Le Livre de la consolation divine
Titre original : Daz buoch der goetlîchen troestunge
Publication : vers 1310-1320
Type : Traite
Analyse
Présentation
Le Livre de la consolation divine est l'un des rares traités que Maître Eckhart ait écrits en allemand plutôt qu'en latin, et c'est celui qui lui a coûté le plus cher. Rédigé dans les premières décennies du XIVᵉ siècle, il s'adresse à une personne frappée par un malheur et entreprend de lui montrer, non comment supporter la peine, mais pourquoi celui qui est vraiment uni à Dieu ne peut pas la ressentir comme un mal.
Le genre est ancien : Boèce en avait fixé le modèle huit siècles plus tôt. Eckhart le reprend et le déplace. Il ne console pas en expliquant que les biens perdus étaient peu de chose, ni en promettant une récompense future. Il soutient que l'homme juste est né de la justice elle-même, qu'il ne fait qu'un avec elle, et que ce qui l'atteint n'atteint pas ce qu'il est.
C'est une thèse dangereuse, et les juges de Cologne l'ont vu. Le traité est l'un des textes qui ont conduit à l'ouverture d'un procès pour hérésie contre son auteur.
Un dominicain au sommet de son ordre
Eckhart, né vers 1260 en Thuringe, est entré jeune chez les dominicains. Il enseigne deux fois à Paris comme maître en théologie, honneur rare qu'avant lui seul Thomas d'Aquin avait obtenu dans l'ordre, et occupe des charges administratives importantes, provincial de Saxe puis vicaire général de Bohême.
Il est donc tout sauf un marginal. Et c'est précisément ce qui rend son cas singulier : les propositions qu'on lui reprochera ne viennent pas d'un illuminé en lisière de l'Église, mais d'un théologien de métier, qui enseigne en latin à l'Université et prêche en allemand aux béguines et aux moniales.
Cette double activité est la clé du traité. Les textes allemands d'Eckhart ne sont pas une vulgarisation de ses textes latins : ils disent autre chose, dans une langue qu'il invente à mesure, forgeant des mots abstraits que l'allemand ne possédait pas et qui lui survivront.
La tradition veut que le traité ait été composé pour Agnès de Hongrie, reine veuve dont le père, l'empereur Albert de Habsbourg, fut assassiné en 1308. La destinataire et la date restent toutefois discutées par les spécialistes.
Comment le livre est bâti
L'ouvrage se compose d'un prologue et de trois parties, d'inégale longueur.
La première expose les vérités d'où découle toute consolation : ce qu'est le bien, ce qu'est la justice, ce qu'est l'homme juste. Elle est la plus courte et la plus difficile.
La deuxième déroule une trentaine de raisons de se consoler, chacune développée séparément. C'est le corps du traité.
La troisième rassemble des exemples tirés des paroles et des actes de sages et de saints, pour montrer que ce qui a été établi a été vécu.
L'ordre est significatif. Eckhart ne commence pas par les consolations, il commence par une doctrine, et les consolations n'en sont que les conséquences. Qui n'admet pas la première partie ne peut rien recevoir des deux autres.
L'homme juste est fils de la justice
La thèse centrale se formule par une analogie que le traité répète sous bien des formes.
Le bon homme, écrit Eckhart, est engendré par la bonté comme le fils est engendré par le père. Il ne reçoit pas la bonté du dehors, comme une qualité qui s'ajouterait à lui : il en naît, il en est le rejeton, il ne fait qu'un avec elle. De même, l'homme juste n'est pas un homme qui pratique la justice, il est né de la justice et ne s'en distingue pas plus que la blancheur ne se distingue de ce qui est blanc.
Deux conséquences suivent, et ce sont elles qui consolent.
La première concerne la peine. Si je suis un avec la justice, alors ce qui m'afflige ne peut m'affliger qu'en tant que je reste attaché à quelque chose qui n'est pas elle : un bien, une personne, moi-même. La souffrance mesure exactement ce qui me reste de séparation. L'homme pleinement juste souffre encore, mais il ne tient pas la souffrance pour un mal, car elle ne touche pas ce qu'il est devenu.
La seconde concerne la volonté. Celui qui veut ce que Dieu veut ne peut être contrarié, non parce qu'il se résigne, mais parce qu'il n'y a plus deux volontés à accorder. Eckhart va jusqu'à dire que cet homme ne voudrait pas que ce qui lui est arrivé ne lui fût pas arrivé, et qu'il ne demande pas à Dieu de lui donner quoi que ce soit, puisqu'il a déjà tout en ayant Dieu.
Le mot qui porte cette doctrine est celui de détachement. Il ne désigne pas l'indifférence, mais un dépouillement de tout ce qui fait obstacle, y compris des images pieuses et du désir même de récompense. Voir l'article itinéraire mystique.
La naissance de Dieu dans l'âme
Derrière cette analyse se tient le motif le plus célèbre de la prédication d'Eckhart.
Il y a dans l'âme, soutient-il, quelque chose d'incréé et d'incréable, un fond où Dieu se donne naissance. Ce n'est pas une image ni une métaphore de la grâce : Eckhart dit que le Père engendre son Fils dans l'âme comme il l'engendre dans l'éternité, et que ce qui naît ainsi n'est pas différent du Fils.
L'enjeu du traité est de montrer que la consolation véritable n'est pas une pensée qu'on se donne, mais cet événement même. Celui en qui Dieu est né n'a pas besoin d'être consolé, parce que rien de ce qui peut lui arriver n'atteint le lieu où il se tient.
On comprend à la fois la hardiesse de la thèse et son ambiguïté. Lue d'une certaine manière, elle dit que le fond de l'âme est divin, ce qui revient à abolir la distance entre la créature et le Créateur. Eckhart soutiendra qu'il parle en théologien, dans un langage dont il faut connaître les règles, et que les propositions qu'on lui reproche sont vraies si on les entend comme il les a dites.
Le procès
En 1326, l'archevêque de Cologne Henri de Virnebourg ouvre contre lui une procédure d'inquisition. Deux listes d'articles sont dressées, tirées de ses œuvres latines, de ses sermons et, explicitement, du Livre de la consolation divine.
Eckhart fait appel au pape et se rend à Avignon. Sa défense porte sur deux points. Il récuse d'abord qu'il soit hérétique de se tromper, puisque l'hérésie suppose la volonté obstinée de soutenir une erreur, et il déclare se soumettre d'avance à toute correction. Il répond ensuite, au sujet de ce traité précisément, qu'il faut bien enseigner les ignorants, parce que, s'ils ne sont jamais instruits, ils n'apprendront jamais rien.
Il meurt avant la fin de la procédure, vers 1328. La bulle In agro dominico, promulguée par Jean XXII le 27 mars 1329, condamne vingt-huit articles, dix-sept comme hérétiques et onze comme suspects, tout en indiquant qu'Eckhart avait révoqué ce qui pouvait être entendu de travers.
La condamnation a eu un effet durable : les écrits allemands ont circulé sous le manteau, souvent sans nom d'auteur, et l'identification de ce qui lui revient a demandé un long travail philologique, entrepris seulement au XIXᵉ siècle.
Postérité
Le traité a pourtant été lu, et abondamment.
Jean Tauler et Henri Suso, ses disciples immédiats, en reprennent les thèmes en les rendant moins abrupts : chez eux, le détachement devient une pédagogie spirituelle, ce qui les a mis à l'abri des poursuites. Nicolas de Cues possédait un recueil d'Eckhart et l'annotait. La mystique rhénane tout entière, puis une part de la spiritualité allemande jusqu'à la Réforme, passent par ce canal.
Au XIXᵉ siècle, les idéalistes allemands redécouvrent Eckhart et le lisent comme un ancêtre. Au XXᵉ, les lectures se multiplient : philosophes de l'être, théologiens, spécialistes du dialogue avec le bouddhisme zen, qui ont vu dans le détachement un équivalent occidental du vide. Alain de Libera et les historiens de la philosophie médiévale ont réagi contre ces appropriations en rappelant qu'Eckhart raisonne en scolastique, que ses formules les plus audacieuses ont une armature technique, et qu'on les défigure en les traitant comme des effusions.
Une procédure de réhabilitation a été envisagée à plusieurs reprises au XXᵉ siècle. Elle n'a pas abouti formellement, mais la condamnation de 1329 n'est plus citée contre lui.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française d'Alain de Libera.
L'homme juste ne veut rien, ne cherche rien, ne désire rien, car il ne sait rien qu'il doive vouloir.
Le juste est un avec la justice, et la justice n'est pas dans le juste comme un accident dans un sujet.
Si les ignorants ne sont pas enseignés, ils n'apprendront jamais rien, et aucun d'eux ne saura jamais ni vivre ni mourir.
Sources principales
Eckhart, Maître, Traités et sermons, traduction, introduction et notes d'Alain de Libera, GF-Flammarion, 1993, qui contient Le Livre de la consolation divine. Le texte lui-même, lu pour l'articulation des trois parties, l'analogie de la bonté engendrant le bon et la doctrine du détachement.
Libera, Alain de, Maître Eckhart et la mystique rhénane, Cerf, 1999. Cette fiche lui doit la mise en garde contre les lectures qui détachent les formules d'Eckhart de leur armature scolastique.
Jean XXII, bulle In agro dominico, 27 mars 1329, et les pièces du procès de Cologne, telles que présentées dans l'édition citée. Source directe du nombre d'articles condamnés et de la défense d'Eckhart sur l'enseignement des ignorants.
Vannier, Marie-Anne, Maître Eckhart, Entrelacs, 2011. Utilisé pour les éléments biographiques et pour la question de la destinataire du traité.
Bibliographie et lectures recommandées
Eckhart, Maître, Les Sermons, traduction de Jeanne Ancelet-Hustache, Seuil.
Eckhart, Maître, Du détachement, Rivages poche.
Libera, Alain de, La Mystique rhénane. D'Albert le Grand à Maître Eckhart, Seuil, 1994.
Wikipédia FR, article « Maître Eckhart », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Boèce figure dans le dialogue
- Henri Suso en hérite
- Jean Tauler en hérite
- Nicolas de Cues en hérite
- Thomas d'Aquin figure dans le dialogue