Matière et Mémoire

Henri Bergson

Titre original : Matière et Mémoire. Essai sur la relation du corps à l'esprit

Publication : 1896

Type : Essai

Analyse

Paru chez Félix Alcan en 1896, sept ans après l'Essai sur les données immédiates de la conscience et onze ans avant L'Évolution créatrice, ce livre porte en sous-titre « Essai sur la relation du corps à l'esprit ». Le sous-titre annonce le problème, et le mot « essai » n'annonce pas assez l'ambition : Bergson entend régler une question que la philosophie moderne traîne depuis Descartes, et il choisit pour cela de passer par la physiologie et par la pathologie du langage.

Le pari est inhabituel. Pour savoir ce qu'est l'esprit, Bergson ne part ni de l'introspection ni de la métaphysique, mais des travaux de son temps sur les aphasies, ces troubles où la perte de la parole accompagne une lésion cérébrale. S'il montre que le cerveau abîmé n'a pas perdu de souvenirs mais seulement le moyen de les jouer, alors la thèse qui loge la mémoire dans la matière cérébrale tombe, et avec elle une bonne part du matérialisme de la fin du XIXe siècle.

Sortir de l'alternative entre réalisme et idéalisme

Le premier chapitre commence par un geste que Bergson présente comme provisoire et qui se révèle décisif. Il demande au lecteur d'oublier ce qu'il croit savoir des théories et de considérer les choses telles qu'elles se donnent avant toute doctrine. Ce qui apparaît alors, ce ne sont ni des choses en soi inconnaissables ni des représentations enfermées dans un esprit : ce sont des images.

Le mot est choisi pour sa position intermédiaire. Une image, au sens où Bergson l'emploie, est plus que ce que l'idéaliste appelle représentation et moins que ce que le réaliste appelle chose. Elle existe là où elle agit, elle reçoit et transmet du mouvement, et elle n'a pas besoin d'un esprit pour être. La matière est l'ensemble de ces images, et la perception de la matière est le même ensemble rapporté à l'action possible d'une image privilégiée, mon corps.

Ce déplacement change la question. On ne demande plus comment l'esprit peut sortir de lui-même pour atteindre un monde, puisqu'il n'y a jamais eu de dedans. On demande pourquoi, parmi toutes les images, certaines seulement sont perçues, et la réponse est que la perception retranche plutôt qu'elle n'ajoute. Percevoir, c'est laisser passer ce qui n'intéresse pas l'action et retenir ce qui l'intéresse, comme un écran qui ne renvoie qu'une partie de la lumière qui le traverse.

La perception pure, un cas limite

Bergson appelle perception pure une perception qui serait instantanée et entièrement tournée vers l'objet, sans aucun mélange de souvenir. Elle ne se rencontre jamais : toute perception réelle occupe une durée et convoque des souvenirs, ne serait-ce que pour reconnaître ce qu'elle perçoit. La perception pure est donc une fiction méthodique, comme le point sans dimension des géomètres, destinée à isoler ce qui dans la perception vient du corps et ce qui vient de l'esprit.

L'intérêt de la fiction est qu'elle fait apparaître le rôle du corps. Dans la perception pure, le corps n'est qu'un centre d'action : il reçoit des mouvements et en rend, il sélectionne dans l'immensité des images celles sur lesquelles il peut agir. Il ne fabrique rien. Le cerveau n'est pas un organe de représentation mais, selon la formule qui a fait fortune, un « central téléphonique » : il met en communication, il n'invente pas le message.

Deux mémoires, non pas une

Le deuxième chapitre introduit la distinction la plus célèbre du livre, et celle qui a le plus résisté. Il y a deux mémoires, qui ne diffèrent pas de degré mais de nature.

La première est une mémoire du corps. Elle consiste en mécanismes moteurs montés par la répétition : savoir sa leçon par cœur, savoir nager, savoir marcher. Elle ne rappelle rien, elle agit, et elle se joue dans le présent. Bergson l'appelle habitude.

La seconde enregistre sous forme d'images-souvenirs tous les événements de la vie, avec leur date, leur contour, leur singularité. Elle ne répète pas, elle représente. La leçon apprise relève de la première ; le souvenir de la séance pendant laquelle on l'a apprise relève de la seconde, et ce souvenir-là ne se répète pas, il ne peut qu'être évoqué.

De cette dualité Bergson tire son argument contre la localisation cérébrale de la mémoire. Si les souvenirs étaient emmagasinés dans le cerveau, une lésion devrait en supprimer un lot déterminé, comme un incendie détruit des dossiers. Or les aphasies ne se comportent pas ainsi. Les mots ne disparaissent pas par paquets arbitraires, ils se perdent dans un ordre qui suit la difficulté de leur évocation, et le malade retrouve parfois en situation d'urgence un mot qu'il ne pouvait pas dire sur commande. Ce que la lésion atteint, conclut Bergson, n'est pas le stock mais le mécanisme d'actualisation.

Le souvenir pur et le cône

Le troisième chapitre pousse l'analyse jusqu'à son point le plus difficile. Le souvenir pur est le passé conservé tel quel, intégralement, dans un état que Bergson dit virtuel. Il n'est pas une image affaiblie, ce qui en ferait une perception diminuée : il est d'une autre nature que toute image, et il ne devient image qu'en s'actualisant, c'est-à-dire en descendant vers le présent et vers l'action.

C'est pour représenter cette descente que Bergson dessine le schéma du cône. La base du cône figure le passé tout entier, immobile ; la pointe touche le plan de l'expérience présente, qui est celui de l'action. Entre les deux s'étagent des plans de conscience, des « coupes » du souvenir plus ou moins contractées. Se souvenir, c'est se placer d'emblée dans le passé, à la hauteur voulue, puis redescendre - et non, comme on le croit spontanément, assembler des éléments présents.

Cette thèse heurte le sens commun et elle a été discutée sans relâche. Son enjeu est pourtant clair : si le passé se conserve de lui-même, la durée n'est pas une succession d'instants dont le présent serait le seul réel, elle est une croissance continue où rien ne se perd.

Ce que le livre règle, et ce qu'il laisse ouvert

Le quatrième chapitre reprend la question du dualisme. Bergson ne nie pas la distinction de la matière et de l'esprit, il refuse de la poser dans l'espace. Matière et esprit diffèrent par leur rythme de durée : la matière est une durée extrêmement détendue, presque répétition pure, l'esprit une durée contractée qui ramasse en une perception des milliards de vibrations. Le dualisme cesse alors d'être une juxtaposition de deux substances pour devenir une différence de tension, et le passage de l'une à l'autre redevient pensable.

Les objections n'ont pas manqué. On a reproché à Bergson d'avoir fondé une métaphysique sur une neurologie datée, et il est vrai que sa lecture des aphasies a vieilli. On lui a reproché aussi une incohérence : la concession faite à l'idéalisme dans la théorie des images s'accorde mal avec le caractère mécanique qu'il prête à la perception pure, et plusieurs commentateurs tiennent la difficulté pour non résolue. Enfin, Bergson emploie les mots mémoire et souvenir de façon parfois flottante, ce qui rend certains passages ardus.

Postérité

Le livre a nourri des lectures très différentes. Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, discute longuement la théorie bergsonienne du corps propre, dont il retient l'idée que le corps est un centre d'orientation plutôt qu'un objet parmi les objets. Gilles Deleuze en a tiré, dans Le Bergsonisme puis dans ses deux volumes sur le cinéma, une philosophie du virtuel qui a renouvelé la réception de Bergson en France à partir des années 1960. Du côté des sciences, la distinction des deux mémoires a trouvé un écho dans la psychologie contemporaine, qui sépare mémoire procédurale et mémoire épisodique, sans que cette convergence vaille confirmation des thèses métaphysiques de Bergson.

Sources

Sources principales

Bergson, Henri, Matière et Mémoire. Essai sur la relation du corps à l'esprit, Félix Alcan, 1896. Texte primaire, disponible intégralement aux Classiques des sciences sociales (UQAC). Les chapitres I et II, dont l'avant-propos des éditions ultérieures, ont été relus pour la théorie des images et la distinction des deux mémoires. http://classiques.uqac.ca

Worms, Frédéric, Introduction à « Matière et mémoire » de Bergson, PUF,

  1. Cet ouvrage a servi pour l'articulation des quatre chapitres et pour

le statut de la perception pure comme fiction méthodique.

Deleuze, Gilles, Le Bergsonisme, PUF, 1966. Utilisé pour le schéma du cône et pour la notion de virtuel, dont la lecture deleuzienne a fixé la réception française.

Wikipédia FR et EN, articles « Matière et Mémoire » et « Matter and Memory », consultés en novembre 2026, pour les données éditoriales.

Bibliographie et lectures recommandées

Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, en particulier la discussion du corps propre.

Riquier, Camille, Archéologie de Bergson. Temps et métaphysique, PUF, 2009.

Revue Philosophiques et archives ouvertes HAL, pour les travaux récents sur la cohérence de la théorie de la perception pure.

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