Métaphysique
Titre original : Τὰ μετὰ τὰ φυσικά (Ta meta ta phusika)
Publication : quatrième siècle avant notre ère (assemblé au prem (posthume)
Analyse
Aristote n'a jamais écrit de livre portant ce titre. Ce que nous lisons est un assemblage de quatorze traités, réunis par des éditeurs après sa mort, et dont le nom vient du rayon où un bibliothécaire les avait rangés. Il reste que ces quatorze traités ont fourni à la philosophie européenne la plus grande partie de son vocabulaire, et c'est par ce vocabulaire qu'on y entre le mieux.
Un titre qui n'est pas de lui
Ta meta ta phusika signifie « ce qui vient après les traités de physique ». La formule désigne une place dans un classement, probablement celui qu'Andronicos de Rhodes établit au premier siècle avant notre ère, lorsqu'il mit en ordre les manuscrits du Lycée.
Aristote nomme autrement ce qu'il fait. Il parle de philosophie première, de science de l'être en tant qu'être, et une fois de théologie. Aucune de ces trois appellations ne recouvre exactement les deux autres, et la question de savoir laquelle désigne le projet véritable du livre est l'un des problèmes les plus anciens de son interprétation.
L'ouvrage n'a pas non plus l'unité d'un livre. Les quatorze traités, désignés par des lettres grecques d'alpha à nu, sont de dates différentes ; le livre Delta est un lexique d'une trentaine de termes ; le livre Kappa reprend en partie ce que d'autres livres ont déjà dit. On lit donc un dossier, pas un exposé.
Ce que le livre cherche
Son ouverture est l'une des phrases les plus connues de la philosophie, et la traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire la donne ainsi :
L'homme a naturellement la passion de connaître ; et la preuve que ce penchant existe en nous tous, c'est le plaisir que nous prenons aux perceptions des sens.
Le premier livre déroule à partir de là une échelle : la sensation, puis la mémoire, puis l'expérience, puis l'art, puis la science, chacune sachant un peu plus que la précédente parce qu'elle sait mieux pourquoi. Au sommet, une science qui ne sert à rien d'autre qu'à comprendre, et qui porte sur les principes et les causes.
Aristote y ajoute une histoire critique de ses prédécesseurs - la première du genre - où il examine ce que chacun a identifié comme principe, et conclut qu'aucun n'a vu les quatre causes qu'il faut distinguer.
Le vocabulaire du livre, terme par terme
L'être, qui se dit en plusieurs sens
La thèse qui ouvre le livre Gamma est à l'origine de tout le reste : l'être n'est pas un genre unique dont les choses seraient les espèces. Il se dit en plusieurs sens, qui ne sont ni identiques ni totalement étrangers, parce qu'ils se rapportent tous à un sens premier - comme « sain » se dit d'un climat, d'un aliment et d'un teint par rapport à la santé.
La conséquence est méthodique. Il peut donc y avoir une science de l'être en général sans que l'être soit une chose unique, ce que Platon n'admettait pas. C'est aussi dans ce livre qu'Aristote établit le principe de non-contradiction, non comme une règle qu'on démontre, mais comme celui sans lequel aucune démonstration n'est possible.
La substance
Le livre Zeta pose la question en une ligne - qu'est-ce que la substance ? - et ne la referme pas. Est-ce la matière, la forme, le composé des deux, l'essence, le genre, l'universel ? Aristote écarte successivement plusieurs candidats et s'arrête sur l'essence, ce qu'une chose est en propre et qui se dit dans sa définition.
C'est le livre le plus difficile de l'ouvrage, et il doit sa difficulté à ce qu'il raisonne contre une position très forte : celle de Platon, pour qui ce qui est vraiment est séparé des choses sensibles. Aristote refuse cette séparation, et l'hylémorphisme - toute chose sensible est un composé de matière et de forme - est le prix de ce refus.
La puissance et l'acte
Le livre Thêta introduit la distinction qui permet à Aristote de penser le changement sans contradiction. Une chose peut être en puissance ce qu'elle n'est pas en acte : le bloc de marbre est statue en puissance, la graine est arbre en puissance. Devenir, ce n'est donc pas passer du néant à l'être, c'est passer de la puissance à l'acte.
Le couple a servi bien au-delà de son objet initial. Il a permis de penser la vie, l'apprentissage, la liberté - et il traverse encore le vocabulaire courant, où « en puissance » et « acte » n'ont pas tout à fait perdu leur sens aristotélicien.
Les quatre causes
Expliquer, pour Aristote, c'est répondre à quatre questions distinctes, et les confondre est la faute qu'il reproche à ses prédécesseurs. Les quatre causes d'une statue sont le marbre dont elle est faite, la forme qu'elle a reçue, le sculpteur qui l'a produite et la fin pour laquelle on l'a commandée.
La quatrième, la cause finale, est celle que la science moderne a congédiée pour les objets naturels, et c'est sur ce point que la rupture du dix-septième siècle avec l'aristotélisme s'est faite. Elle reste indispensable partout où l'on parle de fonctions - en biologie, en médecine, dans toute description d'un organe.
Le premier moteur
Le livre Lambda, le plus souvent lu séparément, tire les conséquences cosmologiques. S'il y a du mouvement, il faut un premier terme qui meuve sans être mû lui-même, sinon la série ne commence pas.
Ce premier moteur n'est pas un créateur et ne s'occupe pas du monde. Il meut comme un objet d'amour meut celui qui l'aime, c'est-à-dire en étant désiré, sans rien faire. Son activité est de penser, et comme rien ne lui est supérieur, il ne peut penser qu'elle-même : une pensée de la pensée. C'est le texte philosophique le plus étrange de l'Antiquité, et trois religions ont tenté de le faire coïncider avec leur Dieu.
Ce que la postérité en a fait
Le livre a eu trois vies.
La première est arabe et persane : Avicenne et Averroès le commentent, et c'est par leurs intermédiaires qu'il revient en Occident latin au douzième siècle, dans la falsafa qui l'avait recueilli.
La deuxième est scolastique. Thomas d'Aquin en tire l'armature d'une théologie, en identifiant le premier moteur au Dieu créateur - opération qui demande d'ajouter au texte ce qu'il ne contient pas, puisque le dieu d'Aristote ignore le monde.
La troisième est une longue contestation. Kant soutient que la métaphysique ne peut pas être une science des objets qui dépassent l'expérience, et le programme du livre paraît alors clos. Heidegger reprend le dossier autrement : il nomme onto-théologie la structure même de l'ouvrage, qui cherche à la fois l'être de tout étant et l'étant suprême, et voit dans cette double visée l'origine d'un oubli.
Le vingtième siècle a pourtant rouvert le chantier. La philosophie analytique a recommencé à parler de substance, d'essence, de puissance et de modalité, en relisant le livre Zeta plutôt que ses commentateurs - de sorte que le plus ancien traité de métaphysique est aussi l'un des plus discutés aujourd'hui.
Comment on le lit
On ne lit pas les quatorze livres, et personne ne le fait. Trois d'entre eux se tiennent seuls et contiennent l'essentiel : le livre I, qui est accessible et qui raconte, le livre Gamma, pour l'être en plusieurs sens et la non-contradiction, et le livre Lambda, pour le premier moteur. Le livre Delta sert de dictionnaire, et on le consulte sans le lire. Le livre Zeta se garde pour plus tard.