Confucianisme

VIe siècle av. J.-C. - toujours actif Chine et Asie orientale 8 min de lecture

Tradition chinoise issue de l'enseignement de Confucius, centrée sur le sens de l'humain, les rites et la formation de soi par l'étude. Devenue idéologie d'État sous les Han, refondée sous les Song, contestée puis réhabilitée au XXe siècle.

Confucius et son temps

Confucius vit à la fin du VIe et au début du Ve siècle avant notre ère, dans un monde en décomposition. L'autorité des Zhou n'est plus qu'un nom, les principautés se font la guerre, et les rites qui réglaient les rapports entre les hommes ne sont plus observés. Confucius se présente non comme un novateur mais comme un transmetteur : il prétend restituer une sagesse ancienne que son époque a perdue.

Sa pensée nous est connue par les Entretiens, recueil de propos et de dialogues compilé après sa mort par ses disciples, et dont la composition s'est étalée sur plusieurs générations. Vous n'y trouverez pas de traité mais des remarques brèves, souvent adressées à un disciple nommé, et parfois contradictoires selon l'interlocuteur. Cette forme n'est pas accidentelle : l'enseignement y est ajusté à la personne.

Les thèses centrales

Le ren. Le terme est traduit par humanité, bienveillance, ou sens de l'humain. Il désigne la disposition qui fait qu'on traite autrui comme un être à qui l'on doit quelque chose. Confucius refuse de le définir et l'explique par des exemples. Il en donne pourtant une formule proche de la règle d'or : ne pas imposer à autrui ce qu'on ne voudrait pas subir.

Le li. Les rites, au sens large : les cérémonies, mais aussi les formes de politesse, les usages du deuil, la manière de s'adresser à un supérieur ou à un cadet. Le confucianisme accorde aux formes une importance qui surprend souvent les lecteurs européens. L'argument est que l'intention morale n'existe pas à l'état pur : elle a besoin de formes pour se constituer et pour se transmettre. Une société sans rites n'est pas plus libre, elle est désarmée.

La piété filiale et les cinq relations. L'ordre social se pense à partir de la famille, et les devoirs se déclinent dans des relations dissymétriques : parent et enfant, aîné et cadet, mari et femme, souverain et sujet, ami et ami. Cette dissymétrie est réciproque, chaque position comportant ses obligations propres, mais elle demeure une hiérarchie.

Le junzi. Souvent traduit par homme de bien ou honnête homme, le mot désignait d'abord le fils de prince. Confucius en fait une qualité acquise par l'étude et le travail sur soi, ouverte en droit à quiconque. Ce déplacement est l'une de ses innovations majeures : la noblesse devient morale.

La rectification des noms. Si les mots ne désignent plus correctement les réalités, le gouvernement devient impossible. Un prince qui ne gouverne pas ne mérite pas le nom de prince. Cette thèse donne au langage une fonction politique directe.

Le gouvernement par la vertu. L'ordre ne vient pas d'abord des lois et des châtiments mais de l'exemple donné par les gouvernants. Un prince qui se tient droit n'a pas besoin de contraindre.

Les débats internes

Le confucianisme n'est pas une doctrine mais une discussion, et ses désaccords internes sont aussi instructifs que ses thèses.

La nature humaine. Mengzi, au IVe siècle, soutient que la nature humaine est bonne et que la vertu consiste à cultiver des germes déjà présents, dont il donne pour preuve la réaction spontanée devant un enfant tombé dans un puits. Xunzi, une génération plus tard, soutient l'inverse : la nature humaine est mauvaise, ou plutôt grossière, et la vertu est le produit d'un façonnage par les rites et l'étude. Les deux positions, tenues également pour confucéennes, commandent deux politiques différentes, l'une qui mise sur l'éducation des dispositions, l'autre sur l'institution.

La place du ciel. Le ciel est-il une puissance personnelle, un ordre impersonnel, ou la régularité même des choses ? Les textes permettent les trois lectures, et les écoles successives n'ont pas tranché de la même manière.

Les critiques anciennes

Deux adversaires ont forcé le confucianisme à se définir.

Mozi reproche aux lettrés leur attachement aux rites coûteux, les funérailles en particulier, et leur amour gradué, qui commence par la famille. Il oppose un amour impartial et un critère d'utilité collective. Le débat entre partialité fondée sur les relations et impartialité est l'un des plus riches de la philosophie chinoise ancienne, et il a son équivalent exact dans la discussion européenne entre éthiques du soin et bienveillance impartiale.

Han Fei et les légistes objectent que la vertu du prince ne suffit pas et que seule une loi publique, impersonnelle et sanctionnée, peut tenir un État. L'empire Qin, fondé sur ces principes, a d'ailleurs persécuté les lettrés. L'histoire chinoise ultérieure combinera les deux, avec un appareil légal d'inspiration légiste habillé d'un vocabulaire confucéen.

De la doctrine à l'État

Sous la dynastie Han, à partir du IIe siècle avant notre ère, le confucianisme devient l'idéologie officielle. Les classiques entrent au programme des examens, et le recrutement des fonctionnaires par concours sur les textes, mis en place puis perfectionné sur plus d'un millénaire, fait de l'étude des classiques la voie d'accès au pouvoir. Ce lien entre un corpus philosophique et un appareil d'État n'a pas d'équivalent occidental, et il explique à la fois la longévité du confucianisme et le soupçon de conformisme qui l'accompagne.

Le néoconfucianisme

Sous les Song, à partir du XIe siècle, une refondation d'ampleur se produit. Face au bouddhisme, qui offrait une métaphysique et une sotériologie, les lettrés en construisent une à leur tour. Zhu Xi, au XIIe siècle, édifie la synthèse qui dominera sept siècles : il articule le principe, li, et le souffle ou l'énergie matérielle, qi, et il fixe le canon des Quatre Livres, qui remplace les Cinq Classiques comme base de l'enseignement.

Au XVIe siècle, Wang Yangming déplace l'accent. Contre une orthodoxie qui plaçait la connaissance dans l'étude des textes et dans l'enquête sur les choses, il soutient l'unité de la connaissance et de l'action, et la présence en chacun d'un savoir moral inné qu'il suffit de ne pas obscurcir. Le débat entre ces deux écoles structure la pensée de l'Asie orientale jusqu'au XIXe siècle.

Le confucianisme se diffuse par ailleurs en Corée, où il devient à l'époque Joseon plus rigoureux encore qu'en Chine, au Japon et au Vietnam, chaque aire en modifiant l'accent.

Les rencontres et les ruptures

Les jésuites du XVIIe siècle, Matteo Ricci en particulier, présentent à l'Europe un confucianisme épuré de ses aspects cultuels, afin de le rendre compatible avec le christianisme. Leibniz s'en enthousiasme et y voit la confirmation d'une théologie naturelle universelle. Cette lecture est largement une construction, mais elle a durablement influencé l'image européenne de la Chine.

Au XXe siècle, le mouvement du 4 mai 1919 fait du confucianisme le responsable du retard chinois et de l'oppression des femmes. La révolution culturelle, un demi-siècle plus tard, en organise la destruction systématique. Parallèlement, des penseurs comme Mou Zongsan et Tang Junyi élaborent à Hong Kong et à Taïwan un nouveau confucianisme qui dialogue avec Kant et Hegel.

Controverses actuelles

Est-ce une religion ? La question a des enjeux pratiques, en matière de statut juridique des cultes. Le confucianisme comporte des rites, un culte des ancêtres et une référence au ciel, sans dieu créateur ni clergé ni salut. Les spécialistes se partagent, et plusieurs préfèrent parler de tradition plutôt que de trancher.

Compatible avec la démocratie ? Le débat sur les valeurs asiatiques, dans les années 1990, a vu des gouvernements invoquer une tradition confucéenne de la hiérarchie et de l'harmonie pour justifier des régimes autoritaires. Amartya Sen a objecté, textes en main, que la tradition chinoise comporte aussi une exigence de remontrance au prince et que l'argument culturel sert surtout des intérêts politiques immédiats. D'autres auteurs défendent l'idée d'une démocratie méritocratique d'inspiration confucéenne, thèse vivement discutée.

La question des femmes. Les cinq relations placent l'épouse en position subordonnée, et les pratiques qui s'en sont suivies ont été dénoncées dès le début du XXe siècle. Des travaux contemporains cherchent à distinguer la structure patriarcale historique de ce que le ren et le li pourraient signifier sans elle. La discussion est ouverte et elle ne se tranche pas par la seule exégèse.

Le renouveau officiel. Depuis les années 2000, le confucianisme connaît en Chine une réhabilitation d'État, avec restauration de temples, enseignement des classiques et usage diplomatique de la figure de Confucius. Les observateurs discutent de ce que cette promotion doit à la philosophie et de ce qu'elle doit au besoin d'un récit de légitimité.

Par où entrer

Lisez les Entretiens, qui tiennent en un volume mince, dans une traduction annotée. Enchaînez avec le Mengzi, plus argumenté, puis avec quelques chapitres du Xunzi pour mesurer le désaccord sur la nature humaine. Pour le néoconfucianisme, les anthologies de textes de Zhu Xi offrent une entrée plus praticable que les œuvres complètes. Évitez les florilèges de maximes sans contexte, qui transforment une pensée des situations en recueil de proverbes.

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