Mille Plateaux
Félix Guattari et Gilles Deleuze
Titre original : Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2
Publication : 1980
Analyse
Présentation
Mille Plateaux paraît en 1980 et forme, avec L'Anti-Œdipe publié huit ans plus tôt, l'ensemble que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont intitulé Capitalisme et schizophrénie.
Le livre ne se présente pas comme une démonstration. Il se compose de quinze textes, appelés plateaux, portant chacun une date qui ne correspond pas à l'ordre de lecture : un plateau est daté de sept mille ans avant notre ère, un autre de 1227, un autre de 1933. Les auteurs écrivent qu'on peut les lire dans n'importe quel ordre, sauf la conclusion.
Cette construction n'est pas une coquetterie. Elle est l'application de la thèse exposée dès l'introduction : il existe deux manières d'organiser la pensée, l'une arborescente, qui part d'un principe et se ramifie en subordonnant chaque branche à la précédente, l'autre rhizomatique, où n'importe quel point se connecte à n'importe quel autre. Le livre est fait pour être le second.
Deux auteurs et une méthode
Deleuze enseignait la philosophie à Vincennes et avait écrit sur Hume, Nietzsche, Bergson, Spinoza et Leibniz. Félix Guattari était psychanalyste à la clinique de La Borde, militant, lecteur de Lacan et réfractaire à son école.
Leur collaboration commence après 1968 et produit d'abord L'Anti-Œdipe, qui attaque la psychanalyse en l'accusant de rabattre toute production de désir sur une scène familiale. Mille Plateaux poursuit sans polémiquer : le désir n'y est plus défendu contre Œdipe, il est décrit comme ce qui construit des agencements.
La première phrase du livre dit quelque chose de cette méthode : les auteurs annoncent qu'ayant écrit à deux, et chacun d'eux étant déjà plusieurs, cela faisait beaucoup de monde. Il ne s'agit pas d'un trait d'esprit. La thèse selon laquelle un individu est une multiplicité, non une unité, commande tout le reste.
Le rhizome
Le premier plateau, publié seul en plaquette quatre ans avant le livre, expose le modèle qui donne au reste sa forme.
Un arbre a une racine, un tronc, des branches ; la position de chaque élément y dépend de son rang. Un rhizome, souche souterraine comme celle du chiendent ou de la pomme de terre, n'a ni centre ni hiérarchie : il pousse par le milieu, se rompt sans mourir, et repart ailleurs.
Les auteurs en tirent plusieurs caractères. N'importe quel point d'un rhizome peut être connecté à n'importe quel autre. Il admet des éléments hétérogènes, sémiotiques, biologiques, politiques. Il ne se laisse pas ramener à l'Un, ni à une multiplicité d'unités. Il peut être rompu en un endroit quelconque sans cesser d'être, et reprend selon l'une de ses lignes.
Enfin, il appelle une carte et non un calque. Un calque reproduit quelque chose qui existait déjà et en fixe les structures ; une carte se construit, s'oriente vers une expérimentation, comporte plusieurs entrées et peut être modifiée. Faites la carte, écrivent-ils, et non la photo ni le dessin.
La formule la plus connue du plateau tient en trois mots, répétés à plusieurs reprises : non pas commencer ni finir, mais toujours partir du milieu.
Le vocabulaire du livre
Mille Plateaux a introduit dans la langue philosophique un ensemble de termes qui circulent aujourd'hui bien au-delà de leur origine. Quelques-uns sont indispensables à sa lecture.
L'agencement. C'est l'unité d'analyse du livre, à la place du sujet, de la structure ou de l'institution. Un agencement réunit des corps, des énoncés, des territoires, des outils, qui tiennent ensemble sans qu'aucun ne cause les autres. L'exemple classique est celui de l'homme, du cheval et de l'étrier, dont la combinaison produit une puissance qu'aucun des trois ne possède séparément.
La déterritorialisation. Tout agencement tient un territoire et tend à en sortir. Le mouvement par lequel il s'en arrache est une déterritorialisation, aussitôt suivie d'une reterritorialisation ailleurs. La paire sert à décrire aussi bien un animal qui quitte son terrier qu'un capitalisme qui défait les communautés pour les recomposer en marchés.
Les lignes. Le livre distingue des lignes dures, qui découpent en segments massifs, homme et femme, enfant et adulte, travail et loisir ; des lignes souples, où ces partages se brouillent ; et des lignes de fuite, par lesquelles quelque chose échappe. Les auteurs insistent sur un point souvent oublié : une ligne de fuite peut tourner en ligne d'abolition, et la fuite n'est pas en elle-même une libération.
Le devenir. Devenir ne veut dire ni imiter ni se transformer en. Devenir-animal, c'est entrer dans une zone où les rapports de vitesse et de lenteur d'un corps en croisent d'autres. Le livre y insiste : le devenir n'a pas de terme, il est le milieu lui-même. Voir l'article devenir.
L'espace lisse et l'espace strié. Le strié est l'espace quadrillé, mesuré, où l'on va d'un point à un autre ; le lisse est l'espace du désert, de la steppe, de la mer, que l'on parcourt sans points fixes. Les deux ne cessent de se convertir l'un en l'autre.
La machine de guerre et l'État
Le plateau daté de 1227, année de la mort de Gengis Khan, est le plus commenté.
Deleuze et Guattari y soutiennent que ce qu'ils appellent la machine de guerre est extérieure à l'appareil d'État. L'État procède par capture : il fixe, mesure, strie, établit un centre et des degrés. La machine de guerre est nomade, elle occupe sans compter, elle se déplace, elle invente.
Le nom induit en erreur, et les auteurs le disent : la guerre n'est pas l'objet de la machine de guerre, elle en est le produit quand l'État se l'approprie. Ce que désigne le terme, c'est une forme d'organisation qui ne passe pas par la souveraineté, et qu'on retrouve aussi bien dans certaines sciences que dans des mouvements artistiques ou des sociétés sans État.
Ce plateau s'appuie sur les travaux d'anthropologues et d'historiens, et il a eu une postérité singulière. Repris par des théoriciens militaires, notamment israéliens, qui y ont cherché des modèles de manœuvre urbaine, il a fourni une illustration embarrassante de ce qu'un concept peut servir à l'inverse de ce que ses auteurs visaient.
Fortune et réserves
Le succès du livre s'est fait lentement puis largement, et surtout hors de la philosophie. L'architecture, la géographie, les études urbaines, la théorie de l'art, les études des médias et une partie des sciences sociales emploient couramment son vocabulaire. La notion d'agencement a donné naissance à tout un courant en sociologie des sciences et en théorie sociale.
Les réserves sont de deux ordres.
La première porte sur l'usage des sciences. Dans Impostures intellectuelles, publié en 1997, Alan Sokal et Jean Bricmont reprochent à Deleuze et Guattari d'employer des notions mathématiques et physiques, espaces riemanniens, nombres fractals, théorie des catastrophes, hors de leur domaine de validité et sans que le lecteur puisse rien vérifier. Les défenseurs du livre répondent que ces termes y fonctionnent comme des concepts philosophiques redéfinis, et non comme des emprunts d'autorité ; la discussion n'a jamais été tranchée.
La seconde porte sur la forme. L'écriture du livre, qui refuse l'exposition linéaire, rend difficile de savoir ce qu'il affirme et donc ce qu'on pourrait lui objecter. Les lecteurs se partagent entre ceux qui y voient la cohérence d'une pensée avec son objet et ceux qui y voient une manière de se soustraire à la discussion.
Michel Foucault, ami des deux auteurs, avait écrit en préface à l'édition américaine de L'Anti-Œdipe qu'il fallait lire ces livres comme un art de vivre plutôt que comme des traités. La remarque vaut pour celui-ci.
Citations
Nous avons écrit l'Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde.
Faites rhizome et pas racine, ne plantez jamais ! Ne semez pas, piquez !
Un rhizome ne commence et n'aboutit pas, il est toujours au milieu, entre les choses, inter-être, intermezzo.
Faites la carte, et pas la photo ni le dessin.
Sources principales
Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Éditions de Minuit, 1980. Le texte lui-même, lu pour l'introduction sur le rhizome, le plateau de nomadologie et celui du lisse et du strié.
Zourabichvili, François, Le Vocabulaire de Deleuze, Ellipses, 2003. Cette fiche lui doit les définitions de l'agencement, de la déterritorialisation et des trois sortes de lignes.
Dosse, François, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, La Découverte, 2007. Utilisé pour les circonstances de la collaboration, le rôle de La Borde et l'histoire de la publication du Rhizome en plaquette.
Sokal, Alan et Bricmont, Jean, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997. Source directe de l'objection sur l'emploi des notions scientifiques.
Bibliographie et lectures recommandées
Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, L'Anti-Œdipe, Éditions de Minuit.
Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, Qu'est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991.
Deleuze, Gilles, Pourparlers, Éditions de Minuit, 1990, où il revient sur la composition du livre.
Wikipédia FR, article « Mille Plateaux », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Baruch Spinoza figure dans le dialogue
- Friedrich Nietzsche figure dans le dialogue
- Henri Bergson figure dans le dialogue
- Michel Foucault a commenté