Oxford

Angleterre, Oxfordshire, Royaume-Uni 8 min de lecture

Plus ancienne université du monde anglophone, Oxford a été le foyer de deux grands moments de la philosophie : l'école franciscaine et les Calculateurs de Merton au Moyen Âge, puis la philosophie du langage ordinaire et le renouveau de l'éthique au XXe siècle.

Une université sans acte de naissance

On enseigne à Oxford dès la fin du XIe siècle, sans qu'aucun document ne fonde l'institution. Elle s'est constituée par agrégation : des maîtres s'y installent, des étudiants affluent, des privilèges leur sont reconnus. Vers 1200, l'ensemble ressemble à une université au sens médiéval, c'est-à-dire à une corporation de maîtres et d'écoliers. Les premiers collèges apparaissent dans le courant du XIIIe siècle, et c'est cette structure collégiale, où l'on vit et étudie ensemble dans des maisons autonomes, qui donnera à Oxford son caractère durable.

Un épisode a compté : la dispersion de 1209, après une querelle avec les habitants de la ville, conduit une partie des maîtres à s'établir ailleurs. C'est là, selon la tradition, l'origine de Cambridge. Les deux universités anglaises sont sœurs par une brouille.

Le siècle franciscain

Le premier moment philosophique d'Oxford s'ouvre au XIIIe siècle, autour du couvent franciscain et d'un homme, Robert Grosseteste, que la tradition présente comme son premier chancelier. Il commente Aristote, traduit du grec et consacre des travaux à l'optique, persuadé que la lumière est la forme première de la corporéité et que la géométrie est la clé du monde physique. Roger Bacon, son cadet, développe cette orientation en insistant sur la nécessité d'une science expérimentale et sur l'usage des mathématiques.

L'accent est distinctif. Là où Paris privilégie la théologie spéculative et le commentaire de l'Éthique, Oxford s'intéresse tôt à la nature, aux mathématiques et à l'optique. Cette inflexion explique en partie ce qui suivra.

Duns Scot y enseigne au tournant du XIVe siècle et y élabore les thèses qui lui vaudront le titre de docteur subtil, notamment sur l'univocité de l'être et sur l'individuation. Guillaume d'Ockham y étudie et y commente les Sentences sans jamais obtenir la maîtrise, ce qui lui laissera le surnom d'inceptor. Sa critique des universaux, son exigence d'économie dans les explications et sa réforme de la logique se forment dans ce milieu.

Les Calculateurs de Merton

Au XIVe siècle, un groupe de maîtres du collège de Merton - Thomas Bradwardine, Guillaume Heytesbury, Richard Swineshead, Jean Dumbleton - entreprend d'appliquer le calcul aux qualités : la vitesse, la chaleur, l'intensité d'une couleur. Ils formulent ce qu'on appelle le théorème de la vitesse moyenne, selon lequel un corps uniformément accéléré parcourt la même distance qu'un corps se déplaçant à la vitesse moyenne pendant le même temps.

Il serait anachronique d'en faire des physiciens modernes : leur démarche reste logique et conceptuelle, et ils ne mesurent rien. Mais le geste consistant à traiter mathématiquement des variations d'intensité a traversé les siècles, par Nicole Oresme à Paris puis par la tradition qui mène à Galilée. Peu de lieux peuvent revendiquer une filiation intellectuelle aussi longue.

De la Renaissance à la science expérimentale

Érasme séjourne à Oxford en 1499 et y rencontre John Colet, dont l'enseignement des Écritures sans l'appareil scolastique le marque durablement. C'est là, pour une part, que se noue son humanisme.

Thomas Hobbes y fait ses études au début du XVIIe siècle et en garde un souvenir hostile : l'enseignement aristotélicien qu'il y reçoit lui paraîtra toute sa vie le modèle du verbiage d'école. John Locke appartient à Christ Church pendant des décennies, d'abord comme étudiant, puis comme membre chargé d'enseignements, jusqu'à ce qu'il en soit privé en 1684 sur ordre royal pour ses sympathies politiques.

Dans les années 1650, Oxford abrite un groupe d'hommes qui se réunissent pour faire des expériences : Robert Boyle et son assistant Robert Hooke y travaillent sur la pompe à vide, Christopher Wren et John Wilkins participent aux discussions. Ce cercle est l'un des noyaux dont sortira la Royal Society, fondée à Londres en 1660. L'université, institution conservatrice, n'y est pour rien ; la ville et ses réseaux, beaucoup.

Le XIXe siècle : religion et idéalisme

En 1833 s'ouvre ce qu'on appellera le mouvement d'Oxford, autour de John Keble, Edward Pusey et John Henry Newman. Le débat est théologique - il porte sur la nature de l'Église anglicane et sur son héritage catholique - mais il a une portée philosophique par les questions qu'il soulève sur l'autorité, la tradition et le développement de la doctrine.

À la fin du siècle, Oxford devient le foyer de l'idéalisme britannique. Thomas Hill Green et Francis Herbert Bradley y lisent Hegel et opposent à l'empirisme dominant une philosophie de la totalité et des relations internes. C'est cette philosophie que la génération suivante prendra pour cible, à Cambridge d'abord, puis à Oxford même.

Le moment du langage ordinaire

Le second grand moment philosophique d'Oxford s'étend des années 1930 aux années 1960. Il porte plusieurs noms : philosophie analytique d'Oxford, philosophie du langage ordinaire, parfois philosophie linguistique.

Son intuition commune est qu'un grand nombre de problèmes philosophiques traditionnels naissent d'un emploi tordu du langage, et qu'un examen patient de la manière dont nous parlons effectivement les dissout ou les reformule. Gilbert Ryle, dans La Notion d'esprit, publié en 1949, attaque ainsi ce qu'il appelle le dogme du fantôme dans la machine, c'est-à-dire la conception cartésienne de l'esprit comme substance intérieure.

John Langshaw Austin mène des enquêtes minutieuses sur les verbes de l'action, sur l'excuse, sur la perception, et découvre que certains énoncés ne décrivent rien mais accomplissent quelque chose : promettre, baptiser, déclarer. Sa théorie des actes de langage naîtra de ces analyses. Peter Strawson y ajoute une métaphysique descriptive, qui cherche la structure du schéma conceptuel dont nous usons réellement. Paul Grice élabore une théorie de ce qui est signifié sans être dit.

On a beaucoup reproché à cette philosophie de se perdre dans des nuances de vocabulaire. L'objection a sa force, mais elle manque ce qui s'y jouait : une méfiance de principe envers les théories qui commencent par réformer le langage pour résoudre leurs propres difficultés.

Le renouveau de l'éthique

Un autre fil, décisif, se tisse à Oxford dans les mêmes années. Elizabeth Anscombe, Philippa Foot, Iris Murdoch et Mary Midgley, arrivées à l'université à la faveur de la guerre, refusent la réduction de la morale à l'expression de préférences ou à la prescription. Anscombe, dans un article de 1958 devenu célèbre, soutient qu'une philosophie morale sérieuse est hors d'atteinte tant qu'on ne dispose pas d'une psychologie philosophique adéquate, et que les notions d'obligation et de devoir moral, héritées d'un cadre législatif abandonné, devraient être mises de côté. Foot développera à partir de là une éthique des vertus fondée sur ce qu'est une vie humaine réussie.

C'est aussi à Oxford qu'Isaiah Berlin prononce en 1958 sa leçon inaugurale sur les deux concepts de liberté, qui distingue la liberté négative comme absence d'entraves et la liberté positive comme maîtrise de soi, et qui met en garde contre la manière dont la seconde peut justifier la contrainte. Berlin y soutient également le pluralisme des valeurs : des biens authentiques peuvent être incompatibles entre eux, sans qu'aucune synthèse les concilie.

La génération suivante prolonge cette vitalité. Bernard Williams y conduit sa critique de l'utilitarisme et de la prétention de la morale à surplomber la vie. Derek Parfit, longtemps membre d'All Souls, y écrit sur l'identité personnelle et sur nos obligations envers les générations futures. Charles Taylor y fait sa thèse puis y occupe une chaire de théorie sociale et politique. Amartya Sen y enseigne l'économie politique dans les années 1980, au moment où il élabore l'approche par les capabilités. Peter Singer y poursuit ses études de troisième cycle et y rencontre le petit groupe qui l'amènera à écrire sur la condition animale.

Ce que le lieu aura produit

Deux traits se retrouvent d'un bout à l'autre de cette histoire, malgré les six siècles qui séparent Merton d'Austin.

Le premier est le goût de l'analyse fine, appliquée à des objets que d'autres traditions jugent trop menus : l'intensité d'une qualité, le sens d'un verbe, la différence entre une excuse et une justification.

Le second est une organisation matérielle qui n'a rien d'anecdotique. Le système des collèges, l'enseignement individuel, la proximité constante entre chercheurs de disciplines différentes ont favorisé une philosophie de conversation plutôt que de système. On y écrit des articles plus volontiers que des traités, et l'on y discute ses thèses avant de les publier. Le lieu a fabriqué une manière de penser, et c'est à peu près la meilleure définition de ce qu'est un lieu philosophique.

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