Les Disputes métaphysiques

Francisco Suárez

Titre original : Disputationes metaphysicae

Publication : 1597

Type : Traite

Analyse

Publiées en 1597, les Disputationes metaphysicae de Francisco Suárez sont le premier grand traité de métaphysique de l'âge moderne à ne pas prendre la forme d'un commentaire. C'est ce détail de méthode, plus encore que les thèses défendues, qui fait l'importance historique du livre : au lieu de suivre pas à pas le texte d'Aristote, comme on le faisait depuis des siècles, Suárez réorganise la discipline selon son ordre propre, en cinquante-quatre disputes enchaînées.

Le résultat est une somme d'environ un million de mots, que dix-sept éditions diffusent entre 1597 et 1636 à travers l'Europe catholique et protestante. Pendant plus d'un siècle, c'est par ce livre que l'on apprend la métaphysique.

Une discipline réorganisée

Suárez divise son propos en deux grands mouvements. Les vingt-sept premières disputes traitent de l'être commun, de ses propriétés et de ses causes : le concept d'étant, l'unité, la vérité, la bonté, les quatre causes, les relations. Les disputes vingt-huit à cinquante-trois descendent vers la division fondamentale de l'étant, entre l'étant infini, c'est-à-dire Dieu, et l'étant fini, c'est-à-dire la créature. La cinquante-quatrième, la dernière, est consacrée aux êtres de raison, ces objets qui n'existent que pour autant qu'on les pense, comme les privations ou les relations purement mentales.

Cette architecture a été décisive. En plaçant au début une théorie générale de l'étant, puis en traitant Dieu comme un cas, fût-il éminent, à l'intérieur de cette théorie, Suárez installe un partage qui deviendra celui des manuels allemands du siècle suivant, où l'on distinguera une métaphysique générale et des métaphysiques spéciales. Christian Wolff hérite de cette organisation, et c'est sous cette forme que Kant trouvera la métaphysique dont il entreprendra la critique.

Le concept d'étant

La première question du livre est celle de l'objet de la métaphysique. Suárez répond qu'il s'agit de l'étant en tant qu'étant, et il précise aussitôt que ce concept est un : quand nous disons de Dieu et d'une pierre qu'ils sont, nous employons le mot dans un sens qui, si confus soit-il, reste le même.

Il se trouve ainsi engagé dans la plus vieille querelle de la métaphysique scolastique. Thomas d'Aquin soutenait que l'être se dit par analogie, en un sens proportionnellement différent selon qu'il s'applique au créateur ou à la créature. Duns Scot soutenait au contraire que le concept d'étant est univoque, faute de quoi aucun raisonnement ne pourrait conduire du monde à Dieu. Suárez cherche une position intermédiaire : le concept est objectivement un, ce qui sauve la possibilité du discours, mais ce qu'il désigne se réalise de manière analogiquement différente selon les cas.

La solution a été jugée tantôt comme une conciliation ingénieuse, tantôt comme un glissement vers Scot qui ne s'avoue pas. Le débat est encore ouvert parmi les historiens de la scolastique.

Essence et existence

Sur une autre question classique, Suárez s'écarte plus nettement du thomisme. Y a-t-il, dans une créature, une distinction réelle entre ce qu'elle est et le fait qu'elle soit ? La tradition thomiste répondait oui, et faisait de cette composition la marque même de la finitude. Suárez répond que la distinction n'est pas réelle mais de raison : l'essence d'une chose existante n'est rien d'autre que cette chose, considérée sous un certain angle.

La conséquence est importante. Si l'existence n'est pas un principe qui s'ajoute à l'essence, la dépendance de la créature à l'égard de Dieu doit se penser autrement, non comme la réception d'un acte d'être mais comme une production totale et continuée. Suárez développe en ce sens une doctrine de la création et de la conservation qui a nourri bien des discussions ultérieures sur la causalité divine.

Il introduit par ailleurs, entre la distinction réelle et la distinction de raison, une distinction modale, qui sépare une chose de sa manière d'être. L'outil s'est révélé fécond et on le retrouve, sous d'autres noms, chez plusieurs auteurs du XVIIe siècle.

L'individuation

La cinquième dispute, souvent lue à part, traite de l'unité individuelle et de son principe. Qu'est-ce qui fait que cet homme-ci est celui-ci et non un autre ?

Les réponses disponibles ne satisfont pas Suárez. Il refuse que la matière désignée par la quantité suffise, comme le voulait une lecture courante de Thomas d'Aquin, car cela rendrait inintelligible l'individuation des êtres immatériels. Il refuse également d'ajouter à l'essence une forme supplémentaire d'individualité. Sa réponse est que chaque étant est individué par son entité propre, prise tout entière : rien ne s'ajoute à la chose pour la faire singulière, elle l'est par cela même qu'elle est.

Il en tire une thèse épistémologique peu banale pour un scolastique : l'intellect connaît directement le singulier, et non d'abord l'universel. Cette position rapproche Suárez des courants qui préparent l'empirisme, sans qu'il faille forcer la continuité.

Une diffusion européenne inattendue

La fortune du livre tient à sa forme autant qu'à son contenu. Parce qu'il n'est pas un commentaire, on peut l'enseigner sans Aristote. Parce qu'il expose les positions adverses avant de trancher, il sert d'encyclopédie des débats scolastiques. Et parce que ses thèses théologiques les plus engagées sont concentrées dans certaines disputes, on peut en utiliser le reste sans y souscrire.

C'est ce qui explique un phénomène remarquable : les universités luthériennes allemandes adoptent au XVIIe siècle les Disputes comme manuel de philosophie, et les auteurs réformés des Pays-Bas et d'Allemagne, tels Keckermann, Timpler et Alsted, en reprennent l'architecture. Un théologien calviniste, Jacobus Revius, publie en 1644 un Suarez repurgatus, littéralement un Suárez expurgé, pour en conserver l'utile en retranchant ce qu'il juge papiste.

Du côté catholique, Descartes, formé chez les jésuites de La Flèche, connaît le texte et le cite, et une part du vocabulaire des Méditations vient de là. Leibniz l'a lu de près dans sa jeunesse. Hugo Grotius saluait en Suárez un théologien d'une rare profondeur. Plus tard, Schopenhauer le cite avec estime, et Heidegger en fait l'un des maillons par lesquels la métaphysique grecque est transmise, transformée, à l'époque moderne.

Débats

La question la plus discutée est celle du statut historique de l'ouvrage. Faut-il y voir l'achèvement de la scolastique ou le premier moment de la métaphysique moderne ? Les deux lectures ont leurs défenseurs. Les premiers soulignent que toutes les questions traitées sont scolastiques et que Suárez argumente dans le cadre reçu. Les seconds répondent que la forme systématique, l'autonomie de la métaphysique générale et la manière de traiter le concept d'étant ouvrent une voie que la scolastique n'avait pas prise.

Une deuxième discussion porte sur la fidélité de Suárez au thomisme dont il se réclame. Sur l'essence et l'existence, sur l'individuation, sur l'analogie, il s'écarte de positions que la tradition dominicaine tenait pour centrales. Certains interprètes parlent d'un thomisme élargi, d'autres d'une synthèse personnelle qui emprunte autant à Scot et au nominalisme qu'à Thomas.

Une troisième porte sur ce que Heidegger en a fait. Sa lecture, qui inscrit Suárez dans une histoire de l'oubli de l'être, a eu une influence considérable sur la réception du XXe siècle, mais plusieurs spécialistes la jugent plus révélatrice du projet heideggérien que du texte lui-même.

Il faut enfin mentionner une difficulté pratique. Les Disputes sont immenses et leur traduction intégrale en langue moderne reste inachevée dans la plupart des langues, ce qui limite la discussion à un petit nombre de passages très étudiés, au risque de déformer la perspective d'ensemble.

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