La Science nouvelle
Titre original : Principj di una scienza nuova
Publication : 1725, refondue en 1730 puis en 1744
Type : Traite
Analyse
Publiée à Naples en 1725, puis entièrement refondue en 1730 et en 1744, La Science nouvelle de Giambattista Vico est l'un des livres les plus singuliers de la philosophie européenne. Son auteur, professeur de rhétorique mal payé et tenu à l'écart des chaires qu'il convoitait, y propose rien de moins qu'une science du monde civil, c'est-à-dire une connaissance des nations qui serait aussi certaine que la géométrie - et pour une raison précise, que le livre ne cesse de rappeler : le monde civil, les hommes l'ont fait.
Le contexte napolitain
Vico écrit dans une ville où la philosophie moderne arrive par les livres plus que par les hommes. Le cartésianisme y gagne les milieux savants, la critique historique y progresse et le droit naturel des Hollandais et des Allemands y est enseigné. Vico y réagit très tôt : son discours De la très ancienne sagesse des Italiens, en 1710, oppose déjà au critère cartésien de l'évidence un autre critère, celui de la fabrication. Vient ensuite une vaste entreprise de droit universel, dans les années 1720, dont La Science nouvelle est à la fois l'héritière et la rupture.
Il faut insister sur la solitude de ce travail. Vico lui-même raconte, dans son autobiographie, une vie de lectures désordonnées et de reconnaissance refusée. Le livre porte la marque de cette solitude : il est touffu, répétitif, encombré d'étymologies hasardeuses et traversé d'intuitions que personne n'avait formulées.
Le principe : le vrai et le fait
Tout part d'une formule : verum ipsum factum, le vrai est le fait même. Nous ne connaissons pleinement que ce dont nous sommes les auteurs. Dieu connaît la nature parce qu'il l'a créée ; nous ne la connaissons que du dehors, par observation et hypothèse. En revanche les langues, les lois, les coutumes, les religions, les cités sont notre ouvrage. La certitude que Descartes cherchait dans les mathématiques et refusait à l'histoire, Vico la trouve donc précisément là où Descartes ne regardait pas.
La conséquence méthodologique est forte : les principes du monde civil doivent être cherchés « dans les modifications de notre propre esprit humain ». Non pas par introspection psychologique, mais en reconstituant les manières de sentir et d'imaginer d'hommes très différents de nous, à partir des traces qu'ils ont laissées dans les mots, les mythes et les institutions.
Contre les deux vanités
Deux obstacles barrent la route de cette science. Vico les nomme la vanité des nations, qui pousse chaque peuple à se croire le plus ancien et l'inventeur de tout, et la vanité des savants, qui prête aux premiers hommes la sagesse raffinée des philosophes. La seconde est la plus dangereuse pour la philosophie : elle fait lire les mythes comme des allégories de doctrines, alors qu'ils sont pour Vico les énoncés littéraux d'une humanité qui pensait autrement.
Il s'en prend sur ce point aux grands théoriciens du droit naturel, Grotius, Pufendorf et John Selden, qu'il admire et dont il refuse la démarche : ils déduisent le droit des nations d'une nature humaine constante et déjà raisonnable, là où il faut selon lui montrer comment cette raison s'est formée, lentement, à partir de la crainte, de la violence et de l'imagination.
La sagesse poétique
Le cœur du livre, et sa partie la plus longue, porte sur ce que Vico appelle la sagesse poétique. Les premiers hommes, incapables d'abstraire, pensaient par ce qu'il nomme des universaux imaginatifs : des figures singulières qui tiennent lieu de genres. Jupiter n'est pas une allégorie de la puissance céleste, c'est la forme sous laquelle une humanité terrifiée par le tonnerre a pensé la puissance. Les dieux, les héros, les monstres ne sont pas des ornements de récit : ce sont les concepts d'une époque.
De là une thèse qui a fait scandale puis fortune : Homère n'est pas un philosophe caché, ni même peut-être un individu. Vico y consacre un livre entier et soutient que les poèmes homériques sont l'œuvre des peuples grecs eux-mêmes, dépôt d'une tradition collective. La question homérique, telle qu'elle se posera au siècle suivant, trouve ici l'une de ses premières formulations.
Les langues deviennent alors des documents. L'étymologie, la comparaison des locutions, les formules du droit archaïque servent à reconstituer des états de société. La méthode est féconde et les résultats souvent faux : beaucoup des étymologies de Vico ne tiennent pas devant la linguistique historique. Ce qui tient, c'est le geste.
Les trois âges et le cours des nations
Vico décrit un parcours que toutes les nations accompliraient : l'âge des dieux, où le pouvoir est théocratique et le langage muet ou hiéroglyphique ; l'âge des héros, aristocratique, dont le droit est rigide et le langage symbolique ; l'âge des hommes, où s'établissent l'égalité devant la loi, la prose et la raison réfléchie. À chacun correspondent une nature, des mœurs, un droit, un gouvernement, une langue, une écriture et une forme de jurisprudence, ce qui donne au livre son architecture de tableau.
Mais ce cours n'est pas un progrès garanti. Parvenue à l'âge des hommes, une nation peut se dissoudre dans ce que Vico appelle la barbarie de la réflexion, plus redoutable que la barbarie des sens : chacun ne poursuit plus que son intérêt, les liens se défont et la société retombe vers un nouveau commencement. C'est la doctrine des corsi e ricorsi, du cours et du recours, souvent réduite à tort à une théorie des cycles éternels. Vico y voit plutôt la possibilité permanente d'une rechute, dont la providence tire un recommencement.
Car la providence est présente à chaque page. Elle n'agit pas contre les passions des hommes mais à travers elles : la férocité, l'avarice et l'ambition produisent, sans que personne l'ait voulu, la religion, la famille et la cité. Catholique sincère, Vico donne ainsi à sa science un cadre théologique ; mais le mécanisme qu'il décrit - des effets collectifs non voulus par des agents intéressés - a été repris par des lecteurs qui n'avaient aucun usage de sa providence.
Structure et difficulté du livre
Dans sa version définitive, l'ouvrage s'ouvre sur une planche gravée longuement commentée, suit par l'établissement des principes et une série de maximes que Vico nomme « dignités », puis consacre un livre à la sagesse poétique, un autre à la découverte du véritable Homère, un autre au cours que parcourent les nations, enfin un dernier au recours des choses humaines. Autant vous prévenir : la lecture est rude. L'ordre est associatif, les mêmes thèses reviennent sous des formes différentes et l'appareil érudit est souvent daté. Beaucoup de lecteurs préfèrent entrer dans le livre par le second livre, sur la sagesse poétique, où la puissance de Vico est la plus sensible.
Postérité
La Science nouvelle fut d'abord peu lue. Sa fortune commence au XIXe siècle, lorsque Jules Michelet en donne une version française en 1827 et y trouve de quoi penser l'histoire comme œuvre des peuples. Samuel Taylor Coleridge le fait connaître en Angleterre, Marx le mentionne à l'appui de l'idée que l'histoire humaine se distingue de l'histoire naturelle en ce que nous avons fait la première. Au XXe siècle, Benedetto Croce lui consacre un livre qui fonde les études viquiennes modernes, Ernst Cassirer retrouve dans la pensée mythique ce que Vico avait appelé sagesse poétique, Erich Auerbach s'en nourrit pour sa philologie, Isaiah Berlin en fait avec Herder l'un des deux grands adversaires d'un rationalisme uniformisateur, et James Joyce lui emprunte l'architecture cyclique de Finnegans Wake.
L'herméneutique contemporaine lui doit également beaucoup, par le biais du sensus communis et de l'idée que comprendre une époque exige d'en reconstituer les formes d'imagination. Si vous cherchez une préhistoire des sciences humaines, c'est-à-dire un moment où l'on a soutenu que les productions humaines sont intelligibles autrement que les choses naturelles, ce livre en est le document le plus massif.
Controverses
Trois discussions restent ouvertes. La première porte sur l'originalité : Vico est-il un isolé génial ou le point d'aboutissement de la tradition juridique et rhétorique napolitaine ? Les travaux d'histoire intellectuelle ont considérablement réduit sa solitude sans annuler sa singularité. La deuxième porte sur la providence : est-elle le fondement du système ou son enveloppe ? Les lectures laïques, qui vont de Michelet à Croce, ont souvent retenu le mécanisme en écartant le cadre, ce que d'autres jugent infidèle. La troisième porte sur les cycles : La Science nouvelle annonce-t-elle un retour indéfini des mêmes figures, ou simplement la possibilité d'une décadence et d'une reprise ? Le texte autorise les deux lectures et la question commande l'usage qu'on peut faire de Vico dans une philosophie de l'histoire.