Cambridge

Angleterre de l'Est, Royaume-Uni 7 min de lecture

Ville universitaire de l'est de l'Angleterre, dont l'université est fondée au début du XIIIe siècle. Deux moments y comptent pour la philosophie : l'école platonicienne du XVIIe siècle, qui résiste au mécanisme, et la naissance de la philosophie analytique autour de Russell, Moore et Wittgenstein.

L'université

La tradition situe la fondation en 1209, quand des maîtres quittent Oxford à la suite d'un conflit avec les habitants et s'installent sur la Cam. L'institution se développe ensuite par l'addition de collèges, chacun disposant de bâtiments, de revenus et d'une vie propre.

Cette structure explique une particularité de la vie intellectuelle locale. À Cambridge, on n'appartient pas seulement à une université mais à un collège, où l'on mange, loge et discute. Beaucoup de ce qui s'y est produit en philosophie est passé par des conversations de table et des sociétés restreintes plutôt que par des cours publics.

L'humanisme et les débuts modernes

Érasme séjourne à Cambridge dans les années 1510 et y enseigne le grec. Son passage s'inscrit dans l'effort humaniste pour revenir aux textes anciens dans leur langue, contre la scolastique tardive.

Francis Bacon y fait ses études à partir de 1573, très jeune, à Trinity College. Il en garde, de son propre aveu, une insatisfaction : l'enseignement qu'il y reçoit lui paraît tourné vers la dispute plutôt que vers la découverte. Cette insatisfaction est à l'origine de son projet d'une science fondée sur l'observation et l'expérience.

Les platoniciens de Cambridge

Le premier apport proprement philosophique de la ville date du XVIIe siècle. Un groupe de théologiens et de philosophes, réunis principalement autour d'Emmanuel College et de Christ's College, forme ce que l'on appelle depuis l'école platonicienne de Cambridge. Les noms les plus cités sont ceux de Benjamin Whichcote, de Ralph Cudworth et de Henry More.

Ils écrivent dans un moment de double tension. D'un côté, le calvinisme rigoureux dominant dans les milieux puritains anglais fait de la prédestination le ressort du salut et laisse peu de place à la raison humaine. De l'autre, la philosophie nouvelle, celle de Descartes et surtout celle de Hobbes, décrit un univers de corps en mouvement où l'esprit n'a plus de statut clair.

Leur réponse combine deux refus.

Contre le calvinisme, ils soutiennent que la raison n'est pas l'ennemie de la foi mais son instrument, et que le bien n'est pas bien parce que Dieu le commande : il serait alors arbitraire. Whichcote parle de la raison comme d'une lampe que Dieu a placée dans l'homme.

Contre le mécanisme, ils soutiennent qu'une matière purement inerte ne peut pas rendre compte de l'organisation du vivant ni de la pensée, et introduisent des principes intermédiaires, comme la nature plastique de Cudworth, pour expliquer ce que le choc des corps n'explique pas.

Henry More, qui avait d'abord accueilli Descartes avec enthousiasme, engage avec lui une correspondance où il objecte que l'esprit doit avoir une forme d'étendue pour agir sur le corps. C'est une difficulté que le cartésianisme n'a jamais vraiment résolue.

Anne Conway, qui ne pouvait accéder à l'université en tant que femme, travaille avec More par correspondance et compose un traité posthume où elle soutient que la matière et l'esprit ne sont pas deux substances mais deux degrés d'une même réalité. Son cas rappelle ce que les institutions de l'époque excluaient.

Ces auteurs ont longtemps été négligés. On les redécouvre depuis quelques décennies, notamment parce que leurs objections au mécanisme anticipent des discussions contemporaines sur l'émergence et sur la place de la conscience dans la nature.

Newton et les mathématiques

Isaac Newton entre à Trinity College en 1661 et y occupe ensuite la chaire lucasienne de mathématiques. Son œuvre n'est pas philosophique au sens où on l'entend ici, mais elle fixe pour deux siècles le modèle de ce qu'est une explication scientifique, et toute la philosophie des Lumières s'écrit par rapport à elle. Sa proximité avec Henry More, qu'il fréquenta, a nourri de longues discussions d'historiens sur la part de métaphysique présente dans sa conception de l'espace.

La naissance de la philosophie analytique

Le second grand moment commence à Trinity College dans les dernières années du XIXe siècle.

Bertrand Russell et George Edward Moore, tous deux étudiants puis membres du collège, rompent avec l'idéalisme alors dominant dans les universités britanniques. Ils lui opposent un réalisme et, surtout, une méthode : analyser les propositions pour dégager leur forme logique, et traiter les problèmes philosophiques un à un plutôt que d'édifier des systèmes.

Russell, avec Alfred North Whitehead, entreprend de montrer que les mathématiques se ramènent à la logique. L'ouvrage qui en résulte, publié entre 1910 et 1913, est d'une difficulté redoutable et son programme échouera pour des raisons que la logique du XXe siècle mettra au jour. Il laisse cependant des outils qui ont transformé la discipline.

Moore, de son côté, travaille sur la morale et sur le sens commun, et soutient que le bien est une notion indéfinissable que l'on ne peut réduire à une propriété naturelle.

Wittgenstein

Ludwig Wittgenstein arrive à Cambridge en 1911 pour travailler avec Russell. Sa trajectoire y est discontinue : il part, combat dans l'armée austro-hongroise, enseigne dans des écoles de village autrichiennes, revient en 1929, soutient le Tractatus comme thèse devant Russell et Moore, puis occupe une chaire à partir de 1939.

Cambridge est donc le lieu des deux philosophies de Wittgenstein, celle du Tractatus et celle qui la conteste. Le passage de l'une à l'autre s'y est joué, notamment dans ses échanges avec le mathématicien Frank Ramsey et avec l'économiste italien Piero Sraffa, dont une objection restée célèbre l'aurait conduit à abandonner l'idée que la proposition est une image de la réalité.

Son enseignement y prend une forme particulière : des séances tenues dans sa chambre, devant un petit nombre d'auditeurs, sans notes, dont les cahiers d'étudiants constituent aujourd'hui une part importante du corpus. Le Moral Sciences Club, société de discussion de l'université, a été le théâtre de plusieurs de ses affrontements.

Après Wittgenstein

Elizabeth Anscombe étudie à Cambridge, devient l'élève puis l'exécutrice testamentaire de Wittgenstein, traduit les Recherches philosophiques et enseigne à son tour dans l'université à partir de 1970. Son travail sur l'intention et son appel à revenir à une éthique des vertus ont ouvert des chantiers encore actifs.

Bernard Williams y occupe une chaire de philosophie morale puis la direction de King's College. Sa critique du moralisme et sa réflexion sur la chance morale relancent la discussion sur les limites de la philosophie morale systématique.

Amartya Sen, venu de l'Inde pour étudier à Trinity College, y revient plus tard comme maître de ce même collège. Ses travaux sur le choix social, sur les famines et sur les capabilités relient l'économie à la philosophie morale dans une tradition que Cambridge avait déjà illustrée avec Henry Sidgwick et avec les économistes du XXe siècle.

Ce qui caractérise le lieu

On peut dégager de cette histoire un trait constant, que l'on retrouve d'une époque à l'autre.

À chaque fois, la philosophie s'y est développée au contact des mathématiques et des sciences, et non contre elles. Les platoniciens discutent avec les mécanistes, Russell part des fondements de l'arithmétique, Wittgenstein converse avec un mathématicien et un économiste, Sen travaille sur des données statistiques. Cette proximité a donné à la philosophie faite à Cambridge son goût pour la précision et sa méfiance envers les grandes constructions.

Elle a aussi ses limites, que ses critiques ont signalées : une tendance à traiter comme techniques des questions qui ne le sont pas entièrement, et un désintérêt long pour l'histoire de la philosophie. Ces reproches, adressés plus largement à la tradition analytique, ont perdu de leur force au cours des dernières décennies.

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