Hugo Grotius (Huig de Groot)

10 avril 1583 - 28 août 1645 🇳🇱 néerlandaise 15 min de lecture

Juriste, humaniste et diplomate hollandais, Hugo Grotius cherche une règle commune aux peuples que ni la religion ni la seule volonté des princes ne détermine. Son Droit de la guerre et de la paix, paru en 1625, est l'un des actes de naissance du droit international moderne.

Biographie

Huig de Groot, que l'Europe savante appellera Hugo Grotius, naît à Delft le 10 avril 1583, dans une famille patricienne liée à l'université de Leyde. Les Provinces-Unies se constituent alors dans la guerre contre l'Espagne, et sa vie entière se joue dans cette république neuve, commerçante et divisée.

Un enfant prodige

Il entre à l'université de Leyde vers onze ans, publie ses premiers travaux d'érudition à quinze et obtient un doctorat en droit à Orléans, lors d'une ambassade en France. L'anecdote selon laquelle Henri IV l'aurait salué comme le miracle de la Hollande appartient à la légende qui s'est formée très tôt autour de lui ; elle dit au moins la réputation qu'il avait avant vingt ans.

Avocat, puis historiographe des États de Hollande, il est nommé avocat fiscal en 1607 et pensionnaire de Rotterdam en 1613. C'est un juriste de gouvernement autant qu'un lettré, employé à défendre les intérêts de la Compagnie des Indes orientales et de sa province.

La prison et l'évasion

Les querelles religieuses des Provinces-Unies le rattrapent. Grotius soutient les remonstrants, partisans d'une tolérance confessionnelle et d'une autorité civile sur les affaires d'Église, et il est l'allié du grand pensionnaire Johan van Oldenbarnevelt. Le coup de force du prince Maurice de Nassau, en 1618, renverse ce camp : Oldenbarnevelt est exécuté en 1619, Grotius condamné à la prison à perpétuité au château de Loevestein.

Il y travaille, rédige en néerlandais une Introduction à la jurisprudence hollandaise et prépare ses recherches ultérieures. En 1621, il s'évade dissimulé dans un coffre à livres, épisode que la mémoire nationale a retenu plus que ses thèses. Il gagne la France.

L'exil et la diplomatie

À Paris, pensionné par Louis XIII, il publie en 1625 le De iure belli ac pacis, son grand ouvrage. Une tentative de retour aux Provinces-Unies échoue en 1631 et le contraint à repartir. La Suède le prend alors à son service : de 1634 à sa mort, il est ambassadeur de la reine Christine auprès de la cour de France, fonction qu'il exerce dans une période où la guerre de Trente Ans ravage l'Europe centrale.

Après un voyage en Suède, son navire fait naufrage sur les côtes de la Baltique. Épuisé, il meurt à Rostock le 28 août 1645. Sa dépouille est ramenée à Delft, où il est enterré.

La trajectoire éclaire l'œuvre : un homme de cabinet et de négociation, passé par la défaite politique, l'emprisonnement et l'exil, qui cherche une règle capable de tenir entre des puissances que ne réunit plus aucune autorité commune.

Pensée principale

Grotius écrit dans un monde où la chrétienté ne fournit plus d'arbitre. Les guerres de religion ont montré que l'appel à une vérité révélée partagée ne réglait plus les conflits, et le commerce lointain multipliait les litiges entre peuples qui n'avaient ni droit ni dieu communs. Sa question est celle-là : sur quoi fonder une obligation que des adversaires puissent tous deux reconnaître ?

Une loi naturelle qui tient sans Dieu

La réponse passe par la loi naturelle, mais Grotius en modifie le statut. Dans les Prolégomènes du Droit de la guerre et de la paix, il avance que ce droit garderait sa validité même si l'on accordait - ce qu'il juge impie de concéder - qu'il n'y a pas de Dieu. La formule a fait scandale et carrière. Elle ne professe aucun athéisme : Grotius est croyant, et il tient que Dieu est bien l'auteur de la nature. Elle sépare en revanche la validité de la règle de la croyance en son auteur, de la même manière que les propositions de la géométrie ne dépendent pas de l'opinion du géomètre. Dieu lui-même, écrit-il, ne pourrait faire que deux fois deux ne soient pas quatre.

Ce geste rend la loi naturelle disponible comme langage commun entre un Hollandais calviniste, un Espagnol catholique et un marchand des Indes. Il explique aussi pourquoi les lecteurs des Lumières y verront le début d'une science du droit indépendante de la théologie, et pourquoi des théologiens y verront une perte.

La sociabilité plutôt que la peur

Le contenu de cette loi se déduit de ce que l'homme est. Contre les sceptiques, qui réduisent la justice à l'intérêt du plus fort, Grotius soutient que l'être humain a un appétit de société, un besoin de vivre avec ses semblables de manière ordonnée. De là se tirent quelques règles élémentaires : ne pas prendre le bien d'autrui, tenir ses promesses, réparer les dommages causés, accepter la punition méritée. Le droit n'est donc pas un pacte arbitraire, mais la formulation de ce qu'exige cette sociabilité.

Sur cette base, il peut penser l'engagement : les promesses obligent parce que la sociabilité l'exige, et les traités entre États tiennent pour la même raison que les contrats entre particuliers. L'état de nature grotien n'est pas une guerre généralisée ; c'est une condition où des règles existent déjà, mais sans juge. Hobbes partira du même problème et donnera une réponse opposée, en faisant de la crainte, non de la sociabilité, le ressort de l'obligation.

Le droit de la guerre

Si la société des peuples a des règles sans tribunal, la guerre devient le recours par lequel un droit violé se fait valoir. Grotius l'analyse comme un procès sans juge. Il distingue soigneusement les causes qui autorisent à prendre les armes - la défense, la restitution d'un bien, la punition d'un tort - et la conduite à tenir une fois la guerre commencée. Cette seconde partie, qu'il appelle les temperamenta, retient aujourd'hui l'attention : elle limite ce qu'on peut faire à l'ennemi, protège les non-combattants, encadre le butin et les représailles. La distinction entre le droit d'entrer en guerre et le droit dans la guerre, qui structure encore le droit humanitaire, prend chez lui une forme systématique.

Il ne faut pas l'idéaliser. Grotius admet des guerres de punition, reconnaît l'esclavage comme institution du droit des gens et justifie largement les intérêts de la Compagnie des Indes orientales qu'il avait pour client. Son droit est celui d'une Europe en expansion.

La mer libre

Son premier texte célèbre, Mare liberum, publié anonymement en 1609, défend la liberté de navigation : l'océan, par nature, ne peut être approprié, car son usage ne s'épuise pas et son occupation est impossible. L'argument servait la cause des marchands hollandais contre les prétentions portugaises, et il a été combattu par le juriste anglais John Selden au nom d'une mer fermée. Le principe a pourtant survécu à son contexte commercial et irrigue encore le droit de la mer.

Une méthode d'érudit

Grotius procède par accumulation de témoignages : poètes, historiens, jurisconsultes romains, Pères de l'Église, scolastiques espagnols. Ce consensus des nations et des siècles lui sert de preuve seconde, à côté de la déduction rationnelle. La méthode a vieilli, et les lecteurs modernes trouvent le livre touffu. Elle traduit cependant son projet : établir une règle que personne ne puisse rejeter comme étrangère à sa propre tradition.

Œuvres majeures

De iure belli ac pacis libri tres (1625)

Le Droit de la guerre et de la paix, publié à Paris, est son ouvrage central. Trois livres : le premier définit le droit, la guerre et l'autorité qui peut la faire ; le deuxième, le plus long, examine les causes justes, c'est-à-dire les droits dont la violation autorise les armes, ce qui le conduit à traiter de la propriété, des contrats, des promesses, des traités et des successions ; le troisième fixe ce qui est permis pendant la guerre. Les Prolégomènes, souvent lus séparément, contiennent l'essentiel de la position philosophique.

Mare liberum (1609)

Bref texte publié sans nom d'auteur, qui soutient que la mer ne peut appartenir à personne. Il s'agit en réalité d'un chapitre extrait d'un manuscrit plus vaste, resté inédit du vivant de Grotius. La thèse a nourri trois siècles de controverse sur le droit maritime et vaut encore comme modèle d'argumentation sur les biens qu'on ne peut s'approprier.

De iure praedae commentarius

Rédigé vers 1604 et 1605 à propos d'une prise de navire portugais par la Compagnie des Indes orientales, ce commentaire sur le droit de prise est resté manuscrit et n'a été publié qu'au XIXe siècle. Sa découverte a modifié la lecture de l'œuvre : elle montre que les grandes thèses de 1625 se sont formées dans un dossier commercial très concret, et que le théoricien du droit des gens fut d'abord l'avocat d'une compagnie.

De veritate religionis christianae (1627)

Apologie du christianisme écrite d'abord en vers néerlandais pour les marins, puis en latin. Elle cherche des arguments accessibles à des interlocuteurs juifs, musulmans ou païens, et illustre le projet grotien d'un terrain rationnel commun. Très traduite aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle a contribué à sa réputation européenne autant que ses livres de droit.

Inleidinge tot de Hollandsche rechts-geleerdheid

Introduction à la jurisprudence hollandaise, composée en captivité à Loevestein et publiée en 1631. Écrit en néerlandais et non en latin, l'ouvrage met en ordre le droit coutumier de la province. Il a longtemps servi de manuel et reste une référence dans l'histoire du droit des Pays-Bas et des pays qui en ont hérité le système.

Postérité et influence

L'école du droit naturel moderne

La postérité de Grotius est d'abord scolaire, au meilleur sens : son livre devient un manuel. Samuel Pufendorf, Jean Barbeyrac, Christian Thomasius, puis Christian Wolff, construisent à partir de lui une discipline enseignée dans les universités protestantes, le droit naturel et le droit des gens. Barbeyrac, en traduisant et en annotant abondamment le De iure belli ac pacis au début du XVIIIe siècle, fait de Grotius un auteur français lu par les Lumières.

Le contractualisme

Sa manière de déduire l'obligation de la nature humaine ouvre la voie à une génération qui en déplacera le contenu. Hobbes conserve la méthode et remplace la sociabilité par la crainte. Locke retient l'antériorité du droit sur l'État et en tire une limite au pouvoir. Jean-Jacques Rousseau le discute longuement et sévèrement dans Du contrat social, lui reprochant de déduire le droit du fait et de pouvoir ainsi justifier la servitude. Cette critique est une des meilleures entrées dans la lecture de Grotius, à condition de voir qu'elle l'attaque sur son point le plus faible et non sur son projet.

Le droit international

On l'appelle couramment le père du droit international, au même titre et avec les mêmes réserves que Francisco de Vitoria. L'expression est née au XIXe siècle, quand la discipline a cherché ses ancêtres. Elle se justifie par un fait durable : la distinction entre les conditions d'entrée en guerre et les règles de conduite pendant la guerre, systématisée dans le troisième livre, structure encore le droit des conflits armés, des conventions de Genève aux débats sur la proportionnalité. Les manuels parlent de tradition grotienne pour désigner, en relations internationales, la position intermédiaire entre le réalisme pur et l'universalisme juridique.

La liberté des mers, soutenue en 1609 contre les monopoles ibériques, est devenue un principe du droit maritime, aujourd'hui discuté à son tour par les revendications sur les zones économiques exclusives et les fonds marins.

Un auteur relu

Le XXe siècle l'a réexaminé de deux façons. La publication tardive du De iure praedae a révélé l'origine commerciale de ses thèses et nourri des lectures critiques : Richard Tuck en a tiré un Grotius plus proche du scepticisme politique qu'on ne le croyait, et des travaux récents soulignent la place de l'expansion coloniale néerlandaise dans son argumentation. Par ailleurs, son nom reste attaché à l'idée qu'un ordre juridique international peut exister sans autorité supérieure, question qui demeure ouverte chaque fois qu'un conflit se juge sans juge.

Controverses et débats

Que vaut la formule « même s'il n'y avait pas de Dieu » ?

La phrase des Prolégomènes a été lue de deux manières incompatibles. Pour une tradition qui va des Lumières à une partie de l'historiographie du XXe siècle, elle marque la sécularisation du droit naturel : la règle devient rationnelle et cesse d'être théologique. Pour d'autres lecteurs, l'interprétation est anachronique, car Grotius reste dans un cadre où Dieu a créé une nature intelligible et où la formule ne sert qu'à établir l'évidence de la loi, non son indépendance. Le débat porte sur ce que l'on appelle sécularisation, et il n'est pas tranché.

Du fait au droit

La critique la plus ancienne est aussi la plus forte. Rousseau reproche à Grotius d'établir le droit par les exemples : si des peuples ont accepté la servitude, c'est qu'elle peut être légitime. Le procédé, qui invoque le consentement des nations et des siècles comme preuve, autorise à ratifier ce qui existe. Grotius admet effectivement l'esclavage, la conquête punitive et l'aliénation volontaire de la liberté. Ses défenseurs répondent qu'il distingue toujours le droit naturel, invariable, du droit des gens volontaire, historique et modifiable, et que l'esclavage relève du second. La distinction est réelle dans le texte, mais elle ne suffit pas à lever la difficulté.

Un théoricien ou un avocat ?

La publication en 1868 du De iure praedae a montré que les grandes thèses étaient nées d'un mémoire rédigé pour la Compagnie des Indes orientales. Faut-il en conclure que le droit des gens grotien est un instrument des intérêts hollandais, ou qu'un dossier concret a simplement servi de laboratoire à une pensée plus large ? Les deux positions existent. Richard Tuck insiste sur la continuité entre l'avocat et le théoricien ; d'autres historiens soulignent que le livre de 1625 déborde largement les besoins de son client.

La paternité du droit international

Attribuer la fondation d'une discipline à un auteur est toujours une opération rétrospective. Les partisans de Vitoria ou de Francisco Suárez font valoir que l'essentiel du vocabulaire était en place avant 1625. Les partisans de Grotius répondent qu'il est le premier à traiter la matière pour elle-même, hors du cadre du cas de conscience. Une troisième position, désormais courante, renonce à la question : il y a plusieurs traditions, scolastique, humaniste et diplomatique, dont Grotius est le confluent plutôt que la source.

Les temperamenta et la guerre contemporaine

Les règles de conduite pendant la guerre sont la partie la plus citée aujourd'hui, et la plus discutée. Grotius autorise des représailles et une large destruction des biens ennemis, tout en demandant de n'user de ce droit qu'avec retenue. Cette distinction entre ce qui est permis et ce qui est honorable laisse une marge que le droit humanitaire moderne a cherché à refermer. Les lectures divergent sur le point de savoir si cette retenue est chez lui une véritable obligation ou un simple conseil de modération.

Pour aller plus loin

Commencer par les Prolégomènes

Le De iure belli ac pacis est un gros livre d'érudition, difficile à lire d'un bout à l'autre. L'usage est de commencer par les Prolégomènes, une trentaine de pages où Grotius expose son projet, réfute le scepticisme et énonce la formule sur la validité du droit. La traduction française de Jean Barbeyrac, Le Droit de la guerre et de la paix, publiée au début du XVIIIe siècle, reste accessible et a l'intérêt de porter les notes d'un lecteur des Lumières ; elle est disponible en ligne dans les bibliothèques numériques patrimoniales. Des éditions modernes du texte latin et de traductions annotées existent également.

Mare liberum, ou De la liberté des mers, est bref et constitue une bonne première lecture : l'argumentation y est ramassée et l'enjeu immédiatement compréhensible.

Les critiques classiques

Les pages que Rousseau consacre à Grotius dans Du contrat social, au livre premier, sont courtes et décisives. Les lire avant ou après le texte grotien éclaire la difficulté centrale : peut-on tirer le droit de ce qui s'est fait ?

Pufendorf, Du droit de la nature et des gens, prolonge et corrige Grotius. C'est par lui, souvent, que le XVIIIe siècle a reçu le droit naturel moderne.

Études

Richard Tuck, The Rights of War and Peace. Political Thought and the International Order from Grotius to Kant, pour la place de Grotius dans l'histoire de la pensée politique et pour la lecture qui insiste sur son versant sceptique.

Peter Haggenmacher, Grotius et la doctrine de la guerre juste, PUF, étude de référence en français sur la généalogie scolastique de ses catégories. Exigeant mais précis.

Pour prolonger vers aujourd'hui

Les débats sur la légalité des interventions armées, sur le statut des combattants et sur la proportionnalité des frappes reprennent presque terme pour terme les distinctions du troisième livre. Comparer le texte de 1625 avec les conventions de Genève fait voir à la fois la continuité des catégories et l'écart des sensibilités.

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