Proslogion
Publication : vers 1077-1078
Type : Traite
Analyse
Présentation
Le Proslogion est un court traité d'Anselme de Cantorbéry, rédigé en latin au monastère du Bec en Normandie vers 1077-1078, alors qu'Anselme était prieur puis abbé de ce monastère. Composé sous la forme d'une méditation-prière, l'ouvrage est célèbre pour contenir la première formulation de ce que Kant appellera plus tard l'« argument ontologique » de l'existence de Dieu : Dieu, défini comme « ce dont on ne peut penser rien de plus grand », doit exister non seulement dans l'entendement mais dans la réalité, sinon on pourrait précisément penser quelque chose de plus grand que lui.
L'ouvrage marque un tournant dans l'histoire de la philosophie médiévale. Il propose de démontrer l'existence de Dieu par un argument purement rationnel, sans recours à l'expérience ni à l'autorité, à partir de la seule analyse de l'idée de Dieu. Cette démarche fait d'Anselme l'un des grands précurseurs de la scolastique et un point de référence permanent pour toute la métaphysique occidentale.
Contexte historique
Anselme, né en 1033 à Aoste dans le Piémont, entre en 1060 au monastère bénédictin du Bec en Normandie, dont il devient prieur en 1063 et abbé en 1078. Il sera nommé archevêque de Cantorbéry en 1093 et jouera un rôle important dans les conflits entre le pouvoir royal anglais et la papauté. Il meurt en 1109.
Le Proslogion est rédigé peu après le Monologion (1076), autre ouvrage théologico-philosophique dans lequel Anselme avait déjà proposé une série d'arguments en faveur de l'existence et des attributs de Dieu. Anselme raconte dans la préface du Proslogion qu'il souhaitait, après le Monologion, trouver un argument unique et concis qui suffirait à établir tout ce qu'il avait établi précédemment par une chaîne complexe d'arguments. C'est cette recherche qui le conduit, après beaucoup d'efforts et presque au moment de renoncer, à la formulation de l'argument par « ce dont on ne peut penser rien de plus grand ».
Le contexte intellectuel est celui du renouveau de la culture chrétienne au onzième siècle, avec la fondation de nombreuses écoles monastiques et cathédrales, et le développement d'une dialectique appliquée à la théologie. Anselme s'inscrit dans la tradition augustinienne médiévale et propose une démarche qu'il résumera dans la formule « fides quaerens intellectum » (la foi cherchant à comprendre) : la foi est le point de départ, mais elle cherche à se rendre intelligible à elle-même par l'exercice de la raison.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une préface et de vingt-six chapitres courts, précédés d'une invocation prière.
La préface expose la démarche : Anselme raconte comment il a cherché un argument unique et concis, comment cette recherche est devenue obsessionnelle, comment il a failli renoncer, et comment il a finalement trouvé la formule qu'il cherchait.
Le premier chapitre est une longue méditation-prière dans laquelle Anselme s'adresse à Dieu et rappelle la faiblesse humaine face au divin. Il pose le cadre spirituel de la démarche.
Les chapitres II à IV contiennent l'argument central. Anselme y définit Dieu comme « ce dont on ne peut penser rien de plus grand » (aliquid quo nihil maius cogitari possit), et déploie l'argument selon lequel un tel être doit exister non seulement dans l'entendement mais dans la réalité, sinon on pourrait précisément penser quelque chose de plus grand : à savoir un être identique existant réellement.
Les chapitres V à XXVI développent les attributs divins qui découlent, selon Anselme, de la définition initiale : toute-puissance, bonté, justice, vérité, éternité, immensité, immatérialité, unité, simplicité. L'ouvrage se conclut par une méditation sur la béatitude accordée à ceux qui parviennent à contempler Dieu.
Une controverse importante a suivi immédiatement la publication : un moine, Gaunilon de Marmoutiers, a rédigé une réponse critique intitulée Liber pro insipiente (« Livre pour l'insensé »). Anselme a répondu dans un Liber apologeticus contra Gaunilonem qui figure dans les éditions modernes du Proslogion. Cet échange constitue l'un des premiers débats philosophiques rigoureux de la scolastique médiévale.
Thèses centrales
La première thèse est l'argument ontologique lui-même. Dieu est ce dont on ne peut penser rien de plus grand. Or ce qui existe dans la réalité est plus grand que ce qui existe seulement dans l'entendement. Donc si ce dont on ne peut penser rien de plus grand n'existait que dans l'entendement, on pourrait penser quelque chose de plus grand (à savoir un être identique existant réellement), ce qui contredit la définition initiale. Donc ce dont on ne peut penser rien de plus grand existe nécessairement dans la réalité. Cet argument, purement conceptuel, prétend démontrer l'existence de Dieu à partir de la seule analyse de l'idée que nous en avons.
La deuxième thèse concerne le programme théologique du « fides quaerens intellectum ». La foi n'est ni contre la raison ni au-dessus de la raison au sens où celle-ci ne pourrait rien en connaître : elle appelle au contraire l'exercice de la raison qui, partant de la foi comme donnée, s'efforce de la rendre intelligible à elle-même. Cette conception articule l'autonomie relative de la raison philosophique et sa subordination au don initial de la foi.
La troisième thèse porte sur les attributs divins. Anselme entreprend, à partir de la définition initiale, de déduire les grands attributs traditionnels de Dieu. Cette démarche prolonge le premier argument et prétend montrer qu'une théologie rationnelle est possible dans les limites où elle procède par explicitation conceptuelle de ce qui est enveloppé dans l'idée pure de Dieu.
La quatrième thèse concerne la nature même de la théologie. Anselme propose implicitement un modèle où la théologie n'est plus seulement exégèse de l'Écriture ou commentaire des Pères, mais également recherche rationnelle articulée sur des définitions et des arguments. Cette conception préfigure les grands développements de la scolastique du douzième et surtout du treizième siècle.
Réception et postérité
L'argument du Proslogion a exercé sur toute la philosophie occidentale une influence exceptionnelle. Immédiatement contesté par Gaunilon, il a été discuté par Thomas d'Aquin, qui l'a refusé dans la Somme théologique en soutenant que l'idée de Dieu comme « ce dont on ne peut penser rien de plus grand » ne conduit pas nécessairement à l'existence réelle si la définition elle-même n'est pas d'abord établie.
Descartes reprend l'argument dans les Méditations métaphysiques et dans les Principes de la philosophie sous une forme légèrement différente : l'existence appartient nécessairement à l'idée d'un être souverainement parfait, comme les trois angles font partie de l'idée du triangle. Cette reprise cartésienne a rendu l'argument central dans les débats métaphysiques du dix-septième siècle.
Leibniz accepte l'argument à condition de démontrer préalablement la possibilité de l'idée de Dieu (dans les Nouveaux Essais notamment). Spinoza le reprend sous la forme géométrique dans l'Éthique (Livre I, prop. XI).
Kant, dans la Critique de la raison pure, propose la critique la plus célèbre de l'argument. Il soutient que l'existence n'est pas un prédicat réel : ajouter l'existence au concept de Dieu ne l'enrichit pas comme le ferait l'ajout d'une propriété. Cette critique, longuement débattue, a été considérée pendant deux siècles comme définitive.
Au vingtième siècle, l'argument ontologique connaît un renouveau considérable. Alvin Plantinga, dans une version modale, propose une reformulation qui a suscité de longs débats en philosophie analytique de la religion. Karl Barth propose une lecture théologique du Proslogion qui insiste sur son caractère de prière et de méditation plutôt que de démonstration froide. Charles Hartshorne et Norman Malcolm ont également proposé des reformulations de l'argument.
Controverses et interprétations
Les débats sur la valeur de l'argument sont d'une richesse considérable. La critique de Gaunilon (« l'île perdue ») consistait déjà à soutenir que le raisonnement, appliqué à d'autres notions comme celle d'une île parfaite, conduisait à des conclusions manifestement absurdes. Anselme répond que l'argument ne s'applique qu'à Dieu, dont le concept implique nécessairement l'existence, à la différence de tout autre concept.
La question du statut de l'argument comme « démonstration » ou comme « méditation » divise également les interprètes. Une longue tradition, dominante depuis Descartes, l'a lu comme une démonstration rationnelle susceptible d'entraîner l'assentiment de tout esprit examinateur. Une autre tradition, portée notamment par Karl Barth, insiste sur son caractère de méditation intérieure de foi, indissociable du cadre spirituel dans lequel Anselme le propose.
L'interprétation de la définition « ce dont on ne peut penser rien de plus grand » fait également débat. S'agit-il d'une définition strictement conceptuelle, ou renvoie-t-elle à une expérience religieuse et morale que la raison ne fait qu'explicite ? Les interprètes se partagent, avec une tendance récente à insister sur l'ancrage spirituel du dispositif anselmien.
Enfin, la question de la portée effective de l'argument, indépendamment de sa validité formelle, a nourri d'importants débats en philosophie de la religion. Même valide, l'argument démontre-t-il l'existence du Dieu de la tradition chrétienne, ou seulement celle d'un principe métaphysique dont l'identification avec ce Dieu supposerait des arguments supplémentaires ?
Citations clés
« Fides quaerens intellectum » (« La foi cherchant à comprendre ») : titre initial du Proslogion, qui condense le programme théologique d'Anselme.
« Aliquid quo nihil maius cogitari possit » (« Ce dont on ne peut penser rien de plus grand ») (chapitre II) : définition de Dieu autour de laquelle est construit tout l'argument ontologique.
Sur la nécessité de l'existence de Dieu, Anselme argumente que « ce dont on ne peut penser rien de plus grand ne peut pas être seulement dans l'entendement. Car s'il n'était que dans le seul entendement, on pourrait penser qu'il est aussi dans la réalité, ce qui est plus grand » (chapitre II).
« Credo ut intelligam » (« Je crois pour comprendre ») : formule anselmienne, tirée de la préface, qui condense sa conception de l'articulation entre foi et raison, la foi étant première et la raison venant l'expliciter.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la collection GF-Flammarion (avec les textes de Gaunilon et la réponse d'Anselme), aux éditions du Cerf et dans les Œuvres complètes aux Presses Universitaires de France.
En complément, on lira le Monologion, qui précède immédiatement le Proslogion et présente une autre approche de la démonstration de Dieu, ainsi que les autres œuvres théologiques d'Anselme (Cur Deus homo, De veritate, De libertate arbitrii).
Sur le Proslogion et sur Anselme, on peut consulter les études d'Alain de Libera, de Michel Corbin, de Bernard Pautrat et, dans le monde anglophone, de Katherine Harding-Rolker, de Jasper Hopkins et l'ouvrage classique de Karl Barth (Fides quaerens intellectum).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Saint Anselm » et « Ontological Arguments ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Proslogion » et « Anselme de Cantorbéry ».
Alain de Libera, La Philosophie médiévale, ouvrage de synthèse.
Karl Barth, Fides quaerens intellectum, référence pour la lecture théologique.