Deux Traités du gouvernement

John Locke

Titre original : Two Treatises of Government

Publication : 1689

Type : Traite

Analyse

Présentation

Les Deux Traités du gouvernement de John Locke paraissent anonymement à Londres à la fin de 1689, avec la date de 1690 sur la page de titre. Leur auteur ne les a jamais reconnus de son vivant, sauf dans son testament.

Le premier traité est aujourd'hui peu lu : c'est la réfutation méthodique d'un livre que personne n'ouvre plus, la Patriarcha de Robert Filmer, qui faisait descendre le pouvoir absolu des rois de l'autorité paternelle d'Adam. Le second, en revanche, est l'un des textes fondateurs de la pensée politique moderne. Il tient en dix-neuf chapitres et soutient quatre thèses : les hommes naissent libres et égaux, la propriété naît du travail, le gouvernement n'existe que par le consentement de ceux qu'il gouverne, et un peuple dont la confiance a été trahie peut légitimement renverser son gouvernement.

Pendant deux siècles et demi, on a lu ces pages comme la justification de la révolution anglaise de 1688. On sait depuis 1960 qu'elles lui sont antérieures.

Un livre écrit pour une révolution qui n'a pas eu lieu

C'est Peter Laslett qui a établi le fait, en travaillant sur les papiers de Locke et sur la bibliothèque de son protecteur. L'essentiel du texte a été rédigé entre 1679 et 1683, pendant la crise de l'Exclusion, lorsqu'une partie du Parlement tentait d'écarter de la succession le frère catholique de Charles II.

Le changement de date change le livre. Ce n'était pas un commentaire prudent écrit après coup pour légitimer un changement de dynastie déjà accompli : c'était un texte de combat, écrit dans l'entourage de Shaftesbury, au moment où l'on préparait une insurrection. Locke s'enfuit aux Pays-Bas en 1683, après la découverte d'un complot auquel son protecteur était mêlé, et il emporte son manuscrit.

Il ne le publie qu'au retour, et sa préface laisse entendre qu'il vient appuyer le nouveau règne. L'anonymat, lui, ne se comprend que par la première destination du texte : le droit de renverser un roi restait une thèse pendable.

Contre le pouvoir paternel

Le premier traité a l'air d'une querelle d'érudits et il porte sur un point décisif.

Filmer soutenait que Dieu a donné à Adam la souveraineté sur le monde et sur sa descendance, que ce pouvoir s'est transmis aux patriarches puis aux rois, et que tout gouvernement est donc paternel, absolu et de droit divin. Il en concluait qu'aucun homme ne naît libre, puisque chacun naît sujet de son père.

Locke consacre des centaines de pages à défaire cette construction : les Écritures ne donnent pas à Adam le pouvoir allégué, la paternité ne confère pas la propriété sur les enfants, l'autorité des parents est partagée entre le père et la mère, elle est temporaire et ordonnée à l'éducation, et aucune généalogie ne permettrait de désigner l'héritier d'Adam.

Cette démolition n'est pas un exercice. Elle dégage le terrain pour la seule autre origine concevable du pouvoir : le consentement.

L'état de nature

Le second traité commence par un état de nature qui ne ressemble pas à celui de Hobbes.

C'est un état de parfaite liberté et d'égalité, mais non de licence. Il a une loi qui le gouverne, la loi de nature, et cette loi est la raison : elle enseigne que nul ne doit nuire à autrui dans sa vie, sa santé, sa liberté ou ses biens, puisque tous sont l'ouvrage d'un même créateur et envoyés dans le monde pour ses desseins.

Les hommes y ont donc des droits avant toute institution, et c'est le point de départ de tout le livre. Voir l'article état de nature.

Locke ajoute ce qu'il appelle lui-même une doctrine étrange : dans cet état, chacun a le droit de punir les infractions à la loi naturelle, faute de quoi celle-ci serait vaine. C'est de cette dispersion du pouvoir d'exécuter que naîtra la nécessité d'un gouvernement.

La propriété par le travail

Le cinquième chapitre est le plus célèbre et le plus discuté de l'ouvrage.

Dieu a donné la terre aux hommes en commun. Comment un bien commun devient-il le bien d'un seul, sans le consentement de tous ?

La réponse de Locke tient en une phrase : chaque homme a une propriété dans sa propre personne, et le travail de son corps lui appartient en propre. Lorsqu'il mêle son travail à une chose tirée de l'état commun, il y joint quelque chose de sien et en fait par là sa propriété. Le gland ramassé sous un chêne, l'eau puisée à la fontaine, la terre défrichée et ensemencée deviennent ainsi siens.

Deux limites encadrent cette appropriation. Il faut qu'il reste assez de biens, et d'aussi bonne qualité, pour les autres. Et il ne faut rien laisser se gâter, car Dieu n'a pas donné les choses pour qu'elles pourrissent.

L'invention de la monnaie lève la seconde limite. Un métal durable, auquel les hommes ont consenti tacitement une valeur, permet d'accumuler sans rien perdre. Locke en tire que l'inégalité des possessions est ancienne, volontaire et antérieure à toute loi civile.

Le gouvernement comme fiducie

Pourquoi quitter un état où l'on est libre et maître de soi ? Parce que la jouissance y est incertaine : il y manque une loi établie et connue, un juge impartial, et une puissance capable d'exécuter les sentences.

Les hommes s'accordent donc pour former une société, et remettre à un gouvernement le pouvoir de punir qu'ils détenaient chacun. Mais ce qu'ils transfèrent est limité à ce qui sert la fin visée, la conservation de leur vie, de leur liberté et de leurs biens, que Locke rassemble sous le mot de propriété.

Le gouvernement ne devient pas pour autant partie au contrat : il reçoit une mission, une confiance, et il reste comptable. C'est le mot que Locke emploie, et il commande toute la suite.

Il en tire une organisation des pouvoirs : un pouvoir législatif, suprême mais borné, qui ne peut être arbitraire, ni gouverner par décrets improvisés, ni prendre les biens sans consentement, ni déléguer le pouvoir de faire la loi ; un pouvoir exécutif, qui applique et subsiste quand l'assemblée ne siège pas ; et un pouvoir fédératif, qui conduit les rapports avec l'extérieur. Il réserve à l'exécutif une prérogative, c'est-à-dire la faculté d'agir pour le bien public là où la loi se tait. Voir l'article séparation des pouvoirs.

Le droit de résistance

Le dernier chapitre contient la thèse qui a fait le danger du livre.

Lorsque le gouvernement trahit la confiance reçue, qu'il altère le pouvoir législatif, qu'il gouverne contre la loi ou qu'il livre le peuple à une puissance étrangère, il se dissout de lui-même, et le pouvoir retourne à ceux qui l'avaient confié.

À l'objection qu'une telle doctrine met la paix civile à la merci du premier mécontent, Locke répond par l'observation. Les peuples supportent beaucoup, et ne se soulèvent pas pour quelques erreurs de conduite ; il faut une longue suite d'abus, de prévarications et d'artifices, tous tendant au même but, pour qu'ils se décident. Ce ne sont pas les peuples qui font les révolutions, ajoute-t-il, ce sont les gouvernements qui les rendent nécessaires.

Et lorsqu'aucun juge terrestre ne peut trancher entre le prince et le peuple, il ne reste que ce qu'il nomme l'appel au Ciel, c'est-à-dire la force.

Postérité

Peu de livres ont autant servi.

La Déclaration d'indépendance américaine de 1776 en reprend le vocabulaire presque intact, du droit à la vie et à la liberté jusqu'au droit d'abolir un gouvernement devenu destructeur de ses fins. Les révolutionnaires français y puisent aussi, par l'intermédiaire de Montesquieu et des traductions.

Rousseau construit son propre contrat contre celui-ci : chez Locke on s'associe pour protéger des biens que l'on possède déjà, chez Rousseau l'association crée le citoyen et la volonté générale, et la propriété n'est plus un droit antérieur.

Au XXᵉ siècle, Robert Nozick reprend l'appropriation par le travail et la clause qui la limite, qu'il affaiblit, pour fonder un État réduit à la protection des droits. Karl Marx, à l'inverse, voit dans ce chapitre cinq la forme théorique achevée de la propriété bourgeoise.

Controverses

La clause de suffisance. Locke exige qu'il reste assez de biens et d'aussi bonne qualité pour les autres. Mais la terre est finie, et la clause devient inapplicable dès qu'elle est partagée. Ses lecteurs se divisent entre ceux qui y voient une condition abandonnée en chemin et ceux qui soutiennent que la productivité du travail la satisfait autrement, un champ cultivé nourrissant plus de monde qu'une friche.

La question coloniale. Locke fut secrétaire des propriétaires de la Caroline et détenait des parts dans une compagnie pratiquant la traite. Son argument selon lequel la terre non cultivée reste en friche et peut être appropriée par celui qui la travaille a servi, de son vivant et après, à justifier la dépossession des peuples amérindiens. Des travaux désormais classiques ont établi ce lien ; d'autres lecteurs font valoir que la doctrine des droits naturels qu'il énonce a tout autant servi à combattre l'esclavage. Les deux faits sont avérés, et c'est cette tension qui nourrit la discussion actuelle.

Le consentement tacite. Locke admet qu'on consente au gouvernement sans le dire, par le seul fait de jouir d'un héritage ou de voyager sur une route du royaume. L'objection est immédiate : un consentement que personne n'a jamais donné ni pu refuser n'est plus un consentement. Hume la formulera en demandant quel pauvre paysan a le choix de quitter son pays. Le contractualisme contemporain tente d'y répondre en remplaçant le consentement effectif par un accord hypothétique.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Jean-Fabien Spitz.

L'état de nature a une loi de nature pour le gouverner, qui oblige chacun.

Chaque homme a une propriété dans sa propre personne. Personne n'a de droit sur elle, sinon lui-même.

La fin principale pour laquelle les hommes entrent en société est de jouir de leurs propriétés en paix et en sûreté.

Ce ne sont pas les révolutions qui rendent les gouvernements nécessaires, mais les gouvernements qui rendent les révolutions nécessaires.

Sources principales

Locke, John, Le Second Traité du gouvernement, traduction et notes de Jean-Fabien Spitz, PUF, 1994. Le texte lui-même, lu pour l'état de nature, le chapitre sur la propriété, l'organisation des pouvoirs et le chapitre final sur la dissolution.

Laslett, Peter, introduction critique à son édition des Two Treatises of Government, Cambridge University Press, 1960. Cette fiche lui doit la datation de l'ouvrage entre 1679 et 1683 et la conséquence qu'il en tire sur son sens.

Spitz, Jean-Fabien, John Locke et les fondements de la liberté moderne, PUF, 2001. Utilisé pour la discussion de la clause de suffisance et du consentement tacite.

Tully, James, An Approach to Political Philosophy. Locke in Contexts, Cambridge University Press, 1993. Source de la mise en rapport entre l'argument de la terre non cultivée et la colonisation de l'Amérique.

Bibliographie et lectures recommandées

Locke, John, Lettre sur la tolérance, GF-Flammarion.

Hobbes, Thomas, Léviathan, Vrin ou Gallimard.

Rousseau, Jean-Jacques, Du contrat social, GF-Flammarion.

Wikipédia FR, article « Traités du gouvernement civil », consulté en novembre 2026.

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