pacific Palisades, dans le voisinage d'une colonie d'exilés allemands qui compte Thomas Mann, Bertolt Brecht et Arnold Schönberg.

Le livre naît de conversations. Les deux auteurs discutent, Gretel Adorno prend en sténographie, les textes sont ensuite retravaillés à quatre mains. Les auteurs ont toujours refusé de dire qui avait écrit quoi, et affirmé dans leur préface qu'aucune phrase n'appartenait à l'un sans l'autre. Les spécialistes s'accordent néanmoins à reconnaître la main d'Adorno dans les excursus et celle de Horkheimer dans le chapitre d'ouverture.

L'ouvrage circule d'abord en 1944 sous le titre Fragments philosophiques, sous forme d'un tapuscrit ronéotypé tiré à cinq cents exemplaires par l'Institut, offert à Friedrich Pollock pour son cinquantième anniversaire. Il paraît en librairie en 1947 à Amsterdam, chez Querido, principal éditeur de langue allemande en exil, sous le titre qui l'a rendu célèbre. Le texte de 1947 est une version révisée de celui de 1944, et les variantes entre les deux états ont fait l'objet de travaux philologiques.

Puis plus rien. Le livre s'épuise, ne se réimprime pas, circule sous le manteau en photocopies dans les années soixante, et n'est réédité qu'en 1969, précédé d'une préface où les auteurs écrivent qu'ils n'en maintiendraient plus tout, sans dire quoi.

Ce que contient le livre

L'ouvrage est explicitement fragmentaire, et ses parties ne s'enchaînent pas comme les chapitres d'une démonstration.

Un premier texte, « Le concept de Lumières », porte la thèse générale. La rationalité occidentale y est décrite comme une entreprise de maîtrise : connaître, c'est pouvoir prévoir, prévoir c'est dominer, et ce qui résiste au calcul est tenu pour irréel. Le prix de cette maîtrise est que le sujet qui l'exerce se traite lui-même comme un objet.

Deux excursus suivent, qui prennent chacun un texte pour analyser un moment de ce processus.

Le premier lit l'Odyssée. Ulysse y apparaît comme le premier sujet bourgeois : celui qui survit aux puissances mythiques par la ruse, le calcul et le renoncement. L'épisode des sirènes en donne la formule. Ulysse veut entendre le chant, mais il se fait attacher au mât tandis que ses rameurs, les oreilles bouchées par la cire, continuent de ramer. Le maître jouit sans agir et sans pouvoir bouger, les travailleurs agissent sans jouir ni entendre : la division du travail et le renoncement intérieur sont déjà là. Se conserver soi-même coûte de se renier soi-même.

Le second excursus rapproche Kant et Sade. Si la raison pratique se réduit à une forme, et qu'aucun contenu ne peut en être déduit, alors rien dans la raison n'interdit la cruauté. Juliette, l'héroïne de Sade, est présentée comme celle qui tire froidement cette conséquence et qui organise méthodiquement le crime comme on organise une production. Les auteurs ne font pas de Sade un monstre à écarter, mais le témoin lucide de ce que devient la morale lorsque la raison a été vidée de toute fin.

Vient ensuite le chapitre le plus lu, « La production industrielle de biens culturels », où les auteurs forgent le terme d'industrie culturelle. Ils ont choisi cette expression, expliqueront-ils plus tard, contre celle de culture de masse, qui laisserait croire que cette culture monte des masses elles-mêmes alors qu'elle leur est fabriquée et vendue. Films, radio, magazines y forment un système dont ils décrivent la standardisation sous apparence de variété, le classement du public en catégories pour lesquelles tout est prévu, et la façon dont le divertissement prolonge le travail au lieu d'en délasser : il faut se détendre selon des formes qui n'exigent aucune attention, pour être en état de recommencer.

Les « Éléments de l'antisémitisme » cherchent à comprendre la haine antijuive non comme un résidu archaïque mais comme un produit de la civilisation même. Les auteurs y développent la notion de projection pathologique : ce qui est attribué à la victime est ce que le persécuteur ne s'avoue pas. Le chapitre fut remanié pour l'édition de 1947.

Le volume se clôt sur des « Notes et esquisses », suite de fragments brefs qui prolongent l'ensemble sans le conclure.

Ce que la raison instrumentale a perdu

Le mot d'ordre du livre est que la raison est devenue un pur instrument. Elle sait calculer des moyens, elle ne sait plus discuter des fins. Elle juge de l'efficacité, jamais de la valeur.

Les auteurs font remonter ce rétrécissement très loin, bien avant le XVIIIᵉ siècle. Dès qu'il s'agit de se protéger d'une nature terrifiante, la pensée tend à ramener le différent au même, à substituer le nombre à la qualité, et c'est déjà ce que fait le mythe lorsqu'il nomme et ordonne. De là leur formule : les Lumières sont déjà dans le mythe, et le mythe revient dans les Lumières, sous la figure d'un monde entièrement administré que personne ne décide plus.

Cette thèse est indissociable d'une lecture de Marx, dont les auteurs reprennent l'analyse de la marchandise et de l'abstraction de l'échange, et d'une lecture de Nietzsche, auquel ils doivent l'idée que la raison a une généalogie et que cette généalogie n'est pas innocente. Voir l'article domination.

Une critique qui se mord la queue

L'objection la plus sérieuse adressée à l'ouvrage a été formulée par Jürgen Habermas dans Le Discours philosophique de la modernité, en 1985.

Si la raison est tout entière instrumentale, et si toute pensée est prise dans le mouvement qu'elle décrit, au nom de quoi les auteurs écrivent-ils ? Leur critique devrait, pour être vraie, disposer d'un point qu'elle déclare pourtant inaccessible. Habermas parle à ce sujet d'une critique qui se retourne contre elle-même, et propose d'en sortir en distinguant la raison instrumentale d'une rationalité communicationnelle que la Dialectique n'aurait pas vue.

Les défenseurs du livre répondent que l'objection suppose résolu ce qui fait difficulté, et que la forme fragmentaire de l'ouvrage est précisément la réponse : ne pas se donner de fondement, écrire par éclats, tenir la contradiction ouverte plutôt que la résoudre à bon compte. Adorno reprendra ce geste dans sa Dialectique négative, où la pensée refuse de conclure. Voir l'article dialectique négative.

Un deuxième reproche porte sur l'industrie culturelle. Les études de réception développées à partir des années soixante-dix ont montré que les publics ne sont pas les récepteurs passifs que le chapitre décrit, qu'ils détournent, réinterprètent et se réapproprient ce qu'on leur vend. Le diagnostic a souvent été jugé méprisant pour ceux qu'il entend défendre, et aveugle à ce que la culture industrielle a pu produire de vivant.

Postérité

Le livre a connu sa véritable carrière vingt ans après sa rédaction. La réédition de 1969, dans le contexte de la contestation étudiante, en fait un texte de référence pour une génération qui y cherche de quoi penser le capitalisme autrement que par l'économie.

Son influence déborde largement la philosophie : études sur les médias, histoire culturelle, théorie du cinéma, sociologie de la consommation. Beaucoup d'auteurs qui emploient aujourd'hui l'expression « industrie culturelle » ne savent plus d'où elle vient.

À l'intérieur de la théorie critique, l'ouvrage marque une rupture. L'Institut des années trente visait une théorie sociale interdisciplinaire au service d'une transformation possible ; la Dialectique abandonne cette perspective et se tient à la seule critique. Herbert Marcuse suivra une autre voie, Habermas une autre encore. C'est à ce livre, pourtant, que la plupart reviennent pour dire d'où ils partent.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française d'Éliane Kaufholz.

Le mythe est déjà rationalisation ; et la rationalisation retourne à la mythologie.

Les hommes paient l'accroissement de leur pouvoir en devenant étrangers à ce sur quoi ils l'exercent.

Le divertissement est le prolongement du travail sous le capitalisme avancé.

Tout l'univers passe par le filtre de l'industrie culturelle.

Sources principales

Horkheimer, Max et Adorno, Theodor W., La Dialectique de la Raison, traduction française d'Éliane Kaufholz, Gallimard, 1974. Le texte même, lu pour l'enchaînement des parties, l'analyse de l'épisode des sirènes et le chapitre sur l'industrie culturelle.

Wiggershaus, Rolf, L'École de Francfort. Histoire, développement, signification, traduction française, PUF, 1993. Utilisé pour la genèse du livre en Californie, la part respective des deux auteurs et l'histoire des éditions.

Habermas, Jürgen, Le Discours philosophique de la modernité, traduction française, Gallimard, 1988, chapitre V. La formulation de l'objection adressée à l'ouvrage lui est reprise.

Van Reijen, Willem et Bransen, Jan, commentaire sur les variantes entre le tapuscrit de 1944 et l'édition de 1947, publié en annexe de l'édition anglaise de Stanford University Press, 2002. Source des précisions sur les deux états du texte.

Bibliographie et lectures recommandées

Adorno, Theodor W., Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, traduction française, Payot.

Jay, Martin, L'Imagination dialectique. Histoire de l'École de Francfort, traduction française, Payot.

Jarvis, Simon, Adorno. A Critical Introduction, Polity Press, 1998.

Wikipédia FR, article « La Dialectique de la raison », consulté en novembre 2026.

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