Logique du sens

Gilles Deleuze

Publication : 1969

Type : Traite

Analyse

Le livre paraît en 1969, un an après Différence et répétition, et il se présente sous une forme qui déroute : non pas des chapitres, mais trente-quatre séries, chacune partant d'un paradoxe, suivies de cinq appendices. Deleuze avertit qu'il s'agit d'un essai de roman logique et psychanalytique, et le guide qu'il choisit n'est pas un philosophe mais Lewis Carroll.

Le pari du livre est qu'Alice au pays des merveilles et les Stoïciens posent le même problème, celui du sens et de l'événement, et que la philosophie a tout à gagner à le reprendre là où ces deux-là l'ont laissé.

Les corps et les incorporels

Deleuze emprunte aux Stoïciens une distinction qu'il tient pour la plus grande rupture de la philosophie antique.

D'un côté, il y a les corps, avec leurs tensions, leurs mélanges, leurs actions et leurs passions. Seuls les corps existent, ils sont les causes les uns pour les autres, et leur temps est le présent, le seul qui soit réellement.

De l'autre, il y a des entités qui n'existent pas mais qui subsistent : les effets, que les Stoïciens appellent des exprimables. Quand le scalpel entre dans la chair, ce sont deux corps qui se mélangent ; mais « être coupé » n'est pas un corps, c'est un attribut qui ne se dit pas en substantif mais en verbe à l'infinitif. L'événement est de cet ordre : verdir, grandir, mourir.

Deux temps correspondent à ces deux registres. Chronos est le temps des corps, un présent qui absorbe le passé et l'avenir. L'Aiôn est le temps de l'événement, qui se divise à l'infini en passé et futur et dont le présent n'est qu'un point sans épaisseur, l'instant où l'on dit que quelque chose arrive.

Le sens comme quatrième dimension

La proposition, dit Deleuze, a trois dimensions reconnues. Elle désigne un état de choses, elle manifeste celui qui parle avec ses croyances et ses désirs, elle signifie par ses rapports à d'autres propositions dans un système de concepts.

Il en ajoute une quatrième, le sens, qui n'est aucune des trois. Le sens n'est pas la chose désignée, puisqu'une proposition fausse a un sens. Il n'est pas l'intention du locuteur, puisqu'il faut déjà comprendre pour l'identifier. Il n'est pas la signification, puisque celle-ci présuppose le sens pour fonctionner.

Le sens est l'exprimé de la proposition, cet incorporel qui se tient à la frontière des mots et des choses, et qui ne se confond ni avec les uns ni avec les autres. Il est attribut de la chose et non de la proposition, et il n'existe pas hors de la proposition qui l'exprime : cette double appartenance fait toute sa difficulté et tout son intérêt.

Deleuze examine alors une série de paradoxes, dont celui de la prolifération indéfinie : si le sens d'une proposition doit être énoncé par une autre proposition, laquelle a son propre sens, on ne s'arrête jamais. Il en conclut que le sens n'est pas à chercher au-dessus ou au fond, mais à la surface, comme un effet.

Surface, profondeur, hauteur

Cette topologie commande tout le livre.

La hauteur est le lieu de Platon : les Idées au-dessus des choses, le mouvement de l'élévation, la question de savoir qui a le droit de prétendre à l'Idée. Deleuze lui associe l'ironie, qui fait valoir un principe supérieur contre ce qui se donne.

La profondeur est le lieu des Présocratiques, et surtout, dans la modernité, celui d'Antonin Artaud. C'est le corps sans surface, où les mots cessent d'être des mots pour devenir des actions physiques, des cris, des blocs sonores qui frappent. Deleuze y voit l'épreuve schizophrénique, et il écrit explicitement qu'il n'y a pas la moindre littérature dans ce passage : la profondeur n'est pas un jeu.

La surface est le lieu du sens et de l'événement, celui que Carroll explore avec ses jeux de mots, ses mots-valises et ses animaux de conversation. Deleuze lui associe l'humour, qui ne monte pas vers un principe mais tient à ras de ce qui arrive.

L'avertissement est net : la surface n'est pas la superficialité, c'est la mince pellicule où quelque chose peut se produire, et elle est fragile. Entre Carroll et Artaud, Deleuze ne fait aucune équivalence et marque la distance qui les sépare.

L'éthique de l'événement

La dernière partie du livre tire de cette logique une morale, et c'est elle qui a le plus marqué les lecteurs.

Si l'événement est un incorporel qui s'effectue dans un corps sans s'y réduire, alors il y a deux manières de le vivre. On peut subir ce qui arrive comme un accident qui nous écrase, ou on peut, selon le mot de Deleuze, contre-effectuer l'événement : dégager en lui la part qui excède son effectuation, et devenir digne de ce qui nous arrive.

La formule reprend le fatum des Stoïciens et l'amor fati de Nietzsche : non pas se résigner, puisqu'il s'agit d'un acte, mais cesser de se poser en victime d'un accident pour saisir ce que l'événement a d'impersonnel. Deleuze l'écrit à propos de la blessure, et son exemple est Joë Bousquet, poète paralysé par un éclat d'obus en 1918, qui écrivait que sa blessure existait avant lui et qu'il était né pour l'incarner.

Le renversement du platonisme

L'un des appendices, consacré à Platon et au simulacre, est devenu un texte à part entière.

Deleuze y soutient que le platonisme ne se définit pas d'abord par la distinction de l'Idée et de la copie, mais par la sélection des prétendants : il s'agit de distinguer les bonnes copies, qui ressemblent à l'Idée intérieurement, des simulacres, qui produisent un effet de ressemblance sans ressemblance réelle. Renverser le platonisme consiste alors à faire monter les simulacres et à affirmer leurs droits, non à remplacer l'Idée par la chose.

Ce que le livre a produit

Michel Foucault consacre aux deux grands livres de Deleuze, en 1970, un article resté célèbre où il écrit qu'un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien. La formule a été citée à contresens pendant trente ans : elle désigne un renversement du platonisme par la pensée de l'événement et du simulacre, non une prophétie de succès.

Le livre lui-même marque une fin. Trois ans plus tard, avec Félix Guattari, Deleuze publie L'Anti-Œdipe, qui change d'outils, de ton et de problème : les surfaces cèdent devant les machines désirantes, et Deleuze dira plus tard qu'il avait cessé de croire à cette topologie.

Il reste de Logique du sens une théorie de l'événement que reprennent aujourd'hui la philosophie de l'art, les études littéraires et les travaux sur le temps, et une manière de lire qui met sur le même plan un roman pour enfants, un fragment stoïcien et un texte clinique.

Sources

Sources principales

Deleuze, Gilles, Logique du sens, Éditions de Minuit, 1969. Texte primaire, lu intégralement, en particulier les séries sur les incorporels stoïciens, celles sur les paradoxes du sens, la série sur l'événement et l'appendice sur Platon et le simulacre.

Carroll, Lewis, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir. Textes primaires, dont Deleuze fait le fil conducteur de son analyse de la surface.

Émile Bréhier, La Théorie des incorporels dans l'ancien stoïcisme,

  1. Cet ouvrage est la source avouée de Deleuze pour la distinction

des corps et des exprimables.

Foucault, Michel, « Theatrum philosophicum », Critique, 1970. Cet article a servi pour la réception immédiate et pour la question du renversement du platonisme.

Zourabichvili, François, Deleuze. Une philosophie de l'événement, PUF,

  1. Cet ouvrage a servi pour l'articulation entre sens, événement et

contre-effectuation.

Bibliographie et lectures recommandées

Deleuze, Gilles, Différence et répétition, 1968, dont Logique du sens est le pendant, consacré non plus à l'être mais au dire.

Deleuze, Gilles et Guattari, Félix, L'Anti-Œdipe, 1972, qui rompt avec la topologie des surfaces.

Wikipédia FR et EN, articles « Logique du sens » et « The Logic of Sense », consultés en novembre 2026.

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