Marxisme

1848 - toujours actif Europe, puis monde entier 8 min de lecture

Famille de courants issus de l'œuvre de Marx et d'Engels, articulant une conception matérialiste de l'histoire, une théorie des classes, une critique de l'économie politique et une théorie de l'idéologie. Ses variantes se sont souvent exclues mutuellement.

Le socle théorique

Quatre idées forment le noyau dont toutes les variantes partent.

La première est la conception matérialiste de l'histoire. Les sociétés ne se comprennent pas d'abord par leurs idées mais par la manière dont elles produisent leurs moyens d'existence. Les rapports que les hommes nouent pour produire commandent, sans la déterminer mécaniquement, la forme de leurs institutions, de leur droit et de leurs représentations.

La deuxième est la théorie des classes. Dans toute société où le produit du travail est approprié par d'autres que ceux qui l'ont produit, les positions dans la production engendrent des intérêts antagoniques. L'histoire politique est alors lisible comme l'histoire de ces antagonismes.

La troisième est la critique de l'économie politique. Dans « Le Capital », publié en 1867, Marx soutient que le profit ne vient pas de l'échange mais de la production : la force de travail est achetée à sa valeur et produit davantage qu'elle ne coûte, et cet écart est l'origine de l'accumulation. Cette analyse est inséparable d'une thèse sur le fétichisme, c'est-à-dire sur la manière dont des rapports entre personnes prennent l'apparence de rapports entre choses.

La quatrième est la théorie de l'idéologie. Les idées dominantes d'une époque tendent à être celles de la classe dominante, non par complot mais parce qu'elles naissent dans des conditions qu'elles ne perçoivent pas. La critique consiste alors moins à réfuter les idées qu'à montrer d'où elles parlent.

Il faut y ajouter un thème que la redécouverte des textes de jeunesse a mis au premier plan : l'aliénation, cette situation du travailleur séparé du produit de son travail, de son activité même et de sa propre humanité. Les « Manuscrits de 1844 » où Marx développe ce thème n'ont été publiés qu'en 1932, et leur découverte a bouleversé la lecture de l'ensemble.

Des origines philosophiques

Marx vient de Hegel et il passe sa vie à s'en expliquer. De lui, il retient l'idée que l'histoire a une intelligibilité et que les contradictions y sont motrices. Il refuse en revanche de faire de l'esprit le sujet de ce mouvement : ce ne sont pas les idées qui se développent, ce sont des hommes réels dans des conditions matérielles.

Ludwig Feuerbach joue le rôle du passage. En soutenant que Dieu est une projection des puissances humaines, il avait fourni le modèle d'une critique qui ramène les constructions célestes à leurs conditions terrestres. Marx lui reproche aussitôt de s'arrêter à mi-chemin, en restant au niveau de l'homme abstrait plutôt que de l'homme social.

Friedrich Engels est le coauteur et l'organisateur. Le « Manifeste du parti communiste » de 1848 est écrit avec lui, il assure la publication des livres inachevés du « Capital » après la mort de Marx, et c'est lui qui donne à la doctrine sa forme la plus systématique, en l'étendant à la nature et aux sciences. Cette systématisation a été un facteur de diffusion considérable et une source de difficultés : une bonne part des querelles ultérieures porte sur ce qui, chez Engels, appartient à Marx.

Il faut mentionner les adversaires socialistes, car ils ont façonné la doctrine par leurs objections. Proudhon et les socialistes français ont été critiqués par Marx avec une vigueur qui en dit long sur l'enjeu, et la rupture avec les anarchistes au sein du mouvement ouvrier a durablement séparé deux manières de concevoir l'émancipation.

Les grandes bifurcations

L'histoire du marxisme est celle de ses scissions, et il est impossible de la comprendre sans elles.

À la fin du XIXe siècle, la social-démocratie allemande voit s'opposer une orthodoxie qui attend l'effondrement du capitalisme de ses contradictions internes et un courant réformiste qui soutient que l'amélioration graduelle des conditions ouvrières est à la fois possible et préférable. Ce débat, qu'on appelle la controverse du révisionnisme, n'a jamais cessé.

La révolution de 1917 produit une seconde bifurcation, de loin la plus lourde. Le marxisme devient doctrine d'État, avec les conséquences que l'on sait sur sa liberté théorique. La version qui s'impose dans les partis communistes du monde entier se présente comme une science de l'histoire dotée de lois, et elle sert à justifier les décisions prises.

En réaction se développe à l'Ouest ce que l'on a nommé le marxisme occidental, qui cherche à retrouver la dimension critique et philosophique de l'œuvre. Georg Lukács, avec « Histoire et conscience de classe » en 1923, remet la question de la conscience de classe et de la réification au centre. Antonio Gramsci, dans les cahiers qu'il écrit en prison sous le fascisme, élabore la notion d'hégémonie : le pouvoir ne tient pas par la seule coercition mais par le consentement qu'il obtient dans la culture, l'école et le sens commun.

L'École de Francfort prolonge ce déplacement vers la culture. Max Horkheimer et Theodor Adorno analysent la rationalité instrumentale et l'industrie culturelle, Herbert Marcuse la société industrielle avancée et ses nouvelles formes de conformité, Walter Benjamin les transformations de l'expérience et de l'art. Le prolétariat révolutionnaire y perd progressivement son rôle de sujet de l'histoire, ce qui est un écart considérable avec la doctrine d'origine.

En France, Louis Althusser propose au milieu des années 1960 une relecture structurale qui coupe le Marx de la maturité du Marx de la jeunesse et congédie l'humanisme de l'aliénation. Sartre tente au contraire de réconcilier l'existentialisme et le marxisme, et Merleau-Ponty marque sa distance après une période d'engagement.

Le marxisme hors d'Europe

Un aspect souvent négligé est la reprise du marxisme dans les luttes anticoloniales, qui ne s'est pas faite sans conflit. Aimé Césaire quitte le parti communiste français en 1956 par une lettre célèbre où il reproche au mouvement de subordonner la question coloniale à une stratégie européenne. Frantz Fanon soutient qu'il faut étirer l'analyse marxiste dès qu'on aborde le problème colonial, où le clivage ne passe pas seulement par la position dans la production.

Ces critiques, venues de l'intérieur du mouvement, ont ouvert des chantiers encore actifs sur l'articulation entre exploitation économique, domination coloniale et rapports de genre.

Controverses

Quatre questions divisent durablement.

La théorie de l'histoire est-elle déterministe ? Certains textes se prêtent à une lecture où les formes sociales succèdent nécessairement les unes aux autres, d'autres insistent sur le rôle de l'action. L'enjeu est politique autant que théorique : une histoire écrite d'avance dispense de la délibération.

Y a-t-il une coupure dans l'œuvre ? La question du rapport entre le jeune Marx de l'aliénation et le Marx scientifique du « Capital » a occupé des décennies. Elle décide du contenu philosophique que l'on reconnaît au marxisme.

La théorie de la valeur est-elle valide ? Elle est contestée depuis plus d'un siècle par les économistes, et défendue par d'autres comme une analyse des rapports sociaux plutôt que comme une théorie des prix.

Quel rapport entre la doctrine et les régimes qui s'en sont réclamés ? Pour certains, les expériences du XXe siècle constituent une réfutation pratique. Pour d'autres, elles sont une trahison dont la théorie n'est pas comptable. Cette question ne peut pas être tranchée par l'analyse des textes seuls, et l'honnêteté consiste à la poser plutôt qu'à la résoudre d'un côté ou de l'autre.

L'héritage

Par-delà les bilans politiques, l'apport analytique du marxisme a été largement intégré, souvent sans être nommé. L'idée qu'une position sociale façonne une manière de voir le monde, l'attention portée aux conditions matérielles de la vie intellectuelle, l'analyse des rapports de production comme clé des institutions : tout cela est passé dans les sciences sociales. Pierre Bourdieu, qui n'était pas marxiste, en a reconnu la dette sur plusieurs points.

Les vingt dernières années ont vu un regain d'intérêt, nourri par les crises financières, par le creusement des inégalités et par la question écologique, qui pose aux analyses marxistes classiques le problème le plus neuf : celui des limites physiques d'un mode de production fondé sur l'accumulation.

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