L'état de nature

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Aussi appelé : État de nature, Condition naturelle des hommes

Politique 8 min de lecture

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Condition hypothétique des êtres humains en l'absence de pouvoir politique et de lois civiles. Elle sert d'expérience de pensée pour déterminer ce que l'État apporte et ce qu'il peut légitimement exiger.

Avant les modernes

L'idée d'une humanité antérieure aux institutions circule bien avant le XVIIe siècle, sous des formes différentes.

Les poètes grecs et latins décrivent un âge d'or, temps d'abondance sans propriété ni lois, dont la mémoire alimentera plus tard les versions optimistes de l'état de nature. Lucrèce, dans De la nature, propose au contraire un récit des commencements où les premiers hommes, robustes et dispersés, vivent sans langage ni contrat avant que la nécessité ne les rapproche.

Dans la République de Platon, le personnage de Glaucon expose une thèse qui annonce le contractualisme : la justice serait née d'un accord entre des hommes incapables de commettre l'injustice impunément et las de la subir. Platon expose cette position pour la réfuter, mais il en fixe les termes.

La tradition du droit naturel, des juristes romains aux scolastiques puis à Grotius et Pufendorf, fournit l'autre héritage : l'idée qu'il existe des règles obligatoires antérieures à toute loi positive, accessibles à la raison. L'état de nature moderne naît du croisement de ces deux lignées.

Hobbes : la guerre de tous contre tous

Avec Hobbes, la notion prend sa forme classique. Le Léviathan, publié en 1651 au sortir de la guerre civile anglaise, en donne la version la plus célèbre.

Le raisonnement part d'une égalité de fait : les hommes sont assez semblables en force et en habileté pour que le plus faible puisse tuer le plus fort, par ruse ou par alliance. De cette égalité naît une égalité d'espérance, donc la concurrence pour les mêmes biens. Trois causes de conflit en découlent, la rivalité, la méfiance et la recherche de la réputation.

L'état de nature est donc un état de guerre, où chacun a droit à toutes choses, où rien n'est juste ni injuste faute d'un pouvoir commun, et où il n'y a ni industrie, ni agriculture, ni arts, ni lettres, ni société. La vie y est décrite comme solitaire, misérable, pénible, quasi animale et brève.

Hobbes anticipe l'objection historique et y répond avec franchise : peut-être un tel état n'a-t-il jamais existé partout ; mais on en observe la figure dans la guerre civile, dans certaines sociétés sans autorité centrale et, de façon permanente, dans les relations entre États souverains, qui vivent entre eux sans juge commun. L'argument ne demande pas d'être vrai historiquement pour être efficace.

La conclusion est l'institution d'un souverain par convention, auquel chacun abandonne son droit de se gouverner soi-même, à condition que les autres en fassent autant.

Locke : un état sans juge, non un état de guerre

Locke conteste la description hobbesienne dans le Second Traité du gouvernement civil, publié en 1689. L'état de nature y est un état de liberté et d'égalité, mais non de licence, car il est gouverné par une loi de nature que la raison peut connaître et qui interdit de nuire à autrui dans sa vie, sa santé, sa liberté ou ses biens.

Deux conséquences importantes suivent. D'abord, la propriété existe avant l'État : chacun a la propriété de sa personne et donc du travail de son corps, et ce travail confère un titre sur ce qu'il transforme, dans certaines limites. Ensuite, l'état de nature se distingue de l'état de guerre, qui n'apparaît que lorsque quelqu'un entreprend de soumettre un autre à son pouvoir absolu.

Ce qui manque à l'état de nature n'est donc pas la loi mais son administration : il n'y a ni loi établie et reconnue, ni juge impartial, ni force pour exécuter les sentences. Chacun étant juge dans sa propre cause, les conflits s'enveniment. On sort de cet état par consentement, pour remédier à ces inconvénients, et le gouvernement reste tenu par la finalité qui l'a institué, ce qui fonde un droit de résistance.

Rousseau : une hypothèse assumée

Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, publié en 1755, reproche à ses prédécesseurs une faute de méthode : ils ont décrit l'homme naturel en lui prêtant les passions de l'homme social, la vanité, l'avidité et le calcul, et ont ainsi mis dans les prémisses ce qu'ils voulaient conclure.

Son homme naturel est solitaire, errant, sans langage articulé, sans propriété et sans guerre. Il n'est ni bon ni méchant au sens moral, ces notions supposant des rapports durables qui n'existent pas encore. Deux principes suffisent à le décrire : l'amour de soi, souci naturel de sa conservation, et la pitié, répugnance à voir souffrir un semblable. À quoi s'ajoute une capacité spécifique, la perfectibilité, qui explique que cet état n'ait pas duré.

Rousseau prévient explicitement qu'il s'agit d'un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être jamais existé et qui n'existera probablement jamais, dont il faut pourtant avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Rarement le statut d'expérience de pensée aura été énoncé avec autant de clarté.

Les autres usages classiques

Spinoza donne à la notion une tournure singulière : dans l'état de nature, le droit de chacun s'étend aussi loin que sa puissance, et les gros poissons y mangent les petits sans injustice. L'État ne corrige pas une faute morale, il augmente la puissance de chacun.

Kant en fait un état non pas nécessairement violent, mais dépourvu de droit public, où aucune prétention ne peut être garantie. Il en tire un devoir : sortir de cet état et entrer dans une condition juridique est une obligation, et non une simple prudence. Il étend ensuite le raisonnement aux États eux-mêmes, ce qui fonde son projet de paix perpétuelle.

Les objections

La critique historique est la plus ancienne. David Hume, dans son essai sur le contrat originel, observe qu'aucun peuple n'a jamais fondé son gouvernement sur un accord de ce genre, et que les institutions naissent de l'habitude et de l'intérêt plutôt que d'une promesse. L'obéissance s'explique par ses avantages, non par un consentement mythique.

Hegel reproche à la construction son abstraction : elle suppose des individus déjà formés, dotés de volonté et de droits, comme si la personne juridique n'était pas elle-même le produit d'une histoire et d'institutions.

Marx ironise sur ce qu'il appelle les robinsonnades du XVIIIe siècle, ces récits où un chasseur ou un pêcheur isolé sert de point de départ. L'individu solitaire n'est pas l'origine de la société mais son produit tardif, tel que le fait apparaître précisément la société bourgeoise.

Une objection plus récente, formulée par Carole Pateman dans Le Contrat sexuel, soutient que les théories de l'état de nature peuplent celui-ci de chefs de famille masculins et présupposent donc la subordination des femmes au lieu de la questionner. L'accord fondateur entre égaux dissimulerait un second pacte, jamais discuté.

L'anthropologie, enfin, a contesté l'idée d'un avant politique. Les travaux de Pierre Clastres sur les sociétés amérindiennes décrivent des sociétés sans État qui ne sont pas des sociétés sans pouvoir ni sans règles, mais des sociétés organisées pour empêcher la séparation d'un pouvoir coercitif. Il n'y a pas d'humanité pré-politique à observer.

Les reprises contemporaines

La notion n'a pourtant pas disparu, elle s'est transformée.

Rawls, dans Théorie de la justice, remplace l'état de nature par la position originelle, situation hypothétique où des partenaires rationnels choisissent des principes de justice sous un voile d'ignorance qui leur cache leur place future dans la société. Il précise que ce dispositif n'est ni historique ni même possible : c'est un procédé de représentation destiné à modéliser des contraintes d'équité.

Nozick fait le chemin inverse dans Anarchie, État et Utopie, en repartant d'un état de nature lockéen pour montrer qu'un État minimal pourrait en émerger par une suite d'étapes dont aucune ne viole les droits de personne, sans que quiconque l'ait voulu. L'enjeu est de répondre à l'anarchiste sur son propre terrain.

Comment l'utiliser aujourd'hui

Pour lire ces textes sans contresens, posez-vous trois questions à chaque fois. Que met l'auteur dans la nature humaine avant tout contrat ? Ce qui manque à l'état de nature est-il la moralité, l'information, l'arbitrage ou la force ? Et que légitime précisément la sortie de cet état : un souverain absolu, un gouvernement limité, une république, un État minimal ?

Vous verrez alors que l'état de nature n'est pas une description du passé mais un instrument de mesure. Ce que chaque auteur y place détermine ce qu'il pourra ensuite justifier.

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