Anthony Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury
Aristocrate whig élevé sous la surveillance de Locke, Shaftesbury soutient que nous jugeons du bien comme nous jugeons du beau, par un sens moral immédiat. Il ouvre ainsi tout un siècle de philosophie morale britannique.
Biographie
Anthony Ashley Cooper naît le 26 février 1671 à Londres, dans l'une des grandes familles politiques du royaume. Son grand-père, premier comte de Shaftesbury, est alors l'un des hommes les plus puissants d'Angleterre et le chef de file du courant whig. C'est lui qui prend l'enfant en charge dès l'âge de trois ans et qui confie la conduite de son éducation à son médecin et secrétaire, John Locke.
L'expérience est singulière : le futur philosophe est élevé selon des principes que Locke exposera plus tard dans ses Pensées sur l'éducation, par une gouvernante qui lui parle grec et latin dès les premières années. Il passe ensuite par le collège de Winchester, puis par un long voyage sur le continent qui le mène en France et en Italie et lui donne une familiarité avec les arts dont son œuvre gardera la trace.
De retour en Angleterre, il entre au Parlement : élu député whig de Poole en 1695, il y défend notamment le droit des accusés de haute trahison à être assistés d'un conseil. Mais sa santé est mauvaise. L'asthme, aggravé par l'air de Londres, l'oblige à renoncer à la vie politique active dès 1698. L'année suivante, la mort de son père fait de lui le troisième comte de Shaftesbury et l'envoie siéger à la Chambre des lords, où il ne paraîtra plus guère.
Commence alors la période féconde. Retiré à la campagne, il écrit, réécrit et publie souvent de façon anonyme : une préface aux sermons de Benjamin Whichcote en 1698, une Recherche sur la vertu en 1699, une Lettre sur l'enthousiasme en 1708, puis coup sur coup Sensus communis, Les Moralistes et le Soliloque. En 1711 il rassemble et révise l'ensemble sous le titre Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times, en trois volumes.
La maladie progresse. Cherchant un climat plus doux, il quitte l'Angleterre en juillet 1711 et s'installe à Naples, où il travaille à une seconde édition de son recueil et à des écrits sur les arts. Il y meurt en février 1713, à quarante et un ans. Son corps est rapatrié et inhumé à Wimborne St Giles, dans le Dorset.
L'édition corrigée des Characteristicks paraît en 1714, suivie de ses lettres. Peu lu en Angleterre au XIXe siècle, il connaîtra sur le continent, et singulièrement en Allemagne, une fortune que son pays lui a longtemps refusée.
Pensée principale
Shaftesbury écrit contre deux adversaires qu'il juge également ruineux pour la morale : Hobbes, pour qui les hommes ne sont mus que par l'intérêt et la crainte, et une certaine théologie qui ne fait tenir la vertu que par la promesse du paradis et la menace de l'enfer. Dans les deux cas, soutient-il, la vertu disparaît au moment même où on prétend la fonder : un homme qui ne fait le bien que par calcul ou par peur n'est pas vertueux, il est prudent.
Le sens moral
Sa réponse tient dans une analogie. De même que vous reconnaissez immédiatement qu'un visage est harmonieux ou qu'un air est juste, sans avoir à le démontrer, de même vous percevez immédiatement qu'une conduite est généreuse ou basse. Shaftesbury appelle cette capacité un sens, et plus précisément un sens moral. L'expression fera fortune : c'est elle que Hutcheson systématisera et que Hume retravaillera.
Dire que le jugement moral est un sentiment ne revient pas, chez lui, à le rendre arbitraire. Le sens moral porte sur quelque chose de réel, la proportion des affections dans une âme, comme l'œil porte sur la proportion des formes. Il peut se tromper, se corrompre, se cultiver. L'éducation et la conversation entre honnêtes gens sont donc des affaires morales de premier ordre.
La vertu comme équilibre des affections
Shaftesbury distingue les affections naturelles, qui portent vers le bien de l'ensemble dont on fait partie, les affections privées, qui portent vers son propre bien, et les affections contre nature, qui ne visent que la destruction. La vertu n'est pas l'extinction des secondes au profit des premières : c'est leur juste proportion. Un homme sans aucun souci de soi n'est pas vertueux, il est malade. Ce que le sens moral approuve, c'est l'équilibre.
De là découle sa thèse la plus optimiste, et la plus discutée : la vertu et le bonheur coïncident. Non parce que le vertueux serait récompensé, mais parce que des affections bien proportionnées constituent par elles-mêmes l'état le plus agréable qu'un être sensible puisse connaître.
Le beau et le bien
L'analogie entre jugement esthétique et jugement moral n'est pas un simple procédé d'exposition. Shaftesbury tient que le beau et le bien sont une seule et même chose considérée sous deux angles : la forme qui plaît à l'œil et la forme qui plaît au cœur relèvent du même ordre. Cette identification, héritée du platonisme et des platoniciens de Cambridge, fait de lui l'un des auteurs qui ont donné à l'esthétique naissante sa dignité philosophique.
L'enthousiasme, le ridicule et la politesse
Dans la Lettre sur l'enthousiasme, écrite après l'arrivée à Londres de prophètes protestants français, Shaftesbury propose une manière originale de traiter le fanatisme : ni la persécution, qui le nourrit, ni l'indifférence, mais le bon usage de la raillerie. Il défend ce qu'il appelle le test du ridicule : ce qui est vrai résiste à la plaisanterie, ce qui n'y résiste pas méritait d'être éprouvé. La thèse a été beaucoup discutée, et parfois caricaturée, comme si elle faisait du rire un critère de vérité. Elle vise plutôt la liberté de conversation : une opinion qu'on ne peut pas examiner en riant est une opinion qu'on ne peut pas examiner du tout.
Cette politesse n'est pas un vernis. Elle désigne chez lui la forme sociale de la liberté : une société où l'on peut se parler sans peur est aussi celle où le sens moral peut se former.
Œuvres majeures
Recherche sur la vertu ou le mérite (1699)
Publié sans son accord dans une version qu'il désavoua, ce texte est le plus systématique de Shaftesbury et le socle de sa réputation philosophique. Il y expose la distinction entre affections naturelles, privées et contre nature, définit la vertu comme leur juste proportion et introduit l'idée d'un sens réfléchi par lequel nous approuvons ou désapprouvons nos propres affections. C'est l'ouvrage que Diderot adaptera en français en 1745.
Lettre sur l'enthousiasme (1708)
Courte intervention publiée anonymement à propos des prophètes camisards réfugiés à Londres. Shaftesbury y plaide contre la répression des exaltations religieuses et propose d'y opposer la bonne humeur et la libre discussion. Le texte fit scandale par son ton autant que par sa thèse, et reste l'un des plaidoyers les plus singuliers du débat européen sur la tolérance.
Sensus communis, essai sur la liberté de l'esprit et de l'humour (1709)
Défense et précision de la Lettre sur l'enthousiasme. Shaftesbury y élabore la notion de sens commun, entendue moins comme bon sens que comme sens de la communauté : le sentiment partagé du bien public, sans lequel ni la société ni la conversation ne tiennent.
Les Moralistes, une rhapsodie philosophique (1709)
Dialogue en forme de promenade, et sans doute son texte le plus ambitieux. Deux interlocuteurs y débattent de l'ordre du monde, et l'un d'eux, Théoclès, prononce un hymne à la nature qui a durablement marqué la sensibilité européenne. On y trouve la version la plus développée de la théologie naturelle de Shaftesbury, ainsi que les pages qui séduiront le plus les romantiques allemands.
Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times (1711)
Recueil en trois volumes qui rassemble et révise les écrits précédents, en y ajoutant le Soliloque ou conseil à un auteur et des Réflexions diverses. L'ensemble, réédité et corrigé en 1714, est l'œuvre par laquelle l'Europe a lu Shaftesbury. Son unité tient moins à une doctrine exposée qu'à une manière : le refus du traité, le goût du dialogue et de l'essai, l'idée que la forme littéraire d'une pensée fait partie de son contenu.
Postérité et influence
La postérité de Shaftesbury est inégalement répartie : modeste en Angleterre après sa mort, considérable en Écosse, en France et surtout en Allemagne.
En Écosse, Francis Hutcheson reprend le sens moral et lui donne la forme argumentée qui manquait aux Characteristicks. Par lui, la thèse passe à l'ensemble de ce que l'on appellera les Lumières écossaises : Hume la retravaille en la détachant de toute finalité cosmique, Adam Smith la déplace vers le mécanisme de la sympathie et du spectateur impartial. L'idée que la morale relève d'abord d'une sensibilité et non d'un raisonnement est l'un des grands partages du siècle, et Shaftesbury en est le point de départ.
En France, Diderot ouvre sa carrière philosophique en adaptant la Recherche sur la vertu sous le titre Essai sur le mérite et la vertu, publié en 1745. La traduction est libre, chargée de notes personnelles, et vaut autant comme texte de Diderot que comme version de Shaftesbury. Une traduction complète des Characteristicks paraîtra à Genève en 1769. Voltaire et Montesquieu connaissaient l'œuvre, et l'on en suit la trace jusque dans la discussion française sur l'optimisme.
C'est pourtant en Allemagne que la fortune est la plus grande. Leibniz lui consacre des remarques élogieuses dès 1712. Au siècle suivant, Herder, Lessing, Mendelssohn, Wieland puis Schiller et Goethe y puisent une alliance entre morale, esthétique et sentiment de la nature qui deviendra l'un des traits du classicisme de Weimar. L'idée que la belle âme est une âme dont les affections sont harmonieusement proportionnées vient de là.
Dans l'histoire de l'esthétique, enfin, Shaftesbury occupe une position charnière. En rapprochant le jugement de goût du jugement moral et en soutenant que le plaisir esthétique est désintéressé, il prépare des catégories que Kant reprendra et redéfinira dans la Critique de la faculté de juger. La filiation n'est pas directe, mais le vocabulaire du désintéressement, central dans l'esthétique moderne, lui doit beaucoup.
La recherche contemporaine, en particulier depuis les années 1990, a nuancé l'image d'un moraliste aimable : on insiste désormais sur la dimension politique de son œuvre, sur son républicanisme whig et sur le lien qu'il établit entre liberté d'expression, formation du goût et vie civique.
Controverses et débats
Était-il déiste ?
Ses contemporains l'ont rangé parmi les déistes, et le reproche lui a valu une partie de sa mauvaise réputation anglaise. La question reste discutée. Shaftesbury critique vivement la religion de la crainte et la théologie qui fonde la morale sur la rétribution, il défend une religiosité naturelle attachée à l'ordre du monde, mais il ne rejette jamais explicitement la révélation et conserve une appartenance anglicane. Certains commentateurs y voient de la prudence, d'autres une position sincèrement intermédiaire.
Le sens moral est-il un sens ?
L'objection est ancienne et revient à chaque génération. Si le sens moral est vraiment un sens, pourquoi ses verdicts varient-ils d'une société à l'autre, alors que l'œil voit partout les mêmes couleurs ? Et si l'on répond qu'il peut être corrompu ou mal éduqué, par quoi juge-t-on de sa bonne éducation, sinon par un critère extérieur qui n'est plus sensible ? Shaftesbury répond en partie par l'idée d'un sens cultivable, mais la difficulté a nourri tout le débat britannique ultérieur, jusqu'aux objections rationalistes de Richard Price.
Le test du ridicule
La thèse selon laquelle la vérité supporte l'épreuve de la raillerie a été attaquée dès sa parution, notamment par John Brown. Faire du rire un instrument d'examen, lui objecte-t-on, revient à soumettre les opinions au goût du public plutôt qu'à la preuve. Les défenseurs de Shaftesbury répliquent qu'il ne propose pas un critère de vérité mais une règle de conversation, et que son adversaire réel est la contrainte religieuse. L'interprétation du passage reste ouverte.
Un optimisme soutenable ?
L'affirmation que la vertu et le bonheur coïncident, et plus largement que l'ordre du monde est harmonieux, a été jugée complaisante bien avant le tremblement de terre de Lisbonne. Les lecteurs ont souvent noté que Shaftesbury écrit depuis une position sociale qui rend cet optimisme confortable. D'autres soulignent que son propos est moins une description du monde qu'une thèse sur ce que signifie être vertueux, et qu'il la soutient sans promettre que le vertueux prospérera.
Philosophe ou homme de lettres ?
Shaftesbury refuse le traité, écrit en dialogues, en lettres, en rhapsodies, et soigne sa prose autant que ses arguments. Longtemps, cela l'a fait classer parmi les essayistes plutôt que parmi les philosophes. Les études récentes prennent au contraire cette forme au sérieux : le refus du système serait chez lui une position philosophique, liée à sa conviction que la morale se forme dans la conversation et non dans la démonstration.
Pour aller plus loin
Entrer dans l'œuvre
Commencez par la Recherche sur la vertu ou le mérite, le plus argumenté de ses textes, puis par la Lettre sur l'enthousiasme, brève et vive. Gardez Les Moralistes pour ensuite : le dialogue est magnifique mais déroutant si l'on ignore les thèses qu'il met en scène.
En français
- Shaftesbury, Essai sur le mérite et la vertu, dans la traduction-adaptation de Diderot (1745), accessible en ligne sur Wikisource et Gallica. À lire en sachant qu'il s'agit d'une version libre, déjà travaillée par son traducteur.
- Shaftesbury, Lettre sur l'enthousiasme et Sensus communis, disponibles en traductions françaises récentes.
- Des articles de synthèse sur Shaftesbury, l'esthétique du désintéressement et le sens moral sont accessibles sur Cairn.info et sur OpenEdition Journals.
En anglais
- Shaftesbury, Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times, édition de Lawrence E. Klein, Cambridge University Press, 1999. L'édition de travail la plus commode.
- Lawrence E. Klein, Shaftesbury and the Culture of Politeness, Cambridge University Press, 1994. L'ouvrage qui a renouvelé la lecture politique et sociale de l'œuvre.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy et Internet Encyclopedia of Philosophy, entrées consacrées à Shaftesbury et au sens moral britannique.
À lire à côté
Locke pour comprendre contre quoi Shaftesbury écrit malgré sa dette, Hume pour voir le sentiment moral détaché de toute harmonie cosmique, Adam Smith pour sa reprise par la sympathie et Diderot pour la version française.