Par-delà bien et mal
Titre original : Jenseits von Gut und Böse
Publication : 1886
Type : Essai
Analyse
Présentation
Par-delà bien et mal paraît en 1886, à compte d'auteur. Nietzsche a quarante-deux ans, il a quitté l'université depuis sept ans, et il vient d'achever Ainsi parlait Zarathoustra, dont presque personne n'a voulu. Le nouveau livre se vendra à une centaine d'exemplaires la première année.
Son sous-titre annonce le programme : prélude à une philosophie de l'avenir. Nietzsche y reprend en prose argumentée ce que Zarathoustra avait dit en images, et il l'organise en deux cent quatre-vingt-seize fragments répartis en neuf parties.
Le titre induit en erreur si on le lit trop vite. Nietzsche ne propose pas d'aller au-delà du bien et du mauvais, ce qui reviendrait à supprimer toute évaluation. Il propose de sortir d'une opposition particulière, celle du bien et du mal au sens moral, qu'il tient pour une invention datée, et de revenir à une autre manière d'évaluer, plus ancienne et selon lui plus saine.
Contre les philosophes
La première partie attaque le point que les philosophes n'examinent jamais : leur propre volonté de vérité.
Pourquoi voulons-nous le vrai, demande Nietzsche, et pourquoi pas plutôt le faux ? La question paraît absurde, et c'est pour cela qu'elle est bonne : elle met au jour une croyance tenue pour évidente. Nietzsche soutient que la fausseté d'un jugement ne suffit pas à le condamner, et que la vraie question est de savoir dans quelle mesure il favorise la vie.
Il formule alors l'un de ses diagnostics les plus durables. Toute grande philosophie a été jusqu'ici la confession de son auteur, une sorte de mémoires involontaires. Ce qu'un philosophe présente comme une démonstration est l'après-coup d'un désir qu'il n'a pas interrogé, et les systèmes se comprennent mieux en demandant quelle morale ils visent qu'en examinant leurs preuves.
Deux prétendues évidences y passent. La première est la foi dans l'opposition des valeurs : on suppose que le vrai vient du vrai, le désintéressé du désintéressé, alors qu'il se pourrait que les choses nobles soient parentes des choses viles, et même qu'elles en procèdent.
La seconde est le sujet. Quand nous disons « je pense », nous croyons décrire un fait ; nous ne faisons que suivre une habitude grammaticale, qui exige un sujet pour tout verbe. Il serait plus exact de dire que ça pense, et même cela dit trop. Nietzsche en conclut que l'âme substantielle, le je qui décide et possède ses états, est un préjugé de la langue.
La préface, elle, vise un homme et un héritage : Platon, qui a inventé l'esprit pur et le bien en soi, et dont le christianisme n'est que la version populaire.
La volonté de puissance
À ce qu'il démonte, Nietzsche substitue une hypothèse, qu'il présente explicitement comme telle.
Supposons que la vie ne soit pas conservation de soi mais accroissement. Supposons que ce qui se passe partout, dans un organisme comme dans une pensée, soit un rapport entre des forces dont les unes commandent et les autres obéissent. Alors le monde considéré du dedans serait volonté de puissance, et rien d'autre.
Nietzsche applique l'hypothèse à l'acte de vouloir lui-même, et c'est l'une des pages les plus fines du livre. Vouloir n'est pas un acte simple : c'est un ensemble où se trouvent un sentiment de l'état qu'on quitte, un sentiment de celui vers lequel on va, un commandement et une obéissance. Nous appelons liberté le plaisir de celui qui commande, parce que nous nous identifions à la part de nous qui donne l'ordre et non à celle qui l'exécute.
Il faut noter que cette hypothèse n'a jamais reçu de Nietzsche la forme d'un système. L'ouvrage posthume intitulé La Volonté de puissance, longtemps présenté comme son grand œuvre, est une compilation faite après sa mort à partir de ses notes, dans un ordre choisi par d'autres. L'édition critique a établi ce point, et le livre n'est plus cité comme une œuvre.
Deux morales
La neuvième partie contient la distinction qui a fait la célébrité et le malheur du livre.
Nietzsche soutient qu'en parcourant les morales qui ont régné sur la terre, on y retrouve deux types fondamentaux, souvent mêlés dans une même société et parfois dans un même homme.
Dans la morale des maîtres, c'est le puissant qui détermine la valeur. Il appelle bon ce qu'il éprouve en lui-même, la force, la générosité, la confiance, et mauvais ce qui lui paraît faible, craintif ou mesquin. Le couple est celui du bon et du médiocre, et il se fonde sur une affirmation de soi, le dédain ne venant qu'ensuite.
Dans la morale des esclaves, l'évaluation commence par un non. Celui qui subit nomme d'abord méchant celui qui le domine, et bon, par contraste, ce qui ne menace pas : la pitié, l'humilité, la patience, l'utilité. Le couple est celui du bon et du méchant, et il naît d'un ressentiment, c'est-à-dire d'une réaction.
Nietzsche ne décrit pas deux groupes sociaux mais deux manières d'évaluer, et il soutient que la morale européenne est le produit d'une victoire de la seconde, dont le christianisme a été le véhicule. L'année suivante, la Généalogie de la morale reprendra la démonstration sous forme historique. Voir l'article domination.
Les philosophes de l'avenir
Le livre annonce à plusieurs reprises une espèce d'hommes qui n'existe pas encore.
Ces philosophes de l'avenir ne seront pas des savants, dont Nietzsche décrit avec une certaine cruauté l'honnêteté laborieuse et l'absence de goût. Ils ne seront pas davantage des sceptiques, qui se contentent de suspendre leur jugement. Ils seront des législateurs : connaître sera pour eux créer, et leur vouloir dira voici comment cela doit être.
Nietzsche se présente lui-même comme un simple annonciateur, un esprit libre dont la tâche est de préparer le terrain en défaisant ce qui occupe la place.
Ce qu'il faut dire des parties les plus contestées
La septième partie contient, sur les femmes, une série de fragments dont le ton va du paradoxe à l'insulte. Ils ne sont ni des hors-d'œuvre ni des provocations isolées : Nietzsche les rattache à sa critique de l'égalité et de l'émancipation, qu'il range parmi les symptômes de la morale qu'il combat.
La huitième partie, sur les peuples et les patries, est plus équivoque. Nietzsche y raille durement le nationalisme allemand, se déclare bon Européen, et attaque l'antisémitisme de son temps, dont il méprisait les propagandistes, y compris dans sa propre famille. Ces pages ont été escamotées lorsque sa sœur, Elisabeth, a pris le contrôle de son œuvre après son effondrement, et qu'elle l'a mise au service d'un nationalisme qu'il détestait. C'est elle qui a rendu possible la récupération du nom de Nietzsche par le régime nazi, et il a fallu l'édition critique de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, à partir des années soixante, pour rétablir les textes.
Postérité
Le livre est aujourd'hui l'une des portes d'entrée les plus fréquentées de l'œuvre, parce qu'il est argumenté là où Zarathoustra est allusif.
Heidegger y lit l'achèvement de la métaphysique occidentale : en posant la volonté de puissance comme fond de tout, Nietzsche resterait prisonnier du geste qu'il croyait détruire. Gilles Deleuze, dans un livre de 1962 qui a renouvelé la lecture française, soutient au contraire qu'il faut comprendre la volonté de puissance comme un rapport différentiel de forces, et non comme un vouloir de domination.
La critique du sujet grammatical a été reprise par la philosophie du langage comme par le structuralisme. Le soupçon porté sur les motifs des philosophes a fait de Nietzsche, avec Marx et Freud, l'un des trois auteurs qu'on range sous l'étiquette de l'école du soupçon.
Controverses
La volonté de puissance est-elle une thèse ? Nietzsche l'introduit par un « supposons », et n'y revient jamais sous forme démonstrative. Les uns y voient une hypothèse heuristique, les autres une métaphysique honteuse. La question est inséparable du statut des fragments posthumes, dont l'usage a longtemps faussé l'interprétation.
La morale des maîtres est-elle recommandée ? Nietzsche décrit deux types d'évaluation et dit clairement sa préférence. Reste à savoir ce qu'elle engage politiquement. Une lecture y voit un programme d'aristocratie et de dureté, textes à l'appui ; une autre, dominante en France depuis Deleuze, y voit une typologie des forces et non un projet social. Le débat est ouvert et les textes autorisent les deux.
Peut-on séparer l'œuvre des usages qu'on en a faits ? La falsification opérée par sa sœur est établie, et l'antisémitisme explicitement combattu dans le livre. Il reste que le vocabulaire de la hiérarchie, de la race entendue comme lignée et du dressage a offert des prises, et que les lecteurs sérieux de Nietzsche ne prétendent plus que cette récupération ne doive rien aux textes.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Patrick Wotling.
Ce qui s'est passé jusqu'à présent avec toute grande philosophie : elle était la confession de son auteur, une sorte de mémoires involontaires.
La fausseté d'un jugement n'est pas encore à nos yeux une objection contre ce jugement.
Il y a morale des maîtres et morale des esclaves.
Le christianisme est un platonisme pour le peuple.
Sources principales
Nietzsche, Friedrich, Par-delà bien et mal, traduction de Patrick Wotling, GF-Flammarion, 2000. Le texte lui-même, lu pour la critique de la volonté de vérité, l'analyse du vouloir, la distinction des deux morales et la préface sur Platon.
Wotling, Patrick, introduction et notes de la même édition, et Nietzsche et le problème de la civilisation, PUF, 1995. Cette fiche lui doit la mise au point sur le sens du titre et sur le statut hypothétique de la volonté de puissance.
Colli, Giorgio et Montinari, Mazzino, édition critique des Œuvres complètes, Gallimard. Source de l'établissement du texte et de la démonstration que La Volonté de puissance est une compilation posthume.
Deleuze, Gilles, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962. Utilisé pour la lecture de la volonté de puissance comme rapport différentiel de forces.
Bibliographie et lectures recommandées
Nietzsche, Friedrich, Généalogie de la morale, GF-Flammarion, qui reprend un an plus tard la distinction des deux morales sous forme historique.
Nietzsche, Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, GF-Flammarion.
Heidegger, Martin, Nietzsche, Gallimard, 2 volumes.
Wikipédia FR, article « Par-delà bien et mal », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Arthur Schopenhauer figure dans le dialogue
- Gilles Deleuze a commenté
- Martin Heidegger a commenté
- Platon figure dans le dialogue
- Sigmund Freud figure dans le dialogue