Les Lois
Titre original : Νόμοι
Publication : vers 347 av. J.-C. (posthume)
Type : Dialogue
Analyse
Le dernier texte de Platon est aussi le plus long, et Socrate n'y paraît pas. Trois vieillards marchent sur la route qui mène de Cnossos au sanctuaire de Zeus, en Crète, et parlent toute une journée de ce que devrait être une législation. L'un est un Athénien dont Platon ne donne pas le nom, les deux autres sont un Crétois, Clinias, et un Spartiate, Mégillos.
L'ouvrage est resté inachevé à la mort de Platon, en 347 avant notre ère, et une tradition ancienne attribue sa mise au net à Philippe d'Oponte. On y lit un projet concret : Clinias est chargé de fonder une colonie, Magnésie, et la conversation lui sert à en écrire les lois.
Pourquoi une seconde cité
Les lecteurs de la République y cherchent d'abord un reniement. Les Lois abandonnent en effet le gouvernement des philosophes, la communauté des femmes et des biens, l'éducation unique. La cité de Magnésie compte des familles, des propriétés, des magistrats élus, des tribunaux, un code pénal. Platon parle de la cité seconde en dignité, et le texte se tient à hauteur d'institutions.
La rupture est pourtant moins nette qu'il n'y paraît. Le principe reste celui de la République : l'ordre de la cité doit refléter l'ordre de l'âme, et le législateur travaille à rendre les citoyens vertueux, non riches ni puissants. Ce qui change, c'est le moyen. À défaut de sages au pouvoir, il faut des lois que personne ne puisse plier, et l'Athénien va jusqu'à dire que les magistrats sont les serviteurs des lois.
Platon conserve d'ailleurs une pièce qui relève de l'ancien projet : un collège qu'on appelle le conseil nocturne, parce qu'il siège avant l'aube, réunit les anciens magistrats et de jeunes citoyens choisis, et veille sur l'esprit des lois. Il n'a pas de pouvoir exécutif propre, mais il étudie, il conseille et il garde. Les commentateurs se divisent sur son statut : réintroduction discrète du philosophe-roi, ou simple organe de révision.
Le droit avant la contrainte
L'apport le plus original des Lois tient peut-être dans une remarque de méthode. Les législateurs, dit l'Athénien, font comme ces médecins d'esclaves qui ordonnent sans expliquer : ils énoncent une règle et une peine. Or un homme libre mérite qu'on lui dise pourquoi. Chaque loi doit donc être précédée d'un préambule qui la justifie, et Platon en rédige plusieurs, dont un très long qui sert de prélude à l'ensemble du code.
L'idée que la loi persuade avant de contraindre, qu'elle s'adresse à une intelligence et non à une crainte, traverse ensuite toute l'histoire du droit occidental. On la retrouve dans les exposés des motifs des législations modernes.
Le même esprit gouverne le traitement des peines. Platon soutient que personne ne commet l'injustice volontairement, au sens où nul ne veut son propre mal, et il en tire une conséquence pénale : la peine est un soin, elle vise à guérir celui qui la subit, et la cité ne punit pas pour rendre le mal. Le code de Magnésie distingue néanmoins soigneusement les actes selon leur intention, ce qui en fait l'un des premiers textes à articuler les deux.
Une éducation par le plaisir réglé
Les livres I et II traitent de l'éducation, et ils le font par un biais inattendu : l'usage du vin. L'Athénien défend les banquets réglés comme une épreuve. Puisque le vin relâche la retenue, il montre à l'homme ce qu'il est quand il n'a plus peur, et il permet de s'exercer à résister au plaisir en conditions contrôlées, comme un soldat s'exerce à supporter la fatigue. Sparte et la Crète, qui interdisent l'ivresse, sont ainsi prises en défaut : elles n'entraînent au courage que contre la douleur.
De là vient une correction importante apportée à la tradition lacédémonienne : la vertu n'est pas le courage, c'est l'ensemble dont le courage n'est qu'une part, et une éducation qui n'exerce qu'à endurer produit des hommes incomplets.
Le reste de l'éducation passe par les chœurs, les danses et les jeux, sous un contrôle étroit. Platon fixe les formes musicales admises et refuse l'innovation, parce qu'un changement dans les jeux des enfants finit par changer les lois. C'est un des passages qui ont valu au texte sa réputation d'autoritarisme.
Au livre V, Platon pose les bornes matérielles de la cité : un nombre fixe de foyers, choisi pour ses propriétés arithmétiques, un lot de terre inaliénable pour chacun, et un écart de fortune limité, la plus grande ne pouvant excéder la plus petite que dans une proportion déterminée. Les citoyens se répartissent en classes censitaires qui servent aux charges et aux contributions.
Le livre X et la théologie civique
Le livre X s'écarte du droit pour une démonstration. Contre ceux qui tiennent que les dieux n'existent pas, qu'ils ne se soucient pas des hommes, ou qu'on peut les fléchir par des sacrifices, l'Athénien argumente que l'âme est antérieure au corps. Le raisonnement part du mouvement : tout mouvement reçu suppose un mouvement qui se meut lui-même, et ce dernier est ce qu'on nomme âme. L'âme étant première, ce qui lui appartient, la pensée et l'ordre, est antérieur à la matière.
Platon tire de là une législation sur l'impiété qui prévoit des peines lourdes, la rétention dans une maison de redressement et, pour les récidivistes, la mort. Ce passage est le plus embarrassant du corpus : il institue un délit d'opinion dans la cité d'un philosophe dont le maître a été condamné pour impiété. Les lecteurs y ont vu, selon leur école, une incohérence, une concession aux mœurs du temps, ou la conséquence logique d'une cité qui fait de la vertu l'objet de la loi.
Réception
Aristote connaît bien le texte et le discute dans sa Politique, où il reproche notamment à Platon de fixer le nombre des citoyens sans régler celui des naissances. Cicéron écrit un Des lois qui en reprend le dispositif, un dialogue entre amis sur la législation idéale. La théorie de la constitution mixte, où monarchie, aristocratie et démocratie se tempèrent, passe des Lois à Polybe, puis à la tradition républicaine, jusqu'à Montesquieu.
Au XXe siècle, Karl Popper a fait des Lois, avec la République, la pièce principale de son acte d'accusation contre Platon dans La Société ouverte et ses ennemis : cité fermée, contrôle des naissances, surveillance des opinions, immobilisation volontaire des formes. Leo Strauss a défendu une lecture inverse, qui prend au sérieux l'absence de Socrate et le cadre crétois : le dialogue exposerait la meilleure cité possible compte tenu des hommes réels, et son apparente rigidité serait une concession lucide, non un idéal.
Les études contemporaines, plus techniques, s'intéressent au détail du code pénal, qui constitue l'un des documents les plus complets que nous ayons sur la pensée juridique grecque.
Sources
Sources principales
Platon, Les Lois. Texte primaire, lu dans la traduction française disponible sur Wikisource et consulté en grec sur Perseus pour les passages décisifs : la fonction des préambules au livre IV, les bornes de la propriété au livre V, la démonstration de l'antériorité de l'âme au livre X et l'institution du conseil nocturne au livre XII.
Platon, République. Texte primaire, pour mesurer ce que les Lois abandonnent et ce qu'elles conservent.
Aristote, Politique, livre II. Texte primaire, pour la première critique connue du dispositif institutionnel de Magnésie.
Popper, Karl, La Société ouverte et ses ennemis, tome I, 1945. Cet ouvrage a servi à formuler l'objection moderne la plus dure faite au texte, et à en situer les passages qui la nourrissent.
Strauss, Leo, The Argument and the Action of Plato's Laws, University of Chicago Press, 1975. Cet ouvrage a servi pour l'importance accordée au cadre dramatique et à l'absence de Socrate.
Bibliographie et lectures recommandées
Brisson, Luc et Pradeau, Jean-François, introduction à leur édition des Lois, Garnier-Flammarion, pour la structure des douze livres et la chronologie de rédaction.
Cicéron, Des lois, pour l'héritage romain immédiat du projet.
Wikipédia FR et EN, articles « Les Lois » et « Laws », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Aristote a commenté
- Cicéron en hérite
- Karl Raimund Popper a commenté
- Leo Strauss a commenté