Prodicos de Céos

vers 465 av. J.-C. - date inconnue, après 399 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Sophiste de l'île de Céos, contemporain de Socrate, Prodicos s'est attaché à distinguer les mots que l'usage confond, a composé le célèbre apologue d'Héraclès entre le vice et la vertu, et a proposé une explication purement humaine de l'origine des dieux.

Biographie

Prodicos naît à Iulis, sur l'île de Céos, dans les Cyclades, vers 465 avant notre ère. Céos est une petite île, mais elle avait déjà donné à la Grèce deux grands poètes, et Prodicos s'inscrit dans cette réputation de maîtrise de la langue. Il est un peu plus jeune que Protagoras et contemporain de Socrate, dont il a très probablement croisé la route à Athènes.

Un ambassadeur devenu professeur

Comme plusieurs sophistes, Prodicos arrive à Athènes pour le compte de sa cité. Les sources anciennes indiquent qu'il y vint en mission diplomatique, à plusieurs reprises, et qu'il profita de ces séjours pour donner des conférences payantes. L'habileté d'un homme envoyé pour négocier faisait sa publicité de maître de parole : les deux activités se soutenaient.

Les témoignages insistent sur deux traits. Le premier est le montant de ses honoraires, réputés élevés, ce qui le situe au sommet de la profession. Le second est sa voix, grave et profonde, que les auteurs comiques ont moquée. Aristophane le nomme dans ses pièces, signe qu'il était assez connu du public athénien pour qu'une allusion porte.

Le maître des mots justes

Ce qui fait la singularité de Prodicos, c'est le contenu de son enseignement. Là où d'autres promettaient l'art de convaincre, il proposait d'apprendre à parler correctement, ce qui voulait dire chez lui : ne pas employer comme équivalents deux mots qui ne le sont pas. Platon le montre interrompant une discussion pour rappeler que se réjouir n'est pas éprouver du plaisir, ou que vouloir n'est pas désirer.

L'exercice prêtait à rire, et Platon ne s'en est pas privé. Il n'était pas pour autant vain. Distinguer les significations est le premier geste de toute enquête conceptuelle, et Socrate lui-même, dans les dialogues, ne cesse de demander à ses interlocuteurs ce qu'ils veulent dire exactement.

Une fin inconnue

Nous ne savons ni où ni quand Prodicos est mort. Un récit tardif lui prête une condamnation à boire la ciguë, calquée sur le sort de Socrate ; rien ne l'appuie et la prudence commande de ne pas le retenir. Il était encore vivant à la fin du cinquième siècle avant notre ère, et c'est tout ce que l'on peut dire.

À la différence de Protagoras et de Gorgias, il n'a laissé aucun texte, pas même un discours d'apparat. Nous le connaissons par ce que d'autres ont rapporté de lui, principalement Platon et Xénophon, et par la survie d'une seule de ses compositions, résumée par un tiers : l'apologue d'Héraclès.

Pensée principale

Prodicos n'a pas construit de doctrine générale. Trois apports lui sont attribués avec assez de constance par les sources pour qu'on puisse les tenir pour caractéristiques.

La distinction des synonymes

Son enseignement le plus connu consistait à séparer des mots que l'usage courant tient pour interchangeables. Les exemples que rapportent les dialogues de Platon portent sur des couples familiers : se réjouir et prendre plaisir, vouloir et désirer, être commun et être identique, faire et achever.

Ce travail a été raillé comme une pédanterie, et il est vrai que Prodicos semblait parfois y prendre un plaisir de collectionneur. Sa portée est cependant sérieuse. Deux mots que l'on croit équivalents renvoient à des situations différentes : on peut vouloir ce qu'on ne désire pas, comme un remède amer, et désirer ce qu'on ne veut pas. Toute la philosophie morale grecque travaillera sur ce genre d'écart. En exigeant qu'on nomme correctement avant de raisonner, Prodicos ouvre la voie à l'analyse conceptuelle et, plus loin, à la sémantique.

Il y a là une position implicite sur le langage : les mots ne sont pas des étiquettes arbitraires posées sur un flux indistinct, ils découpent le réel de manière plus fine que ne le croit celui qui parle sans y penser.

Héraclès entre le vice et la vertu

La composition dont le souvenir a le mieux traversé les siècles est un apologue, que Xénophon résume dans ses souvenirs sur Socrate en l'attribuant explicitement à Prodicos.

Héraclès, à l'âge où l'on choisit sa vie, s'assied à l'écart, indécis. Deux femmes s'avancent. L'une, apprêtée et fardée, lui promet une route sans effort, la table, le repos et les plaisirs, et se nomme Bonheur, quoique ses ennemis, dit-elle, l'appellent Vice. L'autre, de tenue simple et de regard droit, ne promet rien de facile : les dieux n'accordent aucun bien sans peine, et c'est par le travail, la culture du corps et le service des amis que l'on gagne l'estime. Elle se nomme Vertu. Héraclès la suit.

Le procédé est remarquable. Un choix moral n'est pas démontré, il est mis en scène, et la scène fait le travail d'un argument : elle rend sensible qu'une vie facile et une vie estimable ne sont pas la même chose. L'apologue est aussi une réponse implicite au reproche adressé aux sophistes, celui d'enseigner le succès sans se soucier du juste. Prodicos, lui, fait l'éloge de l'effort.

Une explication humaine des dieux

Plusieurs sources anciennes, dont un traité de Cicéron sur la nature des dieux, lui attribuent une thèse sur l'origine de la religion : les hommes auraient divinisé ce qui leur était utile. Le blé serait devenu Déméter, la vigne Dionysos, l'eau et le feu auraient reçu de même des noms divins.

L'explication est naturaliste au sens précis du terme : elle rend compte du fait religieux par des causes humaines, la gratitude et le besoin, sans se prononcer directement sur l'existence des dieux. La tradition tardive a rangé Prodicos parmi les athées, ce qui va au-delà de ce que le témoignage autorise. Il reste que la thèse est l'un des premiers essais connus d'histoire naturelle de la religion, et qu'elle sera reprise, des Lumières à l'anthropologie du dix-neuvième siècle, par des auteurs qui ignoraient souvent son nom.

Une cohérence possible

Ces trois apports peuvent se lire ensemble. Nommer avec précision, montrer plutôt que démontrer, expliquer les croyances par les besoins de ceux qui les tiennent : dans les trois cas, l'attention se porte sur l'usage humain des mots et des représentations. C'est une hypothèse d'interprétation, pas un fait établi, car nous n'avons aucun texte suivi de sa main.

Œuvres majeures

Aucun écrit de Prodicos n'a été conservé, pas même à l'état de fragment continu. Ce que nous possédons se réduit à des titres incertains et à des résumés faits par d'autres. Cette fiche ne comporte donc pas de fiche d'œuvre associée : il n'y a pas de livre à présenter.

Les Saisons

Les sources anciennes mentionnent un écrit de Prodicos que l'on désigne par le titre Les Saisons, et plusieurs témoignages rapportent que l'apologue d'Héraclès en faisait partie. Le rattachement est une reconstruction d'érudits anciens, et il est prudent de le présenter comme tel. Nous ne savons rien du plan de l'ouvrage ni de son propos d'ensemble.

L'apologue d'Héraclès, par Xénophon

Ce n'est pas une œuvre de Prodicos mais notre seul accès à l'une de ses compositions. Xénophon, dans le deuxième livre de ses souvenirs sur Socrate, en donne une version développée qu'il présente comme un résumé enrichi. Le lecteur est donc devant un texte de Xénophon qui restitue un texte de Prodicos, avec les libertés que cela suppose : l'insistance sur l'endurance et sur l'utilité des amis peut venir du résumeur autant que du résumé.

Sur la nature, Sur la nature de l'homme

Des titres de ce genre lui sont attribués par des sources tardives. Rien n'en subsiste et rien ne garantit qu'il s'agisse d'ouvrages distincts plutôt que de sections d'un même écrit, voire d'attributions de complaisance. La thèse sur l'origine des dieux y figurait peut-être, mais ce n'est qu'une conjecture.

Un enseignement sur la correction du langage

Les distinctions de vocabulaire dont Platon se moque supposaient sans doute un exposé écrit ou au moins une liste ordonnée. Aucun titre ne nous est parvenu pour cet enseignement, qui était peut-être purement oral. Les exemples que nous en avons viennent tous de témoignages indirects, ce qui interdit d'en reconstituer la méthode.

Postérité et influence

Prodicos est l'exemple d'un auteur dont l'influence a largement survécu au nom.

L'apologue et sa fortune

Héraclès à la croisée des chemins est devenu un motif européen. Les moralistes de l'Antiquité tardive s'en sont servis, les humanistes de la Renaissance l'ont repris comme sujet d'exercice scolaire, et les peintres l'ont traité à plusieurs reprises, notamment dans l'Italie du seizième siècle et dans la peinture d'histoire des siècles suivants, sous le titre du choix d'Hercule. La musique et le théâtre s'en sont emparés à leur tour.

Dans cette longue carrière, le nom de Prodicos s'est effacé derrière celui de Xénophon, qui rapportait l'histoire, puis derrière l'image elle-même. Beaucoup de lecteurs ont connu la scène sans savoir qu'un sophiste l'avait inventée. Sa structure, en revanche, a fait souche : le dilemme entre la voie facile et la voie exigeante, personnifié en deux figures rivales, se retrouve dans la littérature d'édification jusqu'à nos manuels scolaires.

La précision du vocabulaire

L'autre héritage est plus discret. La méthode qui consiste à distinguer les emplois d'un mot avant d'en discuter le contenu traverse l'histoire de la philosophie. Elle est au travail chez Aristote, qui commence souvent une enquête en énumérant les sens d'un terme, dans la scolastique médiévale, chez les grammairiens, et elle est devenue au vingtième siècle un programme explicite dans la philosophie d'inspiration analytique attentive au langage ordinaire.

Il serait excessif de faire de Prodicos l'ancêtre direct de ces entreprises. Il est plus juste de dire qu'il a été le premier, à notre connaissance, à ériger cette opération en exercice enseignable.

Le fait religieux comme objet d'enquête

La thèse de la divinisation de l'utile a connu une éclipse, puis une longue postérité. On la retrouve, sous des formes très différentes, chez les auteurs des Lumières qui cherchent une genèse humaine de la religion, puis dans les travaux du dix-neuvième siècle sur les cultes agraires. Les filiations sont indirectes : ces auteurs ne lisaient pas Prodicos, ils retrouvaient une hypothèse.

Une image qui a changé

Comme les autres sophistes, Prodicos a longtemps été jugé à travers la moquerie platonicienne. La réhabilitation de la sophistique, engagée au dix-neuvième siècle et poursuivie depuis, lui a rendu une place : celle d'un éducateur sérieux, moraliste plus que rhéteur, dont l'apologue d'Héraclès contredit précisément le reproche d'immoralisme adressé au mouvement.

Controverses et débats

Les débats sur Prodicos portent moins sur le sens de ses thèses que sur la fiabilité de ce que nous en savons.

Que reste-t-il de Prodicos dans l'apologue ?

La question est la plus discutée. Xénophon annonce qu'il rapporte l'écrit de Prodicos, mais il précise l'avoir orné, et il insère le récit dans une conversation de Socrate sur la maîtrise de soi. Plusieurs philologues estiment que le vocabulaire et les thèmes de l'endurance appartiennent à Xénophon plus qu'à sa source. D'autres jugent que la structure du récit, trop caractéristique pour être une invention de circonstance, est bien celle de Prodicos. En l'absence du texte original, aucune des deux positions ne peut être établie.

Un moraliste ou un technicien de la langue ?

Les deux images ne s'accordent pas facilement. L'apologue fait de Prodicos un pédagogue de la vertu, très proche de la morale commune. Les distinctions de synonymes en font un spécialiste attentif aux nuances, dont la portée morale est nulle. Certains interprètes tiennent que les deux activités relèvent d'un même souci de justesse, dans les mots comme dans la conduite. D'autres y voient simplement deux faces d'une carrière, l'une destinée au grand public, l'autre aux élèves payants.

Était-il athée ?

Les doxographes tardifs l'ont inscrit sur les listes d'athées de l'Antiquité, aux côtés d'autres noms. Le témoignage sur la divinisation de l'utile n'autorise pourtant pas cette conclusion : expliquer comment les hommes en sont venus à honorer certaines réalités ne revient pas à nier toute divinité. La qualification d'athéisme dépend ici d'une lecture forte, et les commentateurs se partagent.

Le ton de Platon

Faut-il prendre au sérieux le respect que Socrate affiche à son égard, ou n'y voir qu'ironie ? Les deux lectures ont leurs défenseurs, et la réponse change l'évaluation de la dette philosophique de Platon envers lui.

Pour aller plus loin

Les textes à lire

**Xénophon, Mémorables, livre II, chapitre 1.** L'apologue d'Héraclès s'y trouve dans son intégralité et se lit en un quart d'heure. C'est le seul endroit où une composition de Prodicos est restituée suivie. Le texte est disponible en traduction française sur Wikisource.

**Platon, Protagoras.** Prodicos y intervient pour exiger qu'on distingue les mots, dans une scène brève et drôle. Le dialogue donne aussi le meilleur tableau d'ensemble du milieu sophistique athénien.

**Platon, Cratyle et Euthydème.** Pour d'autres mentions de son enseignement sur la correction du langage, et pour mesurer le ton, entre déférence et moquerie.

**Cicéron, De la nature des dieux, livre I.** Pour le témoignage sur la divinisation des choses utiles, dans une revue critique des opinions anciennes.

Pour situer le personnage

Les recueils français de fragments et de témoignages sur les sophistes rassemblent l'ensemble du dossier, qui tient en peu de pages, avec les discussions d'attribution. C'est le point de passage obligé pour qui veut se faire son propre avis sur la fiabilité des sources.

Les travaux d'ensemble sur la sophistique grecque replacent Prodicos dans le mouvement et discutent son statut particulier de moraliste.

Pour aller vers l'image

La fortune figurée du choix d'Hercule, dans la peinture italienne et française, constitue un dossier d'histoire de l'art à part entière. Les notices de musées consacrées à ce sujet permettent de suivre la transformation d'un apologue grec en allégorie européenne.

Pour prolonger la question religieuse

Les travaux modernes d'anthropologie et d'histoire des religions consacrés à la genèse des cultes offrent un point de comparaison avec l'hypothèse de Prodicos, en montrant ce qu'une explication par l'utilité peut expliquer et ce qu'elle laisse de côté.

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Philosophes contemporains

Socrate

vers 470 av. J.-C. - 399 av. J.-C.

Philosophe athénien du Ve siècle av. J.-C., considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie occidentale. Il n'a rien écrit, sa pensée nous est connue par les témoignages de Platon et Xénophon. Il a déplacé la philosophie de la nature vers les questions éthiques, par un dialogue dialectique qui révèle l'ignorance derrière les certitudes. Condamné à mort par Athènes en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse, il a refusé de fuir et bu la ciguë.

Difficulté : 2/5