Panétios de Rhodes

vers 185 av. J.-C. - vers 110 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Cinquième chef de l'école stoïcienne, Panétios de Rhodes a rapproché le Portique de la vie ordinaire et de l'aristocratie romaine. Son traité perdu sur le devoir est la matrice des deux premiers livres du Traité des devoirs de Cicéron.

Biographie

Panétios naît vers 185 av. J.-C. à Lindos, l'une des trois cités de l'île de Rhodes, dans une famille en vue. Rhodes est alors une puissance maritime prospère et un carrefour intellectuel, ce qui explique peut-être l'aisance avec laquelle il circulera toute sa vie entre les mondes grec et romain.

Une formation à travers l'Égée

Il étudie d'abord à Pergame auprès du grammairien Cratès de Mallos, formation littéraire et philologique dont on retrouve la trace dans son souci de l'authenticité des textes. Il gagne ensuite Athènes, où il suit l'enseignement des stoïciens Diogène de Babylone puis Antipater de Tarse, tous deux successeurs de Chrysippe à la tête du Portique. Il y acquiert la doctrine dans sa version la plus systématique, celle qu'il passera ensuite sa vie à assouplir.

Rome et le cercle de Scipion

Le tournant de sa carrière est romain. Panétios se lie à Scipion Émilien, l'un des personnages les plus puissants de la République, qu'il accompagne, selon la tradition, lors de déplacements officiels. Il fréquente le même milieu que l'historien Polybe et compte parmi ses auditeurs romains des juristes et des orateurs comme Quintus Mucius Scaevola et Quintus Aelius Tubéron.

Cette insertion n'est pas un simple détail biographique. Panétios parle à des hommes qui gouvernent, plaident et commandent, non à des étudiants retirés du monde. La question de savoir ce qu'il convient de faire, ici et maintenant, dans une charge donnée, prend chez lui une importance que le stoïcisme ancien ne lui accordait pas au même degré. C'est aussi par lui que la philosophie grecque devient un langage de l'élite romaine, processus dont Cicéron sera deux générations plus tard le grand héritier.

Scolarque et fin de vie

Vers 129 av. J.-C., Panétios succède à Antipater de Tarse et devient scolarque du Portique à Athènes. Il dirige l'école une vingtaine d'années et meurt vers 110 av. J.-C. Parmi ses élèves figurent Hécaton de Rhodes, Athénodore et surtout Posidonius d'Apamée, qui installera à Rhodes un enseignement bientôt plus rayonnant que celui d'Athènes.

Aucun de ses écrits ne nous est parvenu. Nous le connaissons par des titres, par des témoignages dispersés et, de façon privilégiée, par l'usage qu'en a fait Cicéron.

Pensée principale

Panétios appartient à ce que l'on appelle le moyen stoïcisme, période où l'école cesse de défendre un système clos pour se demander ce qu'elle peut en conserver. Son travail consiste moins à ajouter des thèses qu'à retrancher celles qui lui paraissent indéfendables et à rendre praticable ce qui reste.

Ce qu'il retranche

Trois abandons sont attestés. D'abord la conflagration universelle : le stoïcisme ancien soutenait que le monde se consume périodiquement dans le feu avant de renaître identique. Panétios juge cette cosmologie invérifiable et préfère un monde éternel. Ensuite la divination : Chrysippe tenait les présages pour des signes lisibles dans l'enchaînement universel des causes, et Panétios se montre sceptique à l'égard de la mantique comme de l'astrologie. Enfin la survie de l'âme : plusieurs témoignages lui attribuent la négation de toute immortalité, y compris la survie limitée que certains stoïciens admettaient.

Ces trois retraits ont un point commun. Ils écartent ce qui, dans la doctrine, dépendait d'une physique spéculative, et concentrent l'école sur ce qu'elle peut établir par l'observation de la nature humaine et de la vie en société.

Le devoir comme question pratique

Le cœur de son œuvre porte sur ce que les Grecs nommaient kathèkon, le convenable, et que les Latins traduiront par officium. La question n'est plus seulement de savoir ce qu'est la vertu parfaite, mais ce qu'il convient de faire pour un homme qui n'est pas un sage, dans la situation où il se trouve. Le stoïcisme ancien avait tracé un idéal presque inaccessible ; Panétios s'adresse à ceux qui en sont loin et qui doivent pourtant agir.

Il organise cet examen autour de quatre vertus cardinales, la connaissance, la justice, la grandeur d'âme et la convenance, cette dernière désignant la maîtrise et la mesure dont une conduite doit porter la marque. Cicéron en a conservé l'architecture dans les deux premiers livres de son Traité des devoirs, ce qui nous permet de la restituer avec une confiance rare pour un auteur perdu.

Les quatre rôles

L'idée la plus féconde que la tradition lui attribue est celle des quatre personnages ou rôles que chacun tient simultanément. Vous êtes d'abord un être raisonnable, et à ce titre soumis à une loi naturelle commune. Vous êtes ensuite un individu doté d'un caractère et d'aptitudes propres, qu'il serait absurde de contrarier. Vous occupez en outre une position que les circonstances et la naissance vous ont donnée. Vous avez enfin fait des choix qui vous engagent, métier, charge, mode de vie.

L'obligation morale naît de la composition de ces quatre niveaux, non du premier seul. Deux personnes placées dans la même situation objective ne doivent donc pas nécessairement la même conduite, sans que la morale cesse pour autant d'être universelle dans son principe. Cette articulation d'un fondement commun et d'une différenciation des devoirs est l'un des apports durables du stoïcisme à la pensée morale : elle donne un contenu à l'idée de dignité de la nature humaine tout en respectant la singularité des trajectoires.

Un eudémonisme adouci

Panétios maintient que la vertu suffit au bonheur, thèse stoïcienne par excellence, mais il accorde aux biens extérieurs une place que l'orthodoxie leur refusait. La santé, les ressources, la considération ne sont pas des biens au sens strict, et pourtant une morale qui prétendrait les ignorer tout à fait ne serait d'aucun usage. Ses adversaires y ont vu une concession au sens commun, ses lecteurs une lucidité. Vous retrouvez dans cet eudémonisme assoupli la raison du succès romain du stoïcisme : une doctrine exigeante devenue enseignable à des hommes d'action.

Œuvres majeures

L'œuvre de Panétios est perdue. Nous en connaissons quelques titres par Diogène Laërce et par des mentions dispersées, et nous en possédons un reflet exceptionnellement fidèle dans un texte latin. Les notices ci-dessous portent donc sur des ouvrages reconstitués, non sur des livres conservés.

Du devoir convenable

C'est son traité capital, en trois livres selon la tradition, consacré à ce qu'il convient de faire. Cicéron déclare s'en être servi pour les deux premiers livres de son Traité des devoirs, l'un sur l'honnête et l'autre sur l'utile. Panétios n'aurait pas traité la question du conflit entre les deux, que Cicéron aborde dans son troisième livre en signalant précisément cette lacune. Vous disposez ainsi d'un cas rare : une œuvre perdue dont le plan et plusieurs raisonnements se lisent en transparence sous un texte conservé.

Du calme de l'âme

Diogène Laërce mentionne un traité portant sur la tranquillité, thème que le stoïcisme partage avec l'épicurisme et qui connaîtra une longue fortune, notamment chez Sénèque et Plutarque. Le contenu nous échappe presque entièrement. Le titre suffit à indiquer que Panétios s'intéressait aux conditions psychologiques de la vie morale autant qu'à ses principes.

Sur les écoles philosophiques

Plusieurs témoignages lui attribuent un travail de critique des textes et des traditions, où il discutait l'authenticité de dialogues attribués à Socrate et évaluait les doctrines rivales. Cette veine philologique, héritée de sa formation à Pergame, le distingue des stoïciens antérieurs et annonce la curiosité encyclopédique de son élève Posidonius.

Sur la providence

L'existence d'un écrit de ce genre est suggérée par les positions qui lui sont prêtées en théologie : il maintient une providence immanente tout en refusant d'en tirer la divination. Le détail de l'argumentation reste conjectural, et la prudence s'impose sur ce point précis, les témoignages étant à la fois brefs et tardifs.

Postérité et influence

Par Cicéron, et massivement

La postérité de Panétios tient d'abord à un livre qu'il n'a pas écrit. Le Traité des devoirs de Cicéron, rédigé en 44 av. J.-C., a été l'un des textes les plus lus de la culture occidentale : manuel moral de l'Antiquité tardive, lecture de référence des écoles médiévales, puis des humanistes, il figure parmi les premiers ouvrages imprimés. Or ses deux premiers livres suivent le plan et plusieurs raisonnements de Panétios.

Autrement dit, la théorie des quatre rôles, l'examen des devoirs liés aux fonctions sociales et l'idée que l'honnête et l'utile se rejoignent ont circulé pendant deux millénaires sous un nom latin. Érasme lisait Cicéron, les collèges jésuites l'enseignaient, et la morale de l'honnête homme en porte la marque. Panétios est de ces auteurs dont l'influence est inversement proportionnelle à la notoriété.

Dans l'école

À l'intérieur du Portique, son infléchissement a ouvert la voie à Posidonius d'Apamée, qui pousse plus loin l'ouverture aux savoirs particuliers, et plus largement au stoïcisme romain. Quand Sénèque écrit des lettres de direction morale à un correspondant engagé dans les affaires, ou quand Marc Aurèle examine ses devoirs d'empereur, ils travaillent dans un espace que Panétios a ouvert : celui d'une morale stoïcienne adressée à des hommes qui ne sont pas des sages et qui exercent des charges.

Une idée moderne du devoir

L'articulation panétienne entre une obligation commune à tous les êtres raisonnables et des devoirs différenciés selon la situation a trouvé des prolongements inattendus. On peut la lire comme une première formulation du problème que la philosophie morale moderne nomme celui des devoirs de rôle : ce que je dois comme médecin, comme parent ou comme fonctionnaire ne se déduit pas mécaniquement de ce que je dois comme être humain, sans pour autant s'en séparer. La question traverse l'éthique professionnelle contemporaine, où l'on discute de l'obligation propre attachée à une fonction.

Il faut se garder d'anachronisme : Panétios ne pose pas le problème en ces termes et son cadre reste celui d'une nature cosmique rationnelle. Mais la structure de son analyse, qui refuse à la fois le relativisme des situations et l'uniformité d'une règle unique, explique qu'on continue de la citer.

Le revers de la médaille

Cette postérité a un coût. Panétios n'est presque jamais lu pour lui-même, faute de texte, et il arrive qu'on lui attribue tout ce qui, dans le Traité des devoirs, ne ressemble pas à Cicéron. Les historiens de la philosophie hellénistique mettent en garde contre cette tentation : distinguer la part de chacun dans un texte dont une seule version subsiste relève souvent de l'hypothèse.

Controverses et débats

Qu'est-ce qui est de Panétios dans Cicéron ?

C'est la controverse centrale et elle est méthodologique. Cicéron annonce suivre Panétios tout en revendiquant sa liberté, et il écrit pour un public romain avec ses exemples, ses institutions et ses préoccupations. Repérer la source sous l'adaptation suppose des critères que les spécialistes ne s'accordent pas à fixer. Certains considèrent que l'ossature argumentative est intégralement panétienne et que seuls les exemples sont romains. D'autres estiment que Cicéron réorganise la matière en profondeur et que l'on ne peut lui retirer la paternité de plusieurs distinctions. La théorie des quatre rôles elle-même, souvent citée comme la contribution majeure de Panétios, ne nous est connue que par ce canal.

Un abandon ou une trahison du stoïcisme ?

La seconde question est doctrinale. En écartant la conflagration, la divination et la survie de l'âme, en accordant un poids réel aux biens extérieurs, Panétios conserve-t-il le stoïcisme ou le dissout-il ? Les lecteurs favorables soulignent qu'il maintient la thèse décisive, la suffisance de la vertu, et qu'il se borne à retirer des éléments que la physique ne soutenait pas. Les lecteurs critiques observent que le système stoïcien tirait précisément sa force de la solidarité entre physique, logique et morale, et qu'une éthique détachée de sa cosmologie n'a plus le même statut : elle devient une sagesse de l'honnête homme plutôt qu'une science de la nature.

Le débat n'est pas tranché parce qu'il dépend de ce qu'on estime constitutif d'une école. Il se rejoue à chaque fois qu'une tradition se modernise en retranchant ses parties les plus datées.

La portée du scepticisme à l'égard de la divination

On discute enfin l'ampleur de son refus de la mantique. Les témoignages le présentent comme sceptique, mais plusieurs commentateurs se demandent s'il rejetait la divination en principe ou seulement la confiance accordée à ses praticiens. La distinction n'est pas mince : dans le premier cas, il rompt avec une conséquence que Chrysippe tirait de l'enchaînement universel des causes, dans le second il ne fait preuve que de prudence pratique. Les sources, brèves et indirectes, ne permettent pas de conclure fermement.

La négation de l'immortalité

L'attribution d'une négation complète de la survie de l'âme repose sur des témoignages dont la formulation varie. Elle est cohérente avec son matérialisme et son refus du spéculatif, et la plupart des exposés la retiennent. Vous gagnerez cependant à la lire comme une thèse bien attestée plutôt que comme une déclaration citée mot pour mot.

Pour aller plus loin

Commencer par le texte qui en tient lieu

Lisez le Traité des devoirs de Cicéron, dans l'une des éditions bilingues ou dans une traduction française courante. Les livres I et II suivent Panétios de près : vous y rencontrez les quatre vertus, la discussion du convenable et la théorie des rôles. Le livre III, où Cicéron traite du conflit entre l'honnête et l'utile, signale lui-même que Panétios n'avait pas abordé la question, ce qui vous donne un repère utile pour mesurer la part de chacun.

Les recueils de fragments

Les Philosophes hellénistiques d'Anthony Long et David Sedley, traduit aux éditions GF Flammarion, rassemble les témoignages du moyen stoïcisme avec un commentaire qui distingue soigneusement l'attesté du probable. Les Stoïciens, volume de la Bibliothèque de la Pléiade, donne un panorama plus large de l'école.

Le livre VII des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce fournit les éléments biographiques et quelques titres.

Études

Jean-Baptiste Gourinat, Le Stoïcisme, collection Que sais-je ? aux Presses universitaires de France, situe en peu de pages la rupture du moyen stoïcisme. Pour un traitement d'ensemble de la période, la Cambridge History of Hellenistic Philosophy dirigée par Keimpe Algra et ses collaborateurs offre les chapitres de référence, et la Stanford Encyclopedia of Philosophy donne un état de la question dans son entrée consacrée au stoïcisme.

Sur la réception romaine, les travaux consacrés à la formation du vocabulaire philosophique latin par Cicéron éclairent la façon dont kathèkon est devenu officium, déplacement qui n'est pas qu'une affaire de traduction.

Un prolongement

Si la théorie des rôles vous intéresse, comparez-la aux débats contemporains d'éthique professionnelle sur les obligations attachées à une fonction. La confrontation fait apparaître ce que Panétios apporte, un fondement commun qui n'écrase pas les situations, et ce qui lui manque, toute réflexion sur le cas où le rôle commande l'injustice.

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