Économie du bien-être
Branche de l'économie qui évalue la désirabilité des états sociaux plutôt que de les décrire. Elle suppose une réponse à deux questions qu'elle ne peut trancher seule : en quoi consiste le bien-être d'une personne et comment additionner ceux de plusieurs.
L'héritage utilitariste
Le point de départ est l'utilitarisme. Jeremy Bentham avait posé que la valeur d'une action ou d'une institution se mesure à la quantité de plaisir et de peine qu'elle produit, et qu'il faut viser le plus grand bonheur du plus grand nombre. John Stuart Mill avait nuancé le propos en distinguant la qualité des plaisirs, dans l'Utilitarisme, sans renoncer au critère.
Cette doctrine fournit à l'économie naissante un programme tout fait. Si le bien-être est une grandeur, il peut être mesuré, comparé, agrégé, maximisé. Les économistes du XIXe siècle, Jevons et Edgeworth notamment, ont pris cette ambition au sérieux et ont tenté de construire une arithmétique des satisfactions.
L'ancienne économie du bien-être
La première synthèse systématique est due à Arthur Cecil Pigou, dont The Economics of Welfare paraît en 1920. Pigou admet que l'utilité est cardinale, c'est-à-dire mesurable en quantités, et comparable d'une personne à l'autre. De là deux conclusions pratiques.
D'abord, puisque l'utilité marginale du revenu décroît, un euro vaut davantage pour un pauvre que pour un riche, et une redistribution augmente le bien-être total. Ensuite, certaines activités produisent des effets, bénéfiques ou nuisibles, qui ne passent pas par les prix : la fumée d'une usine, l'entretien d'un jardin visible de la rue. Pigou nomme ces effets des externalités et propose de les corriger par la taxation ou la subvention. Le principe du pollueur-payeur en descend directement.
Cette première économie du bien-être est donc largement interventionniste, et elle l'est pour des raisons qui sont, en dernière analyse, celles de Bentham.
La nouvelle économie du bien-être
Dans les années 1930, Lionel Robbins objecte que les comparaisons interpersonnelles d'utilité n'ont aucun fondement scientifique : rien ne permet d'observer que la satisfaction de l'un est plus grande que celle de l'autre, et les affirmer relève d'un jugement de valeur étranger à l'économie.
L'objection est dévastatrice et ouvre ce qu'on a appelé la nouvelle économie du bien-être. Celle-ci renonce à l'utilité cardinale et se contente de préférences ordonnées : on sait qu'une personne préfère A à B, on ne sait pas de combien. Il faut alors un critère d'évaluation qui ne demande aucune comparaison entre individus.
Le critère retenu est celui de Pareto. Un état est préférable à un autre si au moins une personne y est mieux et personne moins bien. Un état est optimal, au sens de Pareto, s'il n'existe aucun changement qui améliorerait le sort de quelqu'un sans détériorer celui d'un autre.
La prudence de ce critère est aussi sa faiblesse, et il faut le dire nettement : une société où une personne détient tout et les autres rien peut être un optimum de Pareto, car on ne peut rien donner aux seconds sans prendre à la première. Le critère ne dit donc presque rien sur la justice, et beaucoup sur l'efficacité.
Pour en sortir, Nicholas Kaldor et John Hicks proposent des tests de compensation, qui autorisent un changement si les gagnants pourraient dédommager les perdants, même s'ils ne le font pas. Abram Bergson et Paul Samuelson introduisent de leur côté une fonction de bien-être social, qui agrège les préférences selon des pondérations à déterminer. L'une et l'autre solution déplacent la difficulté sans la résoudre : qui décide des compensations, et qui fixe les pondérations ?
Le théorème d'impossibilité
En 1951, Kenneth Arrow démontre un résultat qui change la nature du débat. Si l'on cherche une règle qui agrège des préférences individuelles ordonnées en une préférence collective cohérente, et que l'on exige quelques conditions apparemment raisonnables, aucune règle ne satisfait l'ensemble de ces conditions, hors de la dictature d'un individu.
Le résultat ne clôt pas la discussion, il la réoriente. Il fonde la théorie du choix social, discipline formelle qui explore quelles conditions relâcher et à quel prix, et il rend manifeste que le passage des préférences individuelles à un jugement collectif n'est pas une opération technique mais un choix de valeurs.
La critique de Sen
Amartya Sen est la figure centrale de la période suivante, et sa contribution est à la fois technique et philosophique.
Sur le plan formel, il montre en 1970 qu'il existe une incompatibilité entre le respect d'un domaine minimal de liberté personnelle et le critère de Pareto, résultat qu'il a présenté sous le titre de l'impossibilité d'un libéral parétien. Sur le plan substantiel, il reproche à toute l'économie du bien-être une pauvreté d'information : elle ne retient des situations humaines que l'utilité, c'est-à-dire la satisfaction des préférences, et ignore tout le reste.
Cette pauvreté a des conséquences précises. Une personne durablement privée apprend souvent à se contenter de peu, et ses préférences adaptées enregistrent une satisfaction qui masque la privation. Inversement, deux personnes disposant du même revenu n'en tirent pas les mêmes possibilités selon leur état, leur environnement ou les discriminations qu'elles subissent.
Sen propose donc d'évaluer les situations non par les satisfactions ressenties ni par les biens possédés, mais par les capabilités, c'est-à-dire par ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être. Martha Nussbaum en a développé une version qui précise une liste de capacités centrales.
Les objections philosophiques
John Rawls adresse à l'utilitarisme, et donc à l'économie du bien-être qui en dérive, un reproche de principe : en maximisant une somme, elle traite les personnes comme des réceptacles d'utilité et peut sacrifier le sort des uns au bénéfice du total. Il lui oppose un ordre de priorité où les libertés de base ne sont pas négociables et où les inégalités ne se justifient que si elles profitent aux plus défavorisés.
D'autres critiques viennent de l'écologie. Nicholas Georgescu-Roegen soutient qu'une économie qui ignore les lois de la thermodynamique raisonne sur un monde inexistant, et que l'évaluation du bien-être doit intégrer l'épuisement irréversible des ressources. Kate Raworth a proposé de reformuler l'objectif économique entre un plancher social et un plafond écologique, ce qui revient à borner le bien-être par deux séries de contraintes plutôt qu'à le maximiser.
L'économie du bonheur et les indicateurs
Depuis les années 1970, un courant distinct s'est développé, qui mesure directement le bien-être déclaré par enquête. Richard Easterlin a observé que la satisfaction moyenne déclarée dans un pays n'augmente guère à long terme avec le revenu par habitant, constat devenu le paradoxe d'Easterlin et toujours discuté.
Cette orientation a nourri le mouvement en faveur d'indicateurs alternatifs au produit intérieur brut. L'indice de développement humain, auquel Sen a contribué, en est l'exemple le plus connu ; le rapport remis en 2009 par une commission présidée par Joseph Stiglitz, avec Sen et Jean-Paul Fitoussi, a formulé des recommandations dans le même sens.
Les philosophes y voient un progrès et une nouvelle difficulté. Mesurer le bien-être déclaré revient à revenir aux états subjectifs, c'est-à-dire précisément à ce que Sen reprochait à l'utilitarisme, ce qui laisse entière la question de savoir ce qu'il convient de mesurer.
Ce qui est en jeu
L'économie du bien-être intéresse la philosophie parce qu'elle est le lieu où une discipline a tenté, avec une grande rigueur formelle, de se passer de philosophie morale, et où cette tentative a échoué de manière instructive. Chaque critère proposé, Pareto, compensation, fonction de bien-être social, bonheur déclaré, s'est révélé porteur d'un choix normatif qu'il prétendait éviter.
Il reste de ce parcours une leçon méthodologique : une évaluation collective ne peut pas être neutre, et le débat porte moins sur la technique de l'agrégation que sur ce qui mérite d'être pris en compte.