Iéna
Petite ville de Thuringe où s'élaborent, entre 1790 et 1807, l'idéalisme allemand et le premier romantisme. Frege y inventera un siècle plus tard la logique moderne.
Une petite ville universitaire
L'université est fondée au milieu du XVIe siècle et demeure longtemps une institution provinciale. Sa situation la sert : elle relève de ducs de Saxe peu fortunés, ce qui l'oblige à recruter de jeunes talents mal payés, et elle se trouve à quelques kilomètres de Weimar, où Goethe exerce des fonctions ministérielles incluant la surveillance de l'université.
Ce voisinage est déterminant. Les auteurs qui enseignent à Iéna dînent à Weimar, les poètes lisent les philosophes et les philosophes suivent les débats littéraires. La densité intellectuelle qui s'installe dans les années 1790 doit beaucoup à cette proximité entre une ville de cour et une ville d'étudiants.
Le kantisme et sa crise
Le mouvement commence par la diffusion de Kant. Karl Leonhard Reinhold, professeur à Iéna à partir de 1787, y donne le premier enseignement systématique de la philosophie critique et contribue plus que quiconque à la faire connaître au public cultivé. Il ne se contente pas de l'exposer : il juge qu'elle manque d'un principe unique et entreprend de la refonder, ouvrant ainsi la question qui occupera la génération suivante.
Car le kantisme arrive à Iéna déjà problématique. Comment articuler la sensibilité et l'entendement ? Que peut bien être la chose en soi, inconnaissable et pourtant posée comme cause de nos représentations ? Ces difficultés, débattues dans les revues et les amphithéâtres, sont le moteur de tout ce qui suit. L'idéalisme allemand ne naît pas contre Kant mais de l'impossibilité de s'arrêter à lui.
Fichte
Fichte succède à Reinhold en 1794 et transforme la chaire en événement. Il y expose sa Doctrine de la science, qui tente de déduire l'ensemble du savoir de l'activité du moi, et il le fait avec une force oratoire dont tous les témoins ont gardé le souvenir. Ses cours attirent un public qui dépasse largement les étudiants en philosophie.
Son séjour s'achève en 1799 dans un scandale. Un article publié dans la revue qu'il dirigeait lui vaut une accusation d'athéisme, et la querelle qui s'ensuit, restée célèbre sous le nom de dispute sur l'athéisme, aboutit à son départ. L'épisode est significatif au-delà de l'anecdote : il montre que la liberté d'enseignement dont jouissait Iéna avait des limites, et que la philosophie post-kantienne était perçue comme dangereuse pour la religion établie.
Schelling
Schelling arrive en 1798, à vingt-trois ans, sur recommandation de Goethe. Il y développe sa philosophie de la nature, qui refuse de traiter la nature comme un simple objet posé devant le sujet et y voit une activité productrice dont l'esprit est le développement le plus élevé.
Cette thèse le rapproche des romantiques présents dans la ville et l'éloigne progressivement de Fichte, pour qui la nature restait un matériau de l'action morale. La rupture entre les deux hommes, consommée par correspondance au début des années 1800, est l'un des moments décisifs de l'histoire de l'idéalisme.
Le cercle romantique
Entre 1798 et 1800, Iéna abrite le premier romantisme allemand. Les frères August Wilhelm et Friedrich Schlegel y résident, avec Caroline Schlegel dont le rôle intellectuel a longtemps été minoré, et le cercle accueille Novalis, Ludwig Tieck et divers visiteurs. La revue Athenaeum, animée par les Schlegel, sert d'organe au groupe.
Ce qui se joue là n'est pas seulement littéraire. Le fragment y devient une forme philosophique, choisie parce qu'un système achevé trahirait selon eux l'inachèvement du réel. L'ironie y devient un instrument de connaissance et non un simple procédé. Et la poésie y reçoit un statut cognitif, capable d'atteindre ce que le concept manque. Ces positions ont été longtemps écartées de l'histoire de la philosophie ; elles y sont revenues depuis un demi-siècle, notamment par les travaux consacrés à l'absolu littéraire.
Hegel
Hegel arrive en 1801, à trente et un ans, sans notoriété. Il y soutient son habilitation, dirige avec Schelling une revue critique de philosophie, puis enseigne comme privat-docent devant des auditoires réduits avant d'obtenir un poste de professeur extraordinaire.
Ces années sont celles de son élaboration la plus intense. Il y rédige des ébauches successives d'un système et y achève, à l'automne 1806, la Phénoménologie de l'esprit, publiée l'année suivante.
L'achèvement de ce livre coïncide avec la bataille qui, le 14 octobre 1806, voit Napoléon écraser l'armée prussienne aux portes de la ville. Hegel avait écrit la veille à un correspondant qu'il avait vu passer l'empereur à cheval et l'avait décrit comme l'âme du monde. La formule est devenue l'un des lieux les plus commentés de l'histoire de la philosophie, parce qu'elle condense sa conviction qu'un individu peut porter, sans le savoir, le mouvement de l'histoire. La bataille désorganise l'université, Hegel perd son logement et ses revenus, et quitte Iéna pour Bamberg où il deviendra rédacteur de journal.
Deux doctorats obtenus de loin
Une particularité administrative de l'université mérite d'être mentionnée, car elle relie Iéna à deux auteurs majeurs qui n'y ont jamais enseigné. La faculté acceptait de délivrer le doctorat sans résidence ni soutenance publique, sur examen du seul mémoire.
Schopenhauer obtient ainsi son titre en 1813 pour son travail sur la quadruple racine du principe de raison suffisante. Marx l'obtient en 1841 pour une thèse consacrée à la différence entre les philosophies de la nature de Démocrite et d'Épicure, adressée à Iéna parce que la faculté y était réputée moins tatillonne que celle de Berlin. Le détail est révélateur du fonctionnement des institutions universitaires allemandes du temps.
Frege et la seconde naissance
La postérité philosophique d'Iéna ne s'arrête pas avec l'idéalisme. Gottlob Frege y passe la quasi-totalité de sa carrière, comme mathématicien, de 1874 à 1918.
C'est là qu'il publie en 1879 son Idéographie, qui invente la logique des prédicats et le maniement des quantificateurs, puis ses travaux sur les fondements de l'arithmétique et ses articles sur le sens et la dénotation. Il travaille dans un isolement presque complet, sans école ni disciples locaux, et son œuvre ne sera reconnue qu'après avoir été lue par Bertrand Russell, Ludwig Wittgenstein et Rudolf Carnap.
La coïncidence a quelque chose de savoureux. La même ville a vu naître la philosophie spéculative allemande et l'instrument logique au nom duquel la philosophie analytique la congédiera un siècle plus tard. Les deux traditions qui ont partagé la philosophie du XXe siècle ont donc un même point de départ géographique, sans que rien ne les relie autrement.
Ce que ce cas apprend
L'exemple d'Iéna éclaire une question qui intéresse l'histoire des idées : à quoi tient la fécondité d'un lieu ? On ne peut invoquer ici ni la richesse, ni la taille, ni le prestige. Ce qui se vérifie, en revanche, c'est la conjonction d'une institution assez pauvre pour recruter des inconnus, d'une liberté d'enseignement réelle bien que fragile, d'un voisinage littéraire immédiat et d'une génération qui avait reçu ensemble le même problème à résoudre.
Ce qui se vérifie aussi, c'est la brièveté du moment. Le cercle romantique se disperse en 1800, Fichte est parti en 1799, Schelling en 1803, Hegel en 1807. Une quinzaine d'années auront suffi, et rien ne fut organisé pour que cela durât.