Le mohisme

Ve siècle av. J.-C. - fin du IIIe siècle av. J.-C. Chine ancienne 7 min de lecture

École fondée par Mozi au Ve siècle avant notre ère, principale rivale du confucianisme sous les Royaumes combattants. Organisation disciplinée autant que doctrine, elle défend le souci impartial, condamne la guerre offensive et juge les positions par leur utilité.

Une école et une organisation

Mozi, dont le nom signifie maître Mo, serait né dans les décennies qui suivent la mort de Confucius. Les sources le présentent comme un homme de condition modeste, familier des métiers et des techniques, ce qui tranche avec l'origine des lettrés confucéens et se lit dans sa doctrine comme dans son vocabulaire : il raisonne volontiers par analogies d'artisan, en comparant la règle morale à l'équerre et au compas du charpentier.

L'école qu'il laisse est structurée. Elle a des responsables, que les textes désignent par un titre particulier, elle exige de ses membres une vie frugale et une obéissance stricte, et elle intervient dans les affaires du temps. Ses ingénieurs se sont spécialisés dans la fortification et la défense, au point qu'une partie du corpus qui nous reste traite de machines de siège et de techniques de résistance. Peu d'écoles philosophiques auront ainsi mis leur principe en pratique de manière aussi littérale : puisque la guerre d'agression est condamnable, les mohistes aident les attaqués.

Les thèses

La doctrine est articulée autour de quelques positions explicitement énoncées, chacune traitée dans des chapitres propres.

Le jian ai, que l'on traduit par amour universel ou, plus exactement, par souci impartial, en est le principe. Les désordres du monde viennent de ce que chacun fait une différence entre les siens et les autres. Le remède consiste à ne plus faire cette différence dans la répartition du soin que l'on accorde.

La condamnation de la guerre offensive en découle directement. Les mohistes développent contre elle une argumentation méthodique : la guerre d'agression est un crime à grande échelle, elle ruine l'attaquant autant que l'attaqué, et elle ne profite qu'à quelques-uns. Ce refus de l'agression ne s'étend pas à la défense, qu'ils tiennent pour légitime et qu'ils ont servie techniquement.

La promotion des hommes de valeur réclame que les charges publiques aillent aux compétents, quelle que soit leur origine, et non aux parents du prince. Cette thèse est l'un des points où le mohisme a le plus durablement marqué la pensée politique chinoise.

L'unification des critères exige qu'à chaque niveau de la société les jugements s'alignent sur un même étalon, remontant jusqu'au souverain et, au-delà, jusqu'au Ciel. La portée de cette doctrine est discutée : on y a vu une théorie de l'autorité politique, et aussi une théorie de l'objectivité des normes.

La volonté du Ciel fournit la garantie de l'ensemble. Le Ciel, pour Mozi, veut le bien de tous les hommes sans distinction, voit ce qui se fait et récompense ou punit. Il défend également l'existence d'esprits qui observent les actions humaines, et il critique le fatalisme, cette croyance selon laquelle ce qui arrive était fixé d'avance, parce qu'elle décourage l'effort.

La modération dans les dépenses, enfin, s'applique aux funérailles, au deuil prolongé et à la musique rituelle. Tout ce qui est dépensé en prestige est soustrait à la nourriture, au vêtement et à l'abri des vivants. Cette position a heurté de front la culture des élites et explique une part de l'impopularité du mouvement.

Une méthode d'argumentation

L'apport du mohisme ne tient pas seulement à ses thèses. Il tient à sa manière de les défendre, qui introduit dans la pensée chinoise des procédures explicites de justification.

Mozi propose trois critères pour évaluer une doctrine : son accord avec ce que firent les sages souverains du passé, son accord avec ce que les gens ont vu et entendu, et son utilité lorsqu'on l'applique au gouvernement. Les deux derniers critères sont remarquables : l'un invoque le témoignage, l'autre les conséquences. Le critère de l'utilité, en particulier, traverse toute la doctrine et a conduit des commentateurs contemporains à rapprocher le mohisme de l'utilitarisme, voire à parler d'un conséquentialisme d'État. Le rapprochement est éclairant, à condition de ne pas oublier que le bien dont il s'agit n'est pas le plaisir mais un ensemble de biens déterminés, et que l'autorité du Ciel y joue un rôle que l'utilitarisme ignore.

Les chapitres tardifs du corpus, souvent appelés chapitres dialectiques, vont beaucoup plus loin. Ils contiennent des définitions, des analyses de la cause et du nom, des discussions sur l'ambiguïté, et aussi des propositions de géométrie, d'optique et de mécanique. C'est l'ensemble le plus développé de réflexion logique et scientifique que nous ait laissé la Chine ancienne. Les textes sont très abîmés et leur reconstitution est l'un des chantiers difficiles de la sinologie ; les travaux d'Angus Graham au XXe siècle y ont fait date.

Les adversaires

Le mohisme s'est constitué contre le confucianisme et il en a reçu des réfutations qui ont fixé son image.

Mencius attaque le souci impartial en soutenant que la bienveillance se construit par cercles, à partir de la famille, et qu'une sollicitude sans attache particulière est sans racine. Il formule le reproche dans les termes les plus durs de la polémique antique, en accusant Mozi de mettre le père au rang d'un passant.

Xunzi, pour qui Philotopie ne propose pas encore de fiche, s'attaque plutôt à la critique mohiste des rites et de la musique : il y voit une méconnaissance de leur fonction civilisatrice, et une doctrine qui, à force de n'estimer que l'utile, appauvrit ce qui fait tenir une société.

Zhuangzi, ou les auteurs qui lui sont attribués, raille l'austérité mohiste et observe qu'une doctrine qui exige des hommes plus qu'ils ne peuvent donner se condamne elle-même.

Han Fei et les penseurs du légisme partagent avec les mohistes le souci de l'efficacité et le refus des arguments de tradition, mais rejettent l'idée qu'une morale, quelle qu'elle soit, puisse gouverner les hommes : seules la loi, la récompense et la sanction y parviennent.

Disparition et redécouverte

Le mohisme s'éteint comme école organisée au moment de l'unification impériale, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Les raisons de cette disparition sont débattues : la fin des guerres entre États privait ses ingénieurs de leur fonction, son organisation disciplinée s'accordait mal avec un empire centralisé, et le confucianisme devenu doctrine officielle n'avait aucun intérêt à conserver les textes de son adversaire.

Le corpus a survécu par hasard, dans un état médiocre, et n'a guère été lu pendant deux millénaires. Sa redécouverte date de la fin du XIXe siècle, quand des lettrés chinois en établissent une édition critique et que des réformateurs y cherchent des ressources contre le familialisme et pour l'égalité. Au XXe siècle, le mohisme a été tour à tour présenté comme un socialisme avant l'heure, comme un parallèle chinois du christianisme et comme une anticipation de la science : chacune de ces lectures projette sur lui des catégories étrangères et doit être maniée avec précaution.

Ce qu'il reste

La recherche actuelle s'intéresse moins à ces rapprochements qu'au mohisme pour lui-même, et sur deux points surtout.

Le premier est l'argumentation. Les chapitres sur le souci impartial sont parmi les premiers textes chinois à procéder par thèse, objection et réponse, et à expliciter les critères auxquels une position doit satisfaire. Qu'on accepte ou non la doctrine, cette exigence a durablement modifié la manière de débattre dans les écoles de la Chine ancienne.

Le second est la question morale elle-même. Le mohisme est l'une des rares traditions antiques à avoir formulé un principe d'impartialité strict et à l'avoir défendu contre l'objection des attachements particuliers. Le débat qui l'a opposé aux confucéens recoupe, sous d'autres termes, les discussions contemporaines sur les devoirs envers les lointains et sur la place que nous accordons légitimement aux nôtres.

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