Le Guide des égarés

Moïse Maïmonide

Titre original : دلالة الحائرين (Dalâlat al-hâ'irîn)

Publication : vers 1185-1190

Type : Traite

Analyse

Le livre s'adresse à un seul lecteur. Joseph ben Juda, disciple de Maïmonide, a quitté Le Caire pour Alep, et son maître lui écrit ce qu'il ne peut plus lui enseigner de vive voix. L'égaré du titre n'est ni l'ignorant ni l'incroyant : c'est l'homme instruit dans la Loi qui a étudié la philosophie et que les deux savoirs mettent en contradiction.

Maïmonide écrit en arabe, avec des caractères hébraïques, dans les dernières années du XIIe siècle. Médecin du vizir, chef de la communauté juive d'Égypte, auteur d'un code complet de la loi rabbinique, il compose là son seul ouvrage proprement philosophique.

Un livre qui ne veut pas être lu d'un trait

L'introduction prévient le lecteur de ce qui l'attend, et ce avertissement est resté célèbre. Les chapitres ne sont pas rangés par matière. Les sujets difficiles sont disséminés, un argument commence ici et s'achève cent pages plus loin. Enfin l'ouvrage contient des contradictions, et Maïmonide énumère sept causes possibles de contradiction dans un livre, en laissant entendre que certaines des siennes relèvent de la dernière, celle qui dissimule volontairement une doctrine aux lecteurs à qui elle nuirait.

Il compare la vérité à des éclairs dans une nuit noire : pour quelques hommes, ils se succèdent au point qu'il fait presque jour ; pour d'autres, un seul éclair dans toute une vie.

Cette manière d'écrire a fait la fortune et le tourment du livre. Au XXe siècle, Leo Strauss en a tiré une méthode de lecture générale, attentive à ce que les philosophes persécutés ne disent qu'à mots couverts. D'autres y voient une pédagogie, et non un secret : on ne met pas entre toutes les mains une doctrine qui, mal comprise, détruirait la foi de qui la reçoit.

Dieu, ou ce qu'on ne peut pas en dire

La première partie s'ouvre sur un travail de vocabulaire. Les mots que l'Écriture applique à Dieu, image, ressemblance, lieu, descendre, voir, sont équivoques : ils signifient autre chose quand ils portent sur Dieu que lorsqu'ils portent sur les hommes. Maïmonide passe ainsi en revue des dizaines de termes, et son but est unique : extirper tout anthropomorphisme, qu'il tient pour une erreur aussi grave que l'idolâtrie.

De là vient sa théologie négative, le point le plus radical du livre. Aucun attribut positif ne convient à Dieu. Dire qu'il est sage, ou puissant, ou vivant, c'est parler d'autre chose que de lui, car ces mots supposent une composition que son unité exclut. Ce qu'on peut dire, ce sont des négations : il n'est pas corps, il n'est pas ignorant, il n'est pas impuissant. Chaque négation écarte une erreur et resserre le silence.

Restent les attributs d'action, qui ne décrivent pas Dieu mais ses effets : quand l'Écriture dit qu'il est miséricordieux, elle nous apprend quelque chose de ce qui arrive, non de ce qu'il est.

Maïmonide tourne cette arme contre les théologiens du Kalam, qu'il examine en détail avant d'en rejeter les prémisses : ils ont construit une physique sur mesure pour obtenir les conclusions qu'ils voulaient, alors qu'il faut recevoir le monde comme il est avant de raisonner sur lui.

Le monde a-t-il commencé ?

La deuxième partie contient le morceau le plus discuté. Maïmonide expose d'abord les preuves des philosophes, qui établissent l'existence, l'unité et l'incorporéité de Dieu à partir de l'éternité du monde. Puis il fait un pas que ni les aristotéliciens ni les théologiens n'avaient fait : il soutient qu'aucune des deux thèses, éternité du monde ou création dans le temps, n'est démontrable.

Les arguments d'Aristote en faveur de l'éternité ne concluent pas, parce qu'ils raisonnent sur le monde constitué en appliquant à son origine des lois qui n'ont cours qu'une fois qu'il existe. Les arguments adverses ne concluent pas davantage. Le choix se fait donc sur d'autres raisons, et Maïmonide choisit la création, pour une raison qu'il expose : l'éternité telle qu'Aristote l'entend rendrait impossible tout miracle et toute prophétie, c'est-à-dire ruinerait la Loi.

Ce raisonnement a fait couler beaucoup d'encre. Certains lecteurs y voient une position philosophique assumée sur les limites de la raison ; d'autres, à la suite de Strauss, pensent que Maïmonide tenait secrètement l'éternité pour vraie.

La prophétie reçoit un traitement du même ordre. Elle n'est pas une irruption arbitraire, c'est la perfection d'un homme dont l'intellect et l'imagination sont achevés, et que Dieu peut seulement empêcher de prophétiser. Moïse fait exception, et Maïmonide met son cas à part.

La providence, Job, et le palais du roi

La troisième partie s'ouvre sur l'interprétation du char d'Ézéchiel, que la tradition rangeait parmi les secrets, et que Maïmonide lit comme une physique et une métaphysique voilées.

Vient ensuite la providence. Après avoir exposé cinq opinions reçues, Maïmonide soutient qu'elle s'étend aux individus humains à proportion de leur intellect : l'homme qui pense est davantage gardé, non par faveur, mais parce que son lien avec l'intelligence divine est plus étroit. Le livre de Job sert d'illustration, chaque personnage portant l'une des opinions examinées.

Le long développement sur les raisons des commandements a marqué la pensée juridique juive. Maïmonide refuse que la Loi commande sans raison : tout commandement a une fin, même quand elle nous échappe. Certains visent à corriger les opinions, d'autres les conduites. L'explication des sacrifices est restée la plus audacieuse : ils ont été permis comme une concession aux habitudes religieuses du temps, pour détourner progressivement un peuple accoutumé au culte sacrificiel.

L'avant-dernier chapitre offre la parabole la plus connue du livre. Les hommes sont répartis selon leur distance au palais du roi : ceux qui sont hors de la ville, ceux qui marchent vers le palais sans le voir, ceux qui tournent autour sans trouver la porte, ceux qui entrent et cheminent dans l'antichambre, et ceux-là seuls qui parviennent devant le roi. Les juristes qui savent la Loi sans la comprendre tournent autour du palais. L'ordre est donc intellectuel, et il déplace la hiérarchie religieuse ordinaire.

Le dernier chapitre corrige pourtant cette hauteur : la perfection humaine ne consiste pas dans la seule connaissance, mais dans l'imitation des voies divines, bonté, droit et justice, exercées sur la terre.

Fortune et querelles

Deux traductions hébraïques paraissent très vite, dont celle de Samuel ibn Tibbon, qui correspond avec Maïmonide pour s'assurer du sens. Une version latine circule au XIIIe siècle, et le livre devient l'un des textes juifs les plus lus par les chrétiens : Albert le Grand, Thomas d'Aquin et Maître Eckhart y puisent, en particulier sur les attributs divins et sur la création.

Dans les communautés juives, la réception est houleuse. La querelle maïmonidienne oppose durant des décennies ceux qui tiennent la philosophie pour nécessaire à la foi et ceux qui y voient sa ruine, et elle va jusqu'à l'autodafé d'écrits de Maïmonide à Montpellier en 1232.

Spinoza, au siècle suivant, discute l'ouvrage dans le Traité théologico-politique et rejette sa méthode d'interprétation, qu'il accuse de plier le texte biblique à une philosophie préalable. Au XXe siècle, l'édition anglaise de Shlomo Pines et l'essai qui l'ouvre, signé Leo Strauss, ont relancé l'étude du livre dans le monde universitaire.

Sources

Sources principales

Maïmonide, Le Guide des égarés. Texte primaire, lu dans la traduction française de Salomon Munk, parue de 1856 à 1866 et disponible en ligne, en particulier l'introduction sur les causes de contradiction, les chapitres de la première partie sur les attributs négatifs, le début de la deuxième partie sur l'éternité du monde et le chapitre du palais dans la troisième.

Maïmonide, Michné Torah, pour mesurer la distance entre le juriste qui codifie la Loi et le philosophe qui en cherche les raisons.

Pines, Shlomo, introduction et notes à sa traduction anglaise, The Guide of the Perplexed, University of Chicago Press, 1963. Cet appareil a servi pour l'identification des sources arabes de Maïmonide.

Strauss, Leo, « How to Begin to Study The Guide of the Perplexed », essai introductif à la même édition, 1963. Cet essai a servi pour la question de l'écriture volontairement contradictoire, dont il tire une méthode de lecture.

Bibliographie et lectures recommandées

Munk, Salomon, Mélanges de philosophie juive et arabe, 1859, pour la situation de Maïmonide dans la philosophie de langue arabe.

Al-Fârâbî, traités sur l'intellect et la cité vertueuse, pour les thèses que Maïmonide reprend sur la prophétie et sur la conjonction de l'intellect.

Wikipédia FR et EN, articles « Guide des égarés » et « The Guide for the Perplexed », consultés en novembre 2026.

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