Essai sur l'entendement humain

John Locke

Titre original : An Essay concerning Human Understanding

Publication : 1689

Type : Traite

Analyse

Présentation

L'Essai sur l'entendement humain de John Locke paraît à Londres à la fin de 1689, avec la date de 1690 sur la page de titre. Son objet n'est ni le monde ni Dieu : c'est l'instrument avec lequel nous prétendons les connaître. Locke veut savoir jusqu'où va l'entendement humain, et surtout où il s'arrête.

La thèse est connue, souvent sous une forme abrégée qui lui fait tort : il n'y a rien dans l'esprit qui ne vienne de l'expérience. L'ouvrage ne se réduit pourtant pas à cette formule. Il contient une théorie du langage, une analyse de l'identité personnelle qui a ouvert deux siècles de débats, une défense de la tolérance fondée sur les limites de la certitude, et un plaidoyer répété contre l'autorité en matière d'opinion.

C'est le livre fondateur de l'empirisme moderne, et l'un des rares traités de philosophie à être devenu, du vivant de son auteur, un ouvrage de référence dans toute l'Europe savante.

Un livre né d'une conversation qui n'aboutissait pas

Locke raconte lui-même l'origine du projet dans son épître au lecteur. Pendant l'hiver 1670-1671, cinq ou six amis réunis chez lui discutaient de questions de morale et de religion révélée. La discussion s'embourbait. Il leur vint alors à l'esprit, écrit-il, qu'ils avaient pris la mauvaise route, et qu'avant de se lancer dans de telles recherches il fallait examiner de quoi notre entendement est capable.

Il s'y met, croit en avoir pour quelques feuillets, et y passera près de vingt ans. Deux brouillons datent de 1671, un troisième de 1685. L'essentiel de la rédaction se fait aux Pays-Bas, où Locke s'est réfugié en 1683 après la découverte du complot de Rye House, dans lequel son protecteur Shaftesbury était compromis.

Le livre paraît donc au retour, dans la même année que les Deux Traités du gouvernement civil et la Lettre sur la tolérance. Locke a cinquante-sept ans et n'avait presque rien publié.

Quatre livres

Le premier est polémique. Il réfute la doctrine des idées innées, selon laquelle certains principes, spéculatifs ou moraux, seraient inscrits dans l'esprit de tous dès la naissance. Locke avance trois sortes d'arguments : aucun principe prétendu universel ne fait l'objet d'un accord réel ; les enfants et ceux que l'on dit simples d'esprit ne les connaissent pas, or un principe inscrit dans l'esprit et que l'esprit ignore est une contradiction ; et les peuples diffèrent assez sur le bien et le mal pour qu'aucune règle morale ne puisse être dite gravée partout.

L'enjeu est politique autant que philosophique. Faire reposer la morale ou la religion sur l'inné, c'est mettre certaines croyances hors de discussion, ce qui sert ceux qui les enseignent.

Le deuxième est le plus long. Si rien n'est inné, d'où viennent nos idées ? De deux sources seulement : la sensation, qui nous donne les objets extérieurs, et la réflexion, par laquelle l'esprit observe ses propres opérations. L'esprit à la naissance est comparé à une feuille blanche vierge de tout caractère - Locke n'écrit pas tabula rasa, formule scolastique qu'on lui prête.

À partir de ce matériau simple, l'esprit compose, compare, abstrait. Locke y distingue les qualités premières, qui appartiennent aux corps eux-mêmes, et les qualités secondes, couleurs, sons, saveurs, qui sont en nous des effets de dispositions que les corps ont de nous affecter. Il examine l'idée de substance, et conclut qu'elle est celle d'un support supposé dont nous n'avons aucune notion claire, un je ne sais quoi.

Deux chapitres ajoutés ou remaniés pour la deuxième édition de 1694 ont eu une postérité considérable. Celui sur la puissance, où Locke soutient que ce qui détermine la volonté n'est pas le bien le plus grand mais l'inquiétude présente, cette gêne qui pousse à agir. Et celui sur l'identité, où il sépare l'identité de l'homme, qui est celle d'un corps vivant, et l'identité de la personne, qui tient à la continuité de la conscience. Une conscience qui s'étendrait aux actions d'un autre corps ferait une seule personne : d'où l'exemple du prince et du savetier, dont les âmes échangeraient de corps. Voir l'article identité personnelle.

Le troisième porte sur les mots, et c'est le plus original pour un lecteur d'aujourd'hui. Les mots ne signifient pas les choses mais les idées de celui qui parle. Les genres et les espèces ne sont pas découpés dans la nature : ce sont des essences nominales, l'ouvrage de l'entendement, et nous ignorons les essences réelles, c'est-à-dire la constitution interne des choses. D'où l'abondance des disputes verbales, que Locke tient pour la cause principale des querelles de philosophie.

Le quatrième définit enfin la connaissance : la perception de l'accord ou du désaccord entre nos idées. Elle a trois degrés, l'intuition, la démonstration et une connaissance sensible, moins assurée, de l'existence des choses extérieures. Le bilan est modeste. Nous connaissons notre propre existence par intuition, celle de Dieu par démonstration, celle des corps par les sens, et c'est à peu près tout. La science de la nature restera probable.

Locke en tire une conséquence qu'il juge heureuse : dans l'immense domaine où nous n'avons que de la probabilité, personne n'a le droit d'imposer son opinion. Le chapitre sur l'enthousiasme, ajouté en 1700, vise ceux qui tirent d'une illumination intérieure une certitude qu'ils imposent aux autres.

Ce que le livre a rendu possible

L'Essai est l'un des textes les plus rapidement diffusés de l'histoire de la philosophie moderne. Abrégé dès 1688 dans la Bibliothèque universelle de Jean Le Clerc, traduit en français par Pierre Coste en 1700, il devient pour un siècle le manuel de ceux qui veulent penser sans école.

Voltaire lui consacre la treizième de ses Lettres philosophiques et en fait l'anti-Descartes : là où le Français bâtit des systèmes, l'Anglais fait l'histoire modeste de son esprit. Condillac en radicalise le programme en ramenant la réflexion elle-même à la sensation transformée. Berkeley puis Hume partent de Locke pour en tirer des conclusions qu'il n'aurait pas acceptées.

Leibniz lui répond point par point dans ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain, écrits vers 1704 sous forme de dialogue suivant le plan du livre de Locke. La mort de celui-ci lui fait juger indélicat de publier : l'ouvrage ne paraîtra qu'en 1765, et pèsera alors sur Kant.

Querelles

L'ouvrage a été attaqué de son vivant par l'évêque Edward Stillingfleet, qui y voyait une menace pour le dogme de la Trinité, et la correspondance qui s'ensuivit a forcé Locke à préciser plusieurs points. L'Université d'Oxford l'a formellement écarté de son enseignement en 1703.

Trois difficultés internes ont nourri la discussion ultérieure.

Sur les qualités secondes, l'argument de Locke suppose une connaissance de la constitution corpusculaire des corps qu'il déclare par ailleurs inaccessible. Berkeley exploitera la faille : si les qualités secondes sont en nous, pourquoi pas les premières ?

Sur la substance, le je ne sais quoi est resté un reproche classique : Locke conserve un concept dont il reconnaît ne pouvoir rien dire.

Sur l'identité personnelle, l'objection la plus serrée vient de Thomas Reid, et elle a la forme d'un paradoxe : un officier se souvient d'avoir été un enfant fouetté, un général se souvient d'avoir été cet officier mais non l'enfant. Si l'identité est la mémoire, il est à la fois le même et un autre. Le débat contemporain sur la personne, de Derek Parfit à aujourd'hui, part encore de là.

Citations

Les passages suivants sont donnés dans la traduction classique de Pierre Coste, dont l'orthographe a été modernisée.

Supposons donc qu'au commencement l'âme est ce qu'on appelle une table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée quelle qu'elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? [...] À cela je réponds en un mot : de l'expérience.

Il n'y a rien de plus commun que d'employer des mots sans y attacher d'idées déterminées.

Celui qui aura la patience d'examiner ses propres pensées trouvera que l'entendement, tel un cabinet entièrement obscur, n'est éclairé que par ce qui entre par les sens.

Sources principales

Locke, John, Essai sur l'entendement humain, traduction de Pierre Coste revue par Philippe Hamou, Le Livre de Poche, 2009, et traduction de Jean-Michel Vienne, Vrin, pour les livres I et II. Le texte lui-même, lu pour la structure des quatre livres, l'épître au lecteur et les chapitres sur la puissance et l'identité.

Hamou, Philippe, Dans la chambre obscure de l'esprit. John Locke et l'invention du mind, Ithaque, 2018. Cette fiche lui doit la présentation des qualités secondes et la mise au point sur la formule de la table rase.

Uzgalis, William, article « John Locke », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la chronologie des éditions et pour la controverse avec Stillingfleet. https://plato.stanford.edu/entries/locke/

Bibliographie et lectures recommandées

Leibniz, Gottfried Wilhelm, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Flammarion.

Yolton, John, Locke and the Compass of Human Understanding, Cambridge University Press, 1970.

Parfit, Derek, Reasons and Persons, Oxford University Press, 1984, pour la postérité de la question de l'identité personnelle.

Wikipédia FR, article « Essai sur l'entendement humain », consulté en novembre 2026.

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