Encyclopédisme
Projet de rassembler l'ensemble des connaissances, de les ordonner selon un plan raisonné et de les diffuser largement. Il oblige à répondre à trois questions : comment les savoirs se tiennent, qui décide de leur ordre et à quoi sert de le rendre public.
Avant l'Encyclopédie
Le désir de totaliser le savoir est antique. L'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, les Étymologies d'Isidore de Séville au VIIe siècle, le Speculum maius de Vincent de Beauvais au XIIIe, procèdent d'une même ambition, avec des principes d'organisation très différents : par règnes naturels, par les mots, par l'ordre de la création.
Francis Bacon donne au projet sa forme moderne au début du XVIIe siècle, en proposant une classification générale des sciences et un programme de reconstruction du savoir à partir de l'expérience. Les encyclopédistes français se réclameront explicitement de lui.
Le modèle immédiat de l'Encyclopédie est pourtant anglais. La Cyclopaedia d'Ephraim Chambers, parue à Londres en 1728, est un dictionnaire alphabétique des arts et des sciences muni de renvois d'un article à l'autre. Le projet français est né d'une commande de traduction de cet ouvrage, qui a échappé à ses commanditaires.
L'Encyclopédie
Publiée de 1751 à 1772, l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers comprend dix-sept volumes de texte et onze volumes de planches, auxquels s'ajouteront des suppléments et des tables. Plus d'une centaine de collaborateurs y ont participé.
Denis Diderot en est le maître d'œuvre et l'auteur de l'article « Encyclopédie », qui en expose la doctrine. Jean Le Rond d'Alembert, mathématicien, signe en tête du premier volume un Discours préliminaire qui est l'un des grands textes de la philosophie des Lumières, et qui propose une généalogie des connaissances à partir des sensations, dans la ligne de John Locke et de Condillac.
Les contributeurs comprennent Voltaire, Montesquieu, auquel on doit un article sur le goût publié après sa mort, et Jean-Jacques Rousseau pour les articles de musique, outre des savants, des médecins, des juristes et des artisans.
Les trois gestes philosophiques
Trois décisions font de cette entreprise un acte philosophique plutôt qu'un travail de compilation.
L'ordre contre l'alphabet. Un dictionnaire classe par les mots, ce qui est commode et philosophiquement muet. Les encyclopédistes assument l'ordre alphabétique pour la consultation et lui superposent un ordre raisonné, l'arbre encyclopédique, qui rattache chaque article à une branche du savoir. L'arbre est construit sur les trois facultés de l'entendement, mémoire, raison et imagination, dont dérivent l'histoire, la philosophie et la poésie. Diderot reconnaît lui-même le caractère conventionnel de cette division et compare ailleurs le savoir à un réseau plutôt qu'à un arbre, image dans laquelle on a vu une anticipation de problèmes très actuels.
La dignité des arts mécaniques. Les onze volumes de planches représentent des métiers, des outils, des gestes de travail, et les articles correspondants ont été rédigés après enquête dans les ateliers. Ce choix rompt avec une hiérarchie ancienne qui séparait les arts libéraux, dignes de l'homme libre, des arts mécaniques, laissés aux mains. Il affirme que le savoir de l'artisan est un savoir.
Le renvoi comme arme. Les renvois d'un article à l'autre ne servent pas seulement à la navigation. Diderot explique dans l'article « Encyclopédie » qu'ils permettent de rapprocher des idées qui s'éclairent ou se détruisent mutuellement. Un article orthodoxe sur une question religieuse peut ainsi renvoyer à un article qui le mine. Ce dispositif a nourri la réputation subversive de l'ouvrage, et il faut ajouter que les historiens en discutent l'efficacité réelle : beaucoup de lecteurs du XVIIIe siècle y cherchaient d'abord des informations techniques.
Une entreprise sous surveillance
L'histoire éditoriale est mouvementée. L'ouvrage est condamné dès 1752, son privilège est révoqué en 1759 et il est mis à l'Index. La publication se poursuit avec des protections officieuses, notamment celle du directeur de la librairie Malesherbes, et les derniers volumes de texte paraissent sous une fausse adresse.
Diderot découvre en outre que son libraire, Le Breton, a censuré en secret les épreuves des derniers volumes, en supprimant des passages jugés dangereux. Il en reste un ouvrage mutilé, dont l'auteur principal s'est plaint amèrement.
Il faut rappeler, enfin, que l'entreprise était commerciale. L'historien Robert Darnton a montré que l'Encyclopédie fut une affaire d'édition considérable, avec ses contrefaçons, ses stratégies de souscription et ses marges. Cette dimension n'annule pas le projet philosophique, elle en explique en partie la diffusion.
Le mot d'ordre
Diderot écrit que le but d'une encyclopédie est de changer la façon commune de penser. La formule mérite d'être prise au sérieux, car elle sépare l'encyclopédisme de l'érudition. Il ne s'agit pas de conserver un savoir mais de modifier, par sa mise en circulation, la manière dont les hommes jugent.
C'est pourquoi l'encyclopédisme appartient à l'histoire politique autant qu'à l'histoire des sciences. Rendre publics les procédés d'un métier, les arguments d'une controverse ou les fondements d'une institution revient à retirer à quelques-uns un monopole sur l'explication du monde.
Les encyclopédismes suivants
Le projet a été repris, chaque fois sur d'autres bases.
Auguste Comte propose au XIXe siècle une classification des sciences fondée non plus sur les facultés de l'esprit mais sur la complexité croissante de leurs objets, des mathématiques à la sociologie. Il nomme loi encyclopédique le principe de cet ordre, et en fait le fondement d'un enseignement destiné à unifier les esprits.
Au XXe siècle, Otto Neurath lance avec le soutien de Rudolf Carnap une Encyclopédie de la science unifiée, dont l'ambition est de montrer l'unité des sciences par le langage. Le projet, interrompu par la guerre, reste inachevé, et l'ironie de l'histoire veut que son volume le plus célèbre soit celui qui a le plus contribué à ruiner cette ambition, La Structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn.
En France, l'Encyclopédie française dirigée par Lucien Febvre à partir des années 1930 abandonne l'ordre alphabétique pour un plan thématique, et l'Encyclopædia Universalis cherche après-guerre un équilibre entre articles de fond signés et dictionnaire.
L'encyclopédisme sans auteur
Le tournant contemporain est celui de la rédaction collaborative, dont Wikipédia est l'exemple massif. Il réalise l'ambition de diffusion universelle sur une échelle que les encyclopédistes n'imaginaient pas, en renonçant à deux de leurs principes.
Il n'y a plus d'arbre : la structure émerge des liens, sans plan raisonné préalable. Il n'y a plus d'auteur identifié : l'autorité ne vient pas d'un nom mais d'une procédure, celle de la citation obligatoire des sources et de la révision permanente.
Ces deux renoncements sont philosophiquement intéressants et discutés. Les uns y voient l'accomplissement du projet, débarrassé du paternalisme du savant ; les autres une perte, puisque la question de l'ordre du savoir, qui faisait l'intérêt de l'encyclopédisme classique, n'est plus posée par personne.
Ce qui reste en débat
Trois questions traversent toute cette histoire. L'ordre du savoir reflète-t-il la structure des choses ou celle de notre esprit ? Diderot penchait pour la seconde réponse, Comte pour la première, et le choix commande tout le reste.
La diffusion suffit-elle à émanciper ? L'encyclopédisme le suppose, et l'expérience du XXe siècle, où l'accès à l'information n'a pas toujours produit le jugement, invite à y regarder de plus près.
Enfin, une encyclopédie doit-elle être neutre ou engagée ? Celle de Diderot ne l'était pas, et elle le cachait à peine. Les encyclopédies contemporaines se réclament de la neutralité, laquelle est elle-même une position que l'on peut interroger.