Ménon

Platon

Titre original : Μένων

Publication : vers 386 av. J.-C.

Type : Dialogue

Analyse

Présentation

Le Ménon commence sans préambule, par une question posée de but en blanc : la vertu s'enseigne-t-elle, ou s'acquiert-elle par l'exercice, ou bien vient-elle de la nature ?

Celui qui la pose est un jeune aristocrate thessalien, élève du sophiste Gorgias, riche, pressé, et sûr que la réponse existe. Celui à qui elle s'adresse, Socrate, répond qu'il est bien embarrassé, car il ne sait même pas ce qu'est la vertu.

De cette ouverture sort l'un des dialogues les plus denses de Platon. En une quarantaine de pages, on y trouve la première formulation du problème de la recherche, la doctrine de la réminiscence, une démonstration de géométrie conduite avec un esclave, et une distinction entre savoir et opinion vraie qui n'a jamais cessé d'occuper la philosophie.

Les spécialistes le situent vers 386 avant notre ère et y voient un texte de passage : Socrate y procède encore par réfutation, comme dans les premiers dialogues, mais il avance déjà des thèses positives, ce que les premiers dialogues ne faisaient pas.

Ce qu'est une définition

Ménon répond trois fois, et chaque réponse échoue de la même façon.

Il énumère d'abord : la vertu de l'homme, celle de la femme, celle de l'enfant, celle du vieillard. Socrate lui fait observer qu'il a demandé ce qu'est la vertu, et qu'on lui présente un essaim : si l'on cherchait ce qu'est l'abeille, une liste d'abeilles ne répondrait pas.

Ménon propose ensuite que la vertu consiste à commander aux hommes. Et l'esclave, demande Socrate, et l'enfant ? Et commander injustement serait-il encore une vertu ?

Il propose enfin de désirer les belles choses et de pouvoir se les procurer. Socrate montre que tout le monde désire ce qu'il croit bon, de sorte que la définition se réduit à la capacité d'acquérir, laquelle n'est une vertu que si l'acquisition est juste. On retombe donc sur une partie de la vertu pour définir le tout.

Ménon s'impatiente et formule contre Socrate l'une des comparaisons les plus connues de l'Antiquité : il ressemble à la torpille de mer, qui engourdit quiconque l'approche. Socrate accepte l'image à une condition : la torpille doit être elle-même engourdie, car il ne paralyse pas les autres en sachant, lui, de quoi il retourne.

Le paradoxe de Ménon

L'impasse produit alors une objection d'une redoutable efficacité, qu'on appelle depuis le paradoxe de Ménon.

Comment chercher ce qu'on ne connaît pas du tout ? Si l'on ne sait pas ce qu'est la vertu, on ne saura pas par où commencer ; et quand bien même on tomberait dessus, on ne la reconnaîtrait pas. Si au contraire on le sait, la recherche est inutile. Dans les deux cas, chercher est impossible.

L'argument ne vise pas seulement la vertu : il vise toute enquête. Et il est bien construit, puisqu'il repose sur un partage apparemment exhaustif entre savoir et ignorance.

La réminiscence

Socrate ne réfute pas le paradoxe, il en conteste la prémisse : il existe un troisième état, celui de qui sait sans le savoir.

Il introduit pour cela une doctrine qu'il dit tenir de prêtres, de prêtresses et de poètes. L'âme est immortelle ; elle a tout vu, ici et dans l'Hadès ; apprendre n'est donc pas acquérir du dehors, mais se ressouvenir de ce qu'on possédait déjà. Voir l'article réminiscence.

Vient alors la scène centrale du dialogue, et l'une des plus célèbres de la philosophie.

Socrate appelle un jeune esclave de Ménon, qui n'a jamais appris la géométrie et ne parle que le grec. Il trace un carré de deux pieds de côté, d'une surface de quatre pieds, et demande quel côté donnerait un carré double, de huit pieds.

L'enfant répond d'abord que le côté doit être double. On le lui fait vérifier : le carré obtenu vaut seize, non huit. Il propose trois : on obtient neuf. Il s'arrête et dit qu'il ne sait pas. C'est ce moment que Socrate souligne auprès de Ménon : il a rendu l'enfant conscient de son ignorance, et c'est là un progrès.

Socrate trace ensuite la diagonale du premier carré, pose des questions, et l'enfant reconnaît que le carré construit sur cette diagonale vaut bien le double. La conclusion que Socrate en tire est que personne ne lui a rien enseigné, puisqu'on ne lui a posé que des questions : il a tiré de lui-même des connaissances qu'il ignorait posséder.

Savoir et opinion vraie

La fin du dialogue revient à la question initiale, par un biais que Socrate nomme une hypothèse : si la vertu est une science, alors elle s'enseigne ; voyons si elle en est une.

L'examen conduit à une difficulté. Si la vertu s'enseignait, il y aurait des maîtres de vertu et des élèves, et l'on n'en trouve ni les uns ni les autres. Les sophistes prétendent l'enseigner, et Anytos, qui survient, les accuse de corrompre la jeunesse. Mais les hommes de bien d'Athènes ne font pas mieux : Thémistocle, Aristide, Périclès et Thucydide ont fait donner à leurs fils les meilleurs maîtres d'équitation et de musique, sans parvenir à en faire des hommes vertueux.

Socrate en tire une conclusion provisoire et surprenante. Ce qui guide correctement l'action n'est pas nécessairement la science : l'opinion vraie y suffit. Celui qui connaît le chemin de Larissa et celui qui a une opinion exacte sur ce chemin y conduiront aussi bien l'un que l'autre.

Pourquoi alors préférer le savoir ? Parce que les opinions vraies, dit Socrate, ressemblent aux statues de Dédale, qui s'enfuient si on ne les attache pas : elles sont instables, et ne restent dans l'âme que si on les lie par le raisonnement de la cause. Une fois liées, elles deviennent des connaissances.

Le dialogue s'achève donc sur une réponse en demi-teinte : la vertu ne vient ni de la nature ni de l'enseignement, mais paraît échoir par une faveur divine à ceux qui la possèdent, faute de quoi un homme politique ne serait pas autre chose qu'un devin qui dit vrai sans savoir pourquoi.

Ce que le dialogue a ouvert

Le Ménon est à l'origine de plusieurs lignes de discussion qui n'ont jamais été refermées.

La connaissance innée. La réminiscence a fourni à toute la tradition rationaliste son argument : si l'esprit tire de lui-même des vérités que l'expérience ne lui a pas données, c'est qu'il les contenait. Descartes parle d'idées innées, Leibniz cite explicitement la scène de l'esclave dans ses Nouveaux Essais pour réfuter Locke, et la discussion continue aujourd'hui en sciences cognitives autour de ce que l'enfant sait avant d'apprendre.

Le paradoxe de l'enquête. Toute théorie de l'apprentissage doit expliquer comment on peut reconnaître une réponse qu'on ne possédait pas. La question se pose encore aux modèles d'apprentissage automatique, qui doivent disposer d'un critère pour évaluer ce qu'ils n'ont pas appris.

Savoir et opinion vraie. La distinction, et surtout l'exigence d'une liaison par la cause, est l'ancêtre direct de la définition classique de la connaissance comme croyance vraie justifiée, que la philosophie contemporaine discute depuis une soixantaine d'années.

Controverses

L'esclave a-t-il appris ? L'objection est aussi vieille que le texte. Socrate ne se contente pas de questionner : il trace la figure, il oriente, il écarte les fausses pistes, et c'est lui qui introduit la diagonale. On lui répond que l'enfant doit néanmoins reconnaître de lui-même que chaque étape est vraie, et que cette reconnaissance ne s'enseigne pas. Le débat porte en fait sur ce qu'on appelle enseigner.

Platon croyait-il à la préexistence de l'âme ? Socrate présente la doctrine comme un récit reçu de prêtres et de poètes, non comme une démonstration, et il ajoute qu'il ne saurait en garantir le détail. Certains commentateurs y voient donc un mythe destiné à rendre une thèse épistémologique acceptable ; d'autres relèvent que la réminiscence reparaît dans le Phédon et le Phèdre, cette fois liée aux Formes, et qu'il faut la prendre au sérieux.

Le dialogue se contredit-il ? Il commence en soutenant qu'on ne peut rien dire de la vertu avant de l'avoir définie, et il finit par en dire beaucoup sans l'avoir définie. Les lecteurs se partagent entre ceux qui y voient une inconséquence et ceux qui y reconnaissent la méthode hypothétique que Socrate annonce explicitement à mi-parcours.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Monique Canto-Sperber.

Peux-tu me dire, Socrate, si la vertu s'enseigne ?

Un homme ne peut chercher ni ce qu'il connaît ni ce qu'il ne connaît pas.

Chercher et apprendre ne sont, au total, rien d'autre que se ressouvenir.

Les opinions vraies sont comme les statues de Dédale : elles s'enfuient si on ne les attache pas.

Sources principales

Platon, Ménon, traduction, introduction et notes de Monique Canto-Sperber, GF-Flammarion, 1991. Le texte lui-même, lu pour les définitions de Ménon, le paradoxe, la scène de l'esclave et la distinction finale.

Canto-Sperber, Monique, introduction de la même édition. Cette fiche lui doit la datation, la place du dialogue entre les premiers et les grands dialogues, et la mise au point sur le statut de la réminiscence.

Vlastos, Gregory, Socrate. Ironie et philosophie morale, traduction française, Aubier, 1994. Utilisé pour la discussion de la démonstration géométrique et de ce que Socrate enseigne malgré ses dénégations.

Leibniz, Gottfried Wilhelm, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, livre I, où la scène de l'esclave est reprise contre Locke.

Bibliographie et lectures recommandées

Platon, Phédon et Phèdre, GF-Flammarion, où la réminiscence reparaît liée aux Formes.

Platon, Théétète, GF-Flammarion, qui reprend la question du savoir.

Scott, Dominic, Plato's Meno, Cambridge University Press, 2006.

Wikipédia FR, article « Ménon », consulté en novembre 2026.

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