Francis Hutcheson
Professeur à Glasgow et maître d'Adam Smith, Francis Hutcheson donne forme argumentée au sens moral de Shaftesbury et fait de la bienveillance désintéressée le ressort de la vertu. On lui doit la première formule du plus grand bonheur du plus grand nombre.
Biographie
Francis Hutcheson naît le 8 août 1694 dans le comté de Down, en Ulster, probablement à Drumalig : les sources hésitent sur le lieu exact. Il appartient à une famille de ministres presbytériens d'origine écossaise installée en Irlande, ce qui le place d'emblée à l'intersection des deux mondes dont il sera l'un des traits d'union.
Il étudie à l'université de Glasgow de 1710 à 1718, d'abord les lettres et la philosophie, puis la théologie. Il y reçoit l'enseignement de Gershom Carmichael, dont les cours sur le droit naturel comptent beaucoup pour sa formation. Licencié pour prêcher, il renonce pourtant au ministère et ouvre à Dublin, avec Thomas Drennan, une académie privée pour les familles dissidentes, à qui les universités anglicanes étaient fermées. Il y enseigne pendant onze ans.
Ces années dublinoises sont les plus productives. Il publie anonymement en 1725 une Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu, qui le rend aussitôt célèbre, puis en 1728 un Essai sur la nature et la conduite des passions et des affections. Les deux ouvrages sont rapidement traduits et lus sur le continent.
En 1729, la mort de Carmichael libère la chaire de philosophie morale de Glasgow. Hutcheson lui succède et prend son poste en 1730. Il y restera jusqu'à sa mort. Son enseignement marque durablement l'université : il est l'un des premiers à y professer en anglais plutôt qu'en latin, et il traite la philosophie morale comme un ensemble qui va de la théorie des affections au droit naturel, à l'économie et à la politique. Parmi ses étudiants se trouve Adam Smith, qui parlera plus tard de lui comme de celui qu'on ne saurait oublier.
Son presbytérianisme libéral lui vaut des ennuis : il est poursuivi devant le presbytère de Glasgow pour avoir enseigné que la connaissance du bien et du mal est accessible sans révélation, et pour avoir défendu une bonté naturelle de l'homme peu compatible avec la doctrine calviniste de la corruption. L'affaire n'aboutit pas, mais elle dit bien la tension de sa position : il entendait rester un chrétien orthodoxe tout en fondant la morale sur une disposition naturelle.
Il meurt le 8 août 1746 à Dublin, le jour de son cinquante-deuxième anniversaire. Son grand ouvrage de synthèse, le Système de philosophie morale, est publié par son fils en 1755.
Pensée principale
Hutcheson part d'un problème simple à formuler : d'où vient que nous approuvions certaines actions et en condamnions d'autres ? Les réponses disponibles de son temps le satisfont mal. Dire que nous approuvons ce qui nous est utile ne rend pas compte de l'admiration que nous éprouvons pour un acte généreux accompli dans un pays lointain, il y a mille ans, et qui ne nous profite en rien. Dire que nous approuvons ce que Dieu commande déplace la question sans la résoudre, puisqu'il faudrait encore expliquer pourquoi nous jugeons bon ce qu'il commande.
Un sens moral, au même titre que les autres
Sa réponse est que nous disposons d'un sens moral : une capacité de recevoir des idées de plaisir et de déplaisir à la seule perception des affections d'autrui, sans rien y chercher pour nous. Hutcheson insiste sur le mot sens. Un sens, dans le vocabulaire empiriste qu'il hérite de Locke, est une faculté de recevoir des idées indépendamment de notre volonté. Vous ne décidez pas de trouver une couleur agréable. Vous ne décidez pas davantage de trouver la cruauté odieuse.
Cette thèse a une conséquence qu'il assume : le jugement moral n'est pas un raisonnement. La raison calcule les moyens, elle établit les conséquences, mais elle ne produit jamais, à elle seule, l'approbation. Hutcheson parle à ce sujet d'un sens interne, aux côtés du sens de la beauté qu'il analyse dans la première partie de sa Recherche.
La bienveillance désintéressée
Ce que le sens moral approuve n'est pas n'importe quelle qualité : c'est la bienveillance, c'est-à-dire l'affection tournée vers le bien d'autrui pour lui-même. Hutcheson consacre de longues pages à réfuter l'idée que toute bienveillance apparente masquerait un intérêt caché. Si tel était le cas, soutient-il, nous ne pourrions même pas comprendre ce que nous louons : l'éloge de la générosité serait l'éloge d'une habileté.
Il ne nie pas l'amour de soi, qu'il juge légitime et nécessaire. Il refuse seulement qu'il soit le seul ressort. Le cœur humain comporte selon lui des affections de deux sortes, et la vie morale consiste à les ordonner, non à supprimer l'une.
Vers le calcul du bonheur
Hutcheson fait un pas de plus, qui aura une grande fortune. Si le sens moral approuve la bienveillance, il approuve davantage la bienveillance la plus étendue. Il en tire une mesure : la meilleure action est celle qui procure le plus grand bonheur au plus grand nombre. La formule apparaît dans la Recherche, accompagnée de tentatives d'expressions quasi mathématiques du mérite moral. On la retrouvera, détachée de son cadre sentimentaliste, au cœur de l'utilitarisme de Bentham puis de Mill.
Il y a là une tension que les commentateurs n'ont pas manqué de relever : la morale est dite affaire de sentiment immédiat, et pourtant son critère prend la forme d'un calcul d'agrégation. Hutcheson maintient les deux : le sentiment nous dit ce qui compte, le calcul nous dit comment agir au mieux.
Droit naturel, politique et droit de résistance
La philosophie morale, à Glasgow, englobait ce que nous séparerions aujourd'hui. Hutcheson enseigne aussi le droit naturel, la théorie du contrat, le droit de propriété et les échanges. Il y défend des positions nettes : droits inaliénables de la personne, droit de résistance contre un pouvoir qui rompt le pacte, condamnation ferme de l'esclavage, légitimité du gouvernement représentatif. Ces leçons ont circulé bien au-delà de l'Écosse, en particulier dans les colonies américaines.
Beauté et uniformité dans la variété
La première partie de la Recherche porte sur le beau et mérite d'être lue pour elle-même. Hutcheson y propose une formule célèbre : ce qui nous plaît dans les objets, c'est l'uniformité dans la variété. Un théorème, un visage, une symphonie plaisent parce qu'ils combinent une règle et une diversité. Cette analyse, l'une des premières à traiter le goût comme un objet d'enquête réglée, fait de lui un ancêtre reconnu de l'esthétique moderne.
Œuvres majeures
Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu (1725)
Publiée anonymement, elle est l'œuvre qui le fait connaître et sans doute la plus importante. Elle se compose de deux traités : le premier sur la beauté, où est formulé le principe de l'uniformité dans la variété, le second sur le bien et le mal moraux, où le sens moral est établi et la bienveillance désignée comme l'objet de l'approbation. C'est aussi dans ce second traité qu'apparaît la formule du plus grand bonheur du plus grand nombre, accompagnée de tentatives de formalisation du mérite moral. L'ouvrage connut plusieurs éditions revues, chacune répondant à des objections.
Essai sur la nature et la conduite des passions et des affections, avec illustrations sur le sens moral (1728)
Suite et approfondissement. Hutcheson y propose une psychologie des affections plus fine, distingue les désirs et les sensations, et discute la question de savoir si l'on peut se rendre heureux par décision. Les Illustrations qui ferment le volume constituent sa réponse argumentée aux rationalistes moraux, notamment à Gilbert Burnet : il y soutient que la raison seule ne saurait motiver aucune action, thèse dont Hume fera un usage célèbre.
Brève introduction à la philosophie morale
Manuel issu de son enseignement à Glasgow, d'abord rédigé en latin pour ses étudiants puis traduit. Divisé en trois livres, il couvre l'éthique, le droit naturel privé et le droit public. Longtemps utilisé comme cours, notamment dans les collèges américains du XVIIIe siècle, il est le meilleur témoin de ce que la philosophie morale pouvait désigner avant sa spécialisation.
Système de philosophie morale (1755)
Publié par son fils neuf ans après sa mort, c'est l'exposé le plus complet de sa doctrine, en trois livres. On y trouve la version mûrie de la théorie du sens moral, une théorie des droits articulée, une discussion du contrat social et un traitement de l'esclavage qui compte parmi les plus fermes de son siècle. L'ouvrage est plus systématique que la Recherche, mais la plupart des lecteurs lui préfèrent la vivacité du texte de 1725.
Postérité et influence
Hutcheson occupe dans l'histoire de la philosophie une place de passeur, et c'est à ce titre que son influence a été la plus profonde.
Il est d'abord le point de départ de ce qu'on appelle les Lumières écossaises. En installant à Glasgow un enseignement de la philosophie morale qui part des affections et va jusqu'au droit et à l'économie, il crée le cadre dans lequel travailleront ses successeurs. Adam Smith, son étudiant, reprendra l'architecture de son cours et jusqu'à l'ordre de ses matières. La Théorie des sentiments moraux est à bien des égards une révision critique de Hutcheson : Smith conserve l'idée que la morale se joue dans le sentiment, mais remplace le sens moral par le détour du spectateur impartial, dispositif qui rend compte de la variabilité des jugements que la thèse du sens moral expliquait mal.
Hume lui doit également beaucoup, et le lui écrivait. La thèse selon laquelle la raison seule ne motive aucune action, que Hume développe dans le Traité de la nature humaine, est argumentée par Hutcheson dans les Illustrations sur le sens moral. Les deux hommes diffèrent cependant sur un point décisif : Hutcheson adosse le sens moral à une intention providentielle, alors que Hume se passe entièrement de cette garantie.
L'autre lignée est utilitariste. La formule du plus grand bonheur du plus grand nombre, les tentatives de mesurer le mérite, l'idée que la valeur morale d'une action se juge à la quantité de bien qu'elle produit : Bentham trouvera tout cela chez Hutcheson, et le reconnaîtra. Il abandonnera en revanche le sens moral, qu'il range parmi les principes caprices à écarter. L'utilitarisme classique naît ainsi en partie d'un démontage de son auteur d'origine.
Dans le monde britannique, enfin, Hutcheson a contribué à la formation de ce que l'on appellera la philosophie du sens commun. Thomas Reid n'est pas son disciple direct, mais l'idée que certaines évidences morales ne se démontrent pas sans cesser d'être ce qu'elles sont appartient au même climat intellectuel.
Sa réception américaine mérite une mention. Ses manuels furent utilisés dans les collèges coloniaux, sa défense du droit de résistance et des droits inaliénables a circulé parmi les lettrés des futures États-Unis, et plusieurs historiens, à la suite de Garry Wills, ont soutenu qu'il avait inspiré la formulation de la Déclaration d'indépendance. La thèse a été contestée, notamment par Ronald Hamowy, et la question reste débattue.
Son traitement de l'esclavage, qu'il condamne sans réserve en s'appuyant sur l'inaliénabilité du droit sur soi, a été redécouvert tardivement et vaut aujourd'hui pour l'un des arguments antiesclavagistes les plus nets du premier XVIIIe siècle.
Controverses et débats
Sentimentaliste ou utilitariste avant l'heure ?
La difficulté est interne à son œuvre. D'un côté le jugement moral est un sentiment immédiat, irréductible au calcul. De l'autre, le critère de la meilleure action prend la forme d'une somme de bonheurs à maximiser. Certains lecteurs tiennent la seconde thèse pour un simple corollaire de la première : le sens moral approuvant la bienveillance, il approuve d'autant plus qu'elle est étendue. D'autres y voient deux théories mal articulées, et c'est en séparant les deux que Bentham a pu se réclamer de lui en rejetant le sens moral.
Un sens, vraiment ?
L'objection classique est que les jugements moraux varient dans l'espace et dans le temps bien plus que les perceptions sensibles. Hutcheson répond par l'éducation, l'association d'idées et l'erreur sur les faits : ce qui varie, dit-il, ce sont les croyances sur ce qui est bienveillant, non l'approbation de la bienveillance elle-même. Les rationalistes moraux de son époque, Gilbert Burnet au premier chef, jugeaient la réponse insuffisante et soutenaient que sans fondement rationnel la morale devient affaire de goût.
La place de Dieu dans l'argument
Hutcheson soutient que le sens moral nous a été donné par un créateur bienveillant, ce qui garantit sa fiabilité. Les commentateurs se divisent sur le poids de cette référence. Est-elle un ornement pieux dont la théorie peut se passer, comme le pensait Hume en la supprimant ? Ou en est-elle la pièce portante, puisque sans elle rien ne garantit que nos approbations visent juste ? La seconde lecture a gagné du terrain dans les travaux récents.
Son procès devant le presbytère
Hutcheson fut poursuivi par les autorités presbytériennes de Glasgow pour avoir enseigné que le bien et le mal se connaissent sans révélation et que la nature humaine comporte une bonté réelle. L'affaire éclaire une tension que ses textes ne tranchent jamais tout à fait : comment maintenir une doctrine de la corruption originelle et une morale fondée sur une disposition naturelle bienveillante ? Les interprètes se partagent entre ceux qui voient chez lui un calviniste assoupli et ceux qui le tiennent pour un chrétien rationnel très éloigné de l'orthodoxie de son Église.
L'héritage américain
La thèse défendue par Garry Wills, selon laquelle la Déclaration d'indépendance américaine porterait la marque directe de Hutcheson, a été vivement contestée par Ronald Hamowy et d'autres historiens, qui y voient une surestimation d'une influence réelle mais diffuse. Le débat n'est pas clos et il engage la question plus large du poids respectif de Locke et des moralistes écossais dans la pensée politique des colonies.
Pour aller plus loin
Entrer dans l'œuvre
Lisez d'abord le second traité de la Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu : c'est là que tout se joue et le texte est accessible. Les Illustrations sur le sens moral, qui ferment l'Essai de 1728, sont la pièce à lire ensuite pour comprendre l'argument contre les rationalistes. Le Système de philosophie morale est plus complet mais moins vif.
En français
- Francis Hutcheson, Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu, traduction française disponible aux éditions Vrin. La porte d'entrée naturelle.
- Les traductions françaises du XVIIIe siècle, notamment celles qui ont circulé sous le titre de Recherches sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu, sont consultables sur Gallica et donnent une idée de la réception continentale.
- Des articles de synthèse sur le sentimentalisme moral britannique et les Lumières écossaises sont disponibles sur Cairn.info et OpenEdition Journals.
En anglais
- The Collected Works and Correspondence of Francis Hutcheson, Liberty Fund, qui met en ligne les textes principaux en libre accès.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée Francis Hutcheson, et Internet Encyclopedia of Philosophy pour une présentation plus brève.
- Michael B. Gill, The British Moralists on Human Nature and the Birth of Secular Ethics, Cambridge University Press, 2006.
- James Moore et Michael Silverthorne, travaux sur le droit naturel de Carmichael à Hutcheson, utiles pour comprendre la part juridique de son enseignement.
À lire à côté
Shaftesbury pour l'origine de la thèse, Hume pour sa version la plus radicale, Adam Smith pour sa révision par la sympathie et Bentham pour le destin de la formule du plus grand bonheur.