Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations
Publication : 1776
Type : Traite
Analyse
Présentation
Publié à Londres le 9 mars 1776, l'ouvrage d'Adam Smith est communément tenu pour l'acte de naissance de l'économie politique. L'auteur n'était pourtant pas économiste : il occupait depuis des années une chaire de philosophie morale à l'université de Glasgow, et son premier livre portait sur les sentiments.
Le titre dit le programme. Il ne s'agit pas de savoir comment enrichir le prince, qui était la question des traités antérieurs, mais de comprendre pourquoi certaines nations disposent d'une abondance de biens et d'autres non. Smith répond que la richesse d'un pays n'est pas son or, mais la quantité de travail utile que sa population peut fournir, et que cette quantité dépend d'une seule chose : le degré auquel le travail y est divisé.
Le livre fait près de mille pages, examine les salaires, le prix du blé, les corporations, les colonies, les universités et la dette publique. Il est aussi l'un des plus mal cités de l'histoire de la philosophie, l'expression de main invisible n'y apparaissant qu'une fois.
Dix ans dans une petite ville d'Écosse
Smith naît en 1723 à Kirkcaldy, étudie à Glasgow auprès de Francis Hutcheson puis à Oxford, qu'il déteste. Il enseigne la rhétorique puis la philosophie morale à Glasgow, et publie en 1759 la Théorie des sentiments moraux, qui le rend célèbre.
Le livre lui vaut une proposition inattendue : devenir précepteur du jeune duc de Buccleuch, avec une pension à vie. Il quitte l'université et passe deux ans sur le continent, de 1764 à 1766, surtout à Toulouse et à Paris. Il y rencontre Voltaire, Turgot et les physiocrates groupés autour de François Quesnay, dont il admire le système tout en jugeant qu'il se trompe sur l'essentiel en faisant de l'agriculture la seule source de valeur. Il avait d'ailleurs l'intention, dira-t-il, de lui dédier son livre, mais Quesnay mourut avant.
De retour à Kirkcaldy, il travaille dix ans chez sa mère. Le livre paraît l'année où les colonies américaines déclarent leur indépendance, ce qui n'est pas indifférent : la dernière partie contient une analyse serrée du coût des colonies pour la métropole.
Comment la division du travail enrichit
Le livre s'ouvre sur un atelier d'épingles, exemple devenu si célèbre qu'il a parfois éclipsé le reste.
Un ouvrier seul, écrit Smith, qui tirerait le fil, le couperait, l'affûterait, en forgerait la tête et emballerait le tout, ne ferait pas une vingtaine d'épingles par jour. Dans un atelier où la fabrication est partagée en dix-huit opérations distinctes, dix hommes en produisent plusieurs dizaines de milliers. Smith donne trois raisons à cet écart : l'habileté acquise par la répétition, le temps gagné à ne pas passer d'une tâche à l'autre, et l'invention de machines, que l'ouvrier spécialisé est le mieux placé pour imaginer.
D'où vient la division du travail ? Non d'un plan, mais d'une propension humaine à troquer, échanger et marchander, que Smith tient pour un trait d'espèce. Chacun se spécialise parce que chacun y gagne, et personne n'a conçu l'ensemble.
Cette division a toutefois une limite, et la formule est restée : elle est bornée par l'étendue du marché. Un porteur d'eau ne peut vivre de son métier dans un hameau. De là l'importance que Smith accorde aux routes, aux canaux et à la navigation, qui élargissent le marché et permettent une spécialisation plus poussée.
L'intérêt de chacun et l'ordre d'ensemble
Le passage le plus cité du livre tient en deux lignes : ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu'ils prennent de leur propre intérêt ; nous ne nous adressons pas à leur humanité mais à leur amour-propre, et nous ne leur parlons jamais de nos besoins mais de leur avantage.
Smith n'en conclut pas que les hommes sont égoïstes, ce que sa Théorie des sentiments moraux contredirait. Il observe qu'une société étendue ne peut reposer sur l'affection, puisque nous dépendons chaque jour de milliers d'inconnus. L'échange permet la coopération entre gens qui ne se soucient pas les uns des autres, et c'est cette propriété-là qui l'intéresse.
L'expression de main invisible n'intervient qu'une fois, au quatrième livre, dans un contexte précis : le marchand qui préfère placer son capital dans son pays plutôt qu'à l'étranger, par prudence, concourt sans le vouloir à l'intérêt national. Smith l'emploie donc pour décrire une conséquence non voulue d'un comportement ordinaire, non pour énoncer une loi générale du marché. L'usage postérieur a considérablement élargi la formule. Voir l'article ordre spontané.
Ce que Smith attend de l'État
L'ouvrage est souvent présenté comme un plaidoyer pour le laisser-faire, ce qui demande d'être nuancé.
Le quatrième livre est en effet une longue réfutation du système mercantile, c'est-à-dire de la politique qui confond la richesse avec l'accumulation de métaux précieux et qui en déduit qu'il faut vendre beaucoup et acheter peu. Smith y démonte les droits de douane, les primes à l'exportation, les monopoles de compagnies et le régime colonial, en montrant chaque fois que la mesure enrichit un groupe particulier aux dépens de la nation entière.
Mais sa méfiance ne vise pas seulement l'État. Elle vise tout autant les marchands, dont il écrit qu'ils ne se réunissent jamais, fût-ce pour se divertir, sans que la conversation finisse en conspiration contre le public ou en projet de faire monter les prix. Toute proposition de loi venant de ce milieu, ajoute-t-il, doit être examinée avec la plus longue défiance.
Le cinquième livre énumère ce qui revient au souverain : la défense, la justice, les travaux publics que nul particulier n'a intérêt à entreprendre, et l'instruction. Ce dernier point mérite d'être relevé, car Smith y revient sur sa propre thèse : l'homme qui passe sa vie à quelques opérations simples devient aussi stupide qu'une créature humaine peut le devenir, et c'est à l'État de contrarier cet effet par une éducation élémentaire généralisée. Le livre se clôt sur quatre maximes de l'impôt, qui demandent qu'il soit proportionné, certain, commode et peu coûteux à lever.
Les difficultés du livre
Trois points ont nourri des siècles de discussion.
La valeur. Smith distingue valeur d'usage et valeur d'échange, et note le paradoxe de l'eau et du diamant : l'une est indispensable et ne vaut rien, l'autre est inutile et vaut cher. Il explique ensuite la valeur d'échange par le travail, mais hésite entre le travail contenu dans la marchandise et le travail qu'elle permet de commander, et finit par composer le prix naturel de trois revenus, salaire, profit et rente. Cette hésitation a ouvert deux lignées adverses : Ricardo puis Marx d'un côté, qui retiennent le travail, les théoriciens de l'utilité de l'autre, qui abandonneront cette voie au XIXᵉ siècle.
Le prétendu problème d'Adam Smith. Des lecteurs allemands du XIXᵉ siècle ont soutenu qu'il y avait contradiction entre la Théorie des sentiments moraux, fondée sur la sympathie, et la Richesse des nations, fondée sur l'intérêt, et supposé un reniement survenu lors du voyage en France. L'argument ne tient plus : Smith a révisé et augmenté sa Théorie jusqu'à l'édition de 1790, l'année de sa mort, c'est-à-dire bien après la parution de l'autre livre.
L'usage politique. Aucun livre d'économie n'a été davantage invoqué par des camps opposés. On l'a lu comme la bible du libéralisme, comme une critique de la rente et du privilège, comme un plaidoyer pour les salaires élevés, Smith écrivant qu'une société ne saurait être florissante quand la plus grande part de ses membres est pauvre et misérable. Les trois lectures trouvent des pages à citer.
Postérité
Le livre connaît cinq éditions du vivant de l'auteur, la troisième, en 1784, comportant des ajouts substantiels. Il est traduit en français dès 1779 par Jean-Louis Blavet, puis dans la version qui fera autorité par Germain Garnier en 1802.
Son influence est immédiate sur la politique britannique, puis générale. Thomas Malthus et Ricardo partent de lui pour construire l'économie classique. Marx le discute abondamment et lui reconnaît d'avoir vu la source de la valeur dans le travail, tout en lui reprochant de n'avoir pas poussé l'analyse jusqu'au rapport social qu'elle recouvre. Au XXᵉ siècle, l'école autrichienne puis les économistes de Chicago en font leur ancêtre, en retenant surtout le quatrième livre.
Une relecture plus attentive, engagée depuis les années quatre-vingt, s'attache au contraire à rendre au livre son appartenance : il appartient aux Lumières écossaises, il est la partie d'un système moral que son auteur n'a jamais désavoué, et il porte sur l'homme autant que sur les marchandises.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Germain Garnier, dont l'orthographe a été modernisée.
Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts.
La division du travail est limitée par l'étendue du marché.
Les gens de même métier se rencontrent rarement, même pour se divertir, sans que la conversation ne se termine par quelque conspiration contre le public.
Il ne peut y avoir de société florissante et heureuse quand la plus grande partie de ses membres est pauvre et misérable.
Sources principales
Smith, Adam, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction de Germain Garnier revue par Adolphe Blanqui, GF-Flammarion, 1991. Le texte lui-même, lu pour l'exemple de la manufacture d'épingles, la critique du système mercantile et le cinquième livre sur les dépenses du souverain.
Dellemotte, Jean, « La main invisible d'Adam Smith : pour en finir avec les idées reçues », L'Économie politique, 2009. Cette fiche lui doit la mise au point sur l'occurrence unique de l'expression et sur l'écart entre son sens chez Smith et son usage postérieur.
Phillipson, Nicholas, Adam Smith. An Enlightened Life, Yale University Press, 2010. Utilisé pour la chronologie du séjour en France, la rencontre avec les physiocrates et les dix années de rédaction à Kirkcaldy.
Hanley, Ryan Patrick, article « Adam Smith's Moral and Political Philosophy », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026, pour l'état du débat sur le prétendu problème d'Adam Smith.
Bibliographie et lectures recommandées
Smith, Adam, Théorie des sentiments moraux, PUF.
Rothschild, Emma, Economic Sentiments. Adam Smith, Condorcet and the Enlightenment, Harvard University Press, 2001.
Marx, Karl, Théories sur la plus-value, Éditions sociales, pour sa lecture critique de Smith.
Wikipédia FR, article « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Francis Hutcheson figure dans le dialogue
- Karl Marx a commenté
- Voltaire figure dans le dialogue