Phénomène psychique
Aussi appelé : État mental, Psychisches Phänomen, Fait psychique
Classe d'apparitions que la psychologie du XIXe siècle oppose aux phénomènes physiques. Brentano la définit par l'intentionnalité, c'est-à-dire par le fait que tout acte psychique est conscience de quelque chose.
Avant Brentano
Le mot phénomène vient du vocabulaire kantien, où il désigne ce qui apparaît par opposition à la chose en soi. Le mot psychique vient du grec et s'est imposé en allemand au cours du XIXe siècle pour désigner ce qui relève de l'âme sans engager de thèse métaphysique sur elle. Leur réunion répond à un besoin très concret : la psychologie naissante cherchait un objet qu'elle pût étudier sans se prononcer sur la substance de l'âme, question que la physiologie et la théologie se disputaient.
Avant que la question soit posée en ces termes, la tradition distinguait les facultés plutôt que les phénomènes. Descartes opposait deux substances, la pensée et l'étendue, et rangeait du côté de la pensée tout ce qui se passe en nous dont nous avons conscience. L'avantage de passer aux phénomènes est de pouvoir décrire sans trancher : on observe des apparitions, on les classe, on cherche leurs lois.
La thèse de Brentano
Brentano divise tout ce qui apparaît en deux classes, les phénomènes psychiques et les phénomènes physiques. Entendre un son est un phénomène psychique, le son entendu est un phénomène physique. Voir une couleur relève de la première classe, la couleur vue de la seconde. La division ne passe donc pas entre l'intérieur et l'extérieur mais entre l'acte et ce sur quoi il porte.
Il énumère ensuite plusieurs caractères qui permettent de les reconnaître. Le plus important, et celui qui a eu la postérité la plus considérable, est l'intentionnalité : un phénomène psychique contient toujours en lui une référence à un objet, il est conscience de quelque chose, désir de quelque chose, jugement sur quelque chose. Aucun phénomène physique ne présente ce caractère. Une couleur n'est pas couleur de quelque chose, elle est simplement là.
Trois autres caractères complètent le tableau. Les phénomènes psychiques sont les seuls objets de la perception intérieure, qui les saisit avec évidence. Ils se présentent toujours dans une unité, quelque nombreux qu'ils soient à un instant donné. Ils sont enfin, pour Brentano, les seuls à exister réellement, les phénomènes physiques n'ayant qu'une existence d'apparence. Il soutenait aussi qu'ils n'ont pas d'étendue ni de lieu, point sur lequel il est revenu plus tard.
Une classification en trois genres
La division en deux classes s'accompagne d'une classification interne qui rompt avec la tripartition traditionnelle en représentation, sentiment et volonté. Brentano distingue les représentations, qui présentent simplement un objet, les jugements, qui l'affirment ou le nient, et les mouvements de l'âme, qui s'y attachent ou s'en détournent, et qu'il regroupe sous le couple de l'amour et de la haine. Chaque classe se définit par un mode de rapport à l'objet, non par un contenu. Le désir et la crainte sont donc de même genre, ce qui paraît étrange tant qu'on n'a pas vu que ce qui les rapproche est la direction prise à l'égard de ce qui est représenté.
Les difficultés
La construction est élégante et elle a été critiquée aussitôt.
La première difficulté vient du statut des objets. Si tout acte psychique contient son objet en lui-même, où se trouve le centaure que j'imagine ? Brentano a d'abord parlé d'une existence immanente de l'objet dans l'acte, solution que ses élèves ont jugée intenable et qu'il a lui-même abandonnée dans ses travaux tardifs, au profit d'une position où seules des choses existent et où l'acte est simplement une manière d'être d'un sujet.
La deuxième vient de Husserl. Dans ses Recherches logiques, il reprend l'intentionnalité tout en démontant la terminologie qui la portait : parler de phénomènes psychiques et physiques mélange des distinctions hétérogènes, celle de l'acte et du contenu, celle du vécu et de la chose, celle de l'immanent et du transcendant. La phénoménologie conservera le concept central en abandonnant le cadre.
La troisième est la plus brutale. Pour Brentano, est psychique ce qui tombe sous la perception intérieure, ce qui revient à identifier le psychique et le conscient. Freud tient au contraire que des actes psychiques inconscients sont non seulement possibles mais nécessaires pour rendre compte des rêves, des lapsus et des symptômes. Le mot phénomène psychique change alors de sens : il ne désigne plus ce qui apparaît à une conscience, mais ce qui se déduit d'effets observables. C'est la même expression dans deux grammaires incompatibles.
Bergson formule une quatrième objection, de méthode : traiter la vie intérieure comme une collection de phénomènes juxtaposés revient à lui appliquer un modèle spatial qui n'est pas le sien. Ce que l'on nomme un état psychique est un découpage opéré dans une continuité.
Un homonyme à écarter
Il faut signaler un piège propre au français. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l'expression phénomènes psychiques a servi à désigner les faits de télépathie, de prémonition ou de matérialisation que des sociétés savantes entreprenaient alors d'étudier, et pour lesquels on a aussi forgé le terme de métapsychique. Cet usage n'a aucun rapport avec celui de Brentano, mais il est encore vivant dans la langue courante. Quand une source ancienne parle de recherche sur les phénomènes psychiques, il faut vérifier de quoi elle parle.
Que reste-t-il de la question
L'expression a largement disparu du vocabulaire philosophique, remplacée par celle d'état mental. Le problème qu'elle portait est intact : y a-t-il une marque du mental, et laquelle ? Les réponses contemporaines se partagent entre ceux qui retiennent l'intentionnalité, dans la lignée de Brentano, et ceux qui retiennent le caractère qualitatif de l'expérience vécue, en soutenant qu'un état peut être intentionnel sans rien avoir d'un phénomène et que c'est l'effet-que-cela-fait qui résiste à l'explication physique. Les deux critères ne se recouvrent pas, et une partie des débats actuels sur la conscience consiste à savoir lequel est premier.
William James, de son côté, a proposé une troisième voie en décrivant la vie mentale comme un courant de conscience dont les états sont des abstractions commodes. La question de la marque du mental devient alors celle de savoir si le découpage en phénomènes est une découverte ou un artefact de notre manière d'en parler.