Physique

Aristote

Titre original : Φυσικὴ ἀκρόασις

Publication : vers 340 av. J.-C.

Type : Traite

Analyse

Présentation

La Physique d'Aristote n'est pas un traité de physique au sens où nous l'entendons. C'est l'étude de ce que les Grecs appelaient phusis, la nature, c'est-à-dire l'ensemble des êtres qui ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement et de leur repos, par opposition aux objets fabriqués, qui le reçoivent du dehors.

L'ouvrage compte huit livres. Il y est question de la matière et de la forme, des quatre causes, du hasard, de l'infini, du lieu, du vide, du temps, de la continuité et, pour finir, d'un premier moteur immobile.

C'est le texte qui a fourni à l'Occident son vocabulaire pour parler de la nature pendant près de deux mille ans, et c'est aussi celui dont la physique moderne s'est constituée en le réfutant. Ses définitions du temps et du lieu, en revanche, sont encore discutées pour elles-mêmes.

Le mouvement et ses principes

Aristote commence par répondre à ceux qui nient le mouvement. Parménide soutenait que rien ne devient, puisque ce qui devient viendrait soit de l'être, et il serait déjà, soit du non-être, et rien ne vient de rien.

La réponse d'Aristote est l'une de ses inventions les plus durables : il faut distinguer trois choses dans tout changement, ce qui change, ce qu'il cesse d'être et ce qu'il devient. Le non-musicien qui devient musicien ne vient pas du néant : c'est un homme, qui était privé de musique et qui la possède désormais. Le changement suppose donc un substrat, une privation et une forme.

De là découle la distinction qui commande toute sa philosophie. L'être se dit en puissance et en acte, et le mouvement est précisément l'acte de ce qui est en puissance en tant que tel : la définition est obscure et Aristote le sait, mais elle évite de faire du devenir un passage du néant à l'être. Voir l'article acte et puissance.

Les quatre causes

Le deuxième livre pose la question : connaître, c'est connaître par les causes, mais combien y en a-t-il ?

Aristote en distingue quatre, qu'il présente comme quatre manières de répondre à la question « pourquoi ».

La cause matérielle est ce dont une chose est faite : le bronze de la statue. La cause formelle est ce qu'elle est : le modèle, la définition. La cause efficiente est ce qui produit le changement : le sculpteur. La cause finale est ce en vue de quoi : l'ornement du temple.

Les deux premières sont internes, les deux dernières externes, et dans les êtres naturels elles tendent à se confondre : chez un vivant, la forme est aussi ce qui produit la croissance et ce en vue de quoi elle se fait. Voir l'article quatre causes.

La cause finale est celle que la science moderne a rejetée, et Aristote la défend contre une objection qu'il attribue à Empédocle : pourquoi ne pas admettre que les organes se sont formés au hasard et que seuls ont survécu les assemblages aptes à vivre ? Il répond que le hasard ne produit pas la régularité, et que la nature fait les choses toujours ou le plus souvent de la même manière. L'argument est resté valide jusqu'à ce qu'une théorie explique comment une régularité peut sortir du non-dirigé.

Le même livre contient une analyse du hasard et de la spontanéité qui est la première du genre : ce ne sont pas des causes à côté des autres, mais des causes par accident, qui apparaissent lorsqu'un résultat qui aurait pu être voulu se produit sans l'avoir été.

Infini, lieu, vide, temps

Les livres trois et quatre traitent quatre notions dont l'examen a nourri la philosophie jusqu'à nos jours.

L'infini. Aristote refuse qu'il existe en acte, et l'admet en puissance. Une grandeur n'est pas infiniment grande, mais elle est divisible sans fin ; le nombre n'a pas de dernier terme, mais on n'atteint jamais un nombre infini. La distinction permet de sauver les mathématiques sans admettre un infini réel, et elle tiendra jusqu'à Cantor.

Le lieu. C'est l'une de ses définitions les plus fines. Le lieu d'un corps n'est ni sa forme ni sa matière ni l'intervalle qu'il occupe : c'est la limite immobile du corps qui l'enveloppe immédiatement. L'eau d'un fleuve change, le lieu du bateau amarré demeure, pourvu qu'on le rapporte à ce qui ne bouge pas.

Le vide. Aristote le rejette, et l'un de ses arguments a eu une postérité considérable. La vitesse d'un mobile dépend selon lui de la résistance du milieu ; dans un vide, la résistance étant nulle, le mouvement serait instantané, ce qui est absurde. L'argument sera attaqué de l'intérieur par Hasdaï Crescas à la fin du XIVᵉ siècle, qui objecte qu'un mobile met un temps à parcourir une distance même sans résistance, et que le milieu ne fait qu'ajouter un retard. Voir l'article mouvement dans le vide.

Le temps. Aristote commence par une difficulté : le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, et l'instant n'a pas d'épaisseur ; comment le temps existerait-il ? Sa réponse est que le temps est le nombre du mouvement selon l'antérieur et le postérieur. Il n'est ni le mouvement lui-même, puisque les mouvements sont plus rapides ou plus lents et que le temps ne l'est pas, ni indépendant du mouvement, puisqu'on ne perçoit de temps que là où quelque chose change. Il ajoute une remarque qui a beaucoup occupé ses lecteurs : s'il n'y avait pas d'âme pour compter, y aurait-il du temps ? Il n'y aurait rien de nombré, répond-il, à moins que subsiste ce dont le temps est le nombre.

Zénon et le continu

Le sixième livre examine les arguments de Zénon d'Élée contre le mouvement, et c'est la première discussion technique de ces paradoxes.

Zénon soutenait qu'un coureur ne peut atteindre le but, puisqu'il doit d'abord parcourir la moitié, puis la moitié du reste, indéfiniment ; qu'Achille ne rattrape jamais la tortue ; qu'une flèche en vol est immobile à chaque instant, donc immobile.

La réponse d'Aristote repose sur la distinction de l'acte et de la puissance appliquée au continu. Une grandeur est divisible à l'infini en puissance, non en acte : elle ne contient pas une infinité de points actuellement donnés, et le temps du parcours est divisible exactement comme la distance. On ne franchit donc pas une infinité d'étapes réelles en un temps fini, on parcourt une grandeur continue en un temps continu.

Pour la flèche, il conteste la prémisse : un instant n'est pas une petite durée pendant laquelle il faudrait bouger, et il n'y a ni mouvement ni repos dans l'instant.

Ces réponses ont été jugées insuffisantes par la plupart des mathématiciens modernes, qui résolvent les deux premiers paradoxes par la somme d'une série convergente. Les philosophes, eux, font remarquer que cette solution suppose réglée la question de savoir si une infinité d'étapes peut être effectivement accomplie, qui est celle que Zénon posait.

Le premier moteur

Le dernier livre soutient que le mouvement n'a ni commencement ni fin, et qu'il faut pourtant un premier terme.

L'argument est celui-ci : tout ce qui est mû est mû par autre chose, et une série de moteurs mus ne peut pas remonter à l'infini, sous peine de ne rien expliquer. Il faut donc un premier moteur qui ne soit pas lui-même mû.

Comment meut-il sans bouger ? Aristote répond, ici brièvement et plus longuement dans la Métaphysique, qu'il meut comme meut le désirable : non en poussant, mais en étant désiré.

Cette conclusion, détachée de son contexte, est devenue l'un des piliers de la théologie philosophique, et Thomas d'Aquin en fera la première de ses cinq voies.

Postérité et rupture

La Physique a été le manuel de l'Occident. Commentée en grec, en arabe, puis en latin dans toutes les universités médiévales, elle a fourni le cadre dans lequel on a pensé la nature jusqu'au XVIIᵉ siècle.

Elle a aussi été le lieu des premières fissures. Les maîtres parisiens du XIVᵉ siècle, Jean Buridan et Nicole Oresme, mettent en doute sa théorie du mouvement violent et élaborent la notion d'impetus, qui annonce l'inertie. Crescas conteste le vide et l'infini. Galilée et Descartes achèvent le travail : si un corps en mouvement y reste sans cause, toute la physique aristotélicienne du moteur conjoint s'effondre.

Ce qui subsiste n'est pas la physique mais les questions. La définition du temps, le statut du continu, la place de la finalité dans l'explication du vivant et la distinction des quatre causes continuent d'être discutées, et pas seulement par les historiens.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Pierre Pellegrin.

La nature est principe et cause du mouvement et du repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement.

Le temps est le nombre du mouvement selon l'antérieur et le postérieur.

Le lieu est la limite immobile immédiate de ce qui enveloppe.

La nature ne fait rien en vain.

Sources principales

Aristote, Physique, traduction et présentation de Pierre Pellegrin, GF-Flammarion, 2000. Le texte lui-même, lu pour les trois principes du changement, les quatre causes, les livres III et IV sur l'infini, le lieu, le vide et le temps, et la discussion de Zénon.

Pellegrin, Pierre, introduction de la même édition. Cette fiche lui doit la mise au point sur le sens du mot phusis et sur ce qui sépare ce traité d'une physique au sens moderne.

Wolfson, Harry Austryn, Crescas' Critique of Aristotle, Harvard University Press, 1929. Source de l'argument contre la réfutation aristotélicienne du vide.

Maier, Anneliese, travaux sur la physique parisienne du XIVᵉ siècle, et Duhem, Pierre, Le Système du monde, pour la genèse de la notion d'impetus.

Bibliographie et lectures recommandées

Aristote, Métaphysique, Vrin, pour le premier moteur et la doctrine de la substance.

Aristote, Du ciel, Les Belles Lettres.

Koyré, Alexandre, Études galiléennes, Hermann, sur la rupture du XVIIᵉ siècle.

Wikipédia FR, article « Physique (Aristote) », consulté en novembre 2026.

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