Encyclopédie
Aussi appelé : Encyclopédisme, Projet encyclopédique, Savoir encyclopédique
Projet de rassembler et d'ordonner l'ensemble des connaissances. Au-delà du genre éditorial, l'encyclopédie pose des questions philosophiques : selon quel ordre classer les savoirs, qui garantit un article et une totalité du savoir est-elle concevable.
Un mot sans origine grecque
On lit souvent que le terme vient du grec. C'est à moitié vrai. Les Grecs disaient « enkyklios paideia », l'éducation accomplie dans le cercle des arts, formule qui désignait la culture générale que devait posséder un homme libre. Mais le mot unique « encyclopaedia » n'existe pas en grec : il apparaît au XVIe siècle, en latin humaniste, par contraction de l'expression grecque. Rabelais et d'autres l'emploient au sens d'un savoir complet, et c'est seulement plus tard qu'il désignera un type d'ouvrage.
Cette genèse n'est pas un détail d'érudition. Elle indique que le mot nomme d'abord une qualité de l'esprit, la culture encerclée et complète, avant de nommer un objet de papier. Tout le problème de l'encyclopédisme tient dans ce glissement : peut-on mettre dans un livre ce qui était une formation de la personne ?
Les compilations anciennes et médiévales
Avant le mot, les choses. L'Antiquité romaine produit avec l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, en trente-sept livres, une collecte de tout ce qui se dit sur le monde, organisée par règnes et par objets. L'ouvrage se présente comme un recueil d'autorités, et il transmettra pendant quinze siècles autant d'erreurs que de savoirs.
Le Moyen Âge développe deux modèles. Celui des Étymologies d'Isidore de Séville, au VIIe siècle, qui range les connaissances en suivant les mots, parce que le nom des choses est censé en révéler la nature. Et celui du Speculum maius de Vincent de Beauvais, au XIIIe siècle, qui divise l'ensemble du savoir en un miroir de la nature, un miroir des doctrines et un miroir de l'histoire. Dans les deux cas, l'ordre du livre reflète un ordre du monde créé : l'encyclopédie est une image de la création.
Bacon, Leibniz et le rêve d'un ordre
Le tournant est pris au XVIIe siècle, avec l'idée que le savoir n'est pas à conserver mais à produire, et qu'il faut pour cela l'organiser.
Francis Bacon propose une classification des connaissances fondée sur les facultés humaines, mémoire, raison et imagination, auxquelles correspondent l'histoire, la philosophie et la poésie. Son grand projet d'une restauration des sciences comporte un inventaire de ce qui est su et, surtout, un inventaire de ce qui manque. L'encyclopédie devient un instrument de recherche.
Leibniz va plus loin et revient toute sa vie sur le projet d'une encyclopédie universelle, articulée à une langue de symboles qui permettrait de calculer les raisonnements. Son idée est que la mise en ordre des connaissances n'est pas une commodité de rangement mais une condition de la découverte : bien noté, bien classé, le savoir révèle les lacunes et les liaisons que le désordre dissimule.
L'Encyclopédie des Lumières
Une entreprise et une arme
Le projet confié en 1747 à Diderot et à d'Alembert devait être une simple traduction de la Cyclopaedia anglaise d'Ephraim Chambers. Il devient, entre 1751 et 1772, un ensemble de dix-sept volumes de texte et de onze volumes de planches, auquel collaborent des dizaines d'auteurs, dont Voltaire, Montesquieu et Rousseau.
Trois partis pris en font une œuvre philosophique.
Le premier est l'ordre alphabétique. Il paraît anodin et il est lourd de conséquences : il dissocie l'exposition du savoir de sa hiérarchie. On ne lit plus l'encyclopédie du haut vers le bas, de Dieu aux créatures, mais par entrées, selon ses besoins. Pour compenser cette dispersion, d'Alembert place en tête un Discours préliminaire et un tableau figuré des connaissances humaines, qui donne l'arbre du savoir sous une forme empruntée à Bacon.
Le deuxième est la place faite aux arts mécaniques. Les planches décrivent les métiers, les outils, les gestes des ouvriers, avec un soin inédit. Diderot revendique cette attention : les techniques appartiennent au savoir, et ceux qui les pratiquent ont une connaissance que les savants ignorent.
Le troisième est l'usage des renvois. Diderot explique, dans l'article qu'il consacre au mot « encyclopédie », que les renvois d'un article à l'autre permettent de rapprocher ce que la censure oblige à séparer. Un article pieux renvoie à un article qui le mine. Le dispositif fait de l'ordre du livre un instrument de critique.
Ce que le projet affirme
L'Encyclopédie suppose que les connaissances forment un ensemble solidaire, qu'elles sont communicables à quiconque veut s'instruire, et qu'il n'existe aucun domaine soustrait par principe à l'examen. Elle suppose aussi, et Diderot l'énonce, que le but est de changer la manière commune de penser. Le savoir y est inséparable d'une politique : diffuser contre l'autorité, la tolérance contre le dogme, et une forme de sécularisation du jugement.
Un autre sens du mot : Hegel
Il faut signaler une bifurcation, car elle évite une confusion fréquente. Lorsque Hegel publie en 1817 son « Encyclopédie des sciences philosophiques », il n'entend pas du tout ce que les Lumières entendaient. Il ne s'agit pas de compiler des articles, mais d'exposer l'enchaînement nécessaire des déterminations de la pensée, de la logique à la philosophie de la nature puis à celle de l'esprit. L'encyclopédie est ici la forme même du système : chaque moment appelle le suivant, et le tout ne se comprend qu'ensemble.
Deux idées opposées de l'encyclopédie coexistent donc depuis le XIXe siècle. L'une est un répertoire, dont l'ordre est pragmatique et l'autorité distribuée. L'autre est une déduction, dont l'ordre est nécessaire et l'autorité celle du système. Elles ne mesurent pas la même chose : la première vise la complétude du recensement, la seconde la cohérence de l'exposition.
Le positivisme et l'unité de la science
Auguste Comte reprend la question sous l'angle de la hiérarchie : les sciences se classent selon leur degré de généralité et de complexité, des mathématiques à la sociologie, et cette classification est aussi l'ordre dans lequel elles doivent être enseignées. L'encyclopédie devient un programme pédagogique et politique.
Le XXe siècle en donne une version plus technique. Le Cercle de Vienne, autour d'Otto Neurath et de Rudolf Carnap, lance à partir de la fin des années 1930 une Encyclopédie internationale de la science unifiée, dont l'ambition était de montrer la continuité logique des disciplines. Le projet est resté largement inachevé et il a produit un résultat que ses promoteurs n'attendaient pas : c'est dans cette collection qu'a paru, en 1962, l'ouvrage de Thomas Kuhn sur les révolutions scientifiques, qui a contribué à défaire l'idée d'une science unifiée et cumulative.
On note dans la même période, en France, l'Encyclopédie française dirigée à partir des années 1930 par Lucien Febvre, qui fait le choix inverse de l'alphabet : des volumes thématiques confiés à des auteurs identifiés, parce que le savoir du XXe siècle ne se laisse plus découper en entrées.
Les problèmes philosophiques
L'ordre
Alphabet ou système ? La question n'est pas de forme. L'ordre alphabétique suppose que l'utilisateur sait ce qu'il cherche, et il renonce à lui dire comment les savoirs se tiennent. L'ordre systématique prétend le dire, et il impose alors une philosophie particulière à l'ensemble des connaissances. Toute encyclopédie tranche, et son classement est une thèse.
La complétude
Une encyclopédie complète est impossible, pour deux raisons au moins : le savoir croît plus vite que le livre, et toute classification laisse des restes. Foucault a ouvert son ouvrage sur l'ordre des choses en citant une classification exotique des animaux, absurde pour nous, afin de rendre sensible le caractère historique de nos propres découpages. Les encyclopédies sont des monuments à la raison d'une époque, y compris quand elles se croient neutres.
L'autorité
Qui garantit un article ? L'Encyclopédie des Lumières répondait : des auteurs nommés, responsables de leur signature, et un directeur qui assemble. Les encyclopédies contemporaines en ligne ont substitué à ce modèle une autorité de procédure, fondée sur la vérifiabilité, la discussion publique et la révision permanente. Le changement est considérable : l'article n'est plus un texte achevé mais un état provisoire d'une controverse. Il déplace la question de la confiance plutôt qu'il ne la résout, et il constitue l'un des terrains les plus actifs de l'épistémologie sociale contemporaine.
La gratuité et l'accès
Dernier point, souvent négligé : un savoir encyclopédique n'a d'effet que s'il circule. Le prix des volumes a longtemps réservé les encyclopédies aux bibliothèques et aux fortunes, ce qui contredisait leur principe. Les entreprises encyclopédiques du XXIe siècle, en rendant l'accès libre, ont réalisé sur ce point l'intention des Lumières plus complètement que les Lumières elles-mêmes.
Sources
Sources principales. Le Discours préliminaire de d'Alembert et l'article « Encyclopédie » de Diderot, textes primaires accessibles en ligne dans l'édition numérique de l'Encyclopédie : utilisés pour l'ordre alphabétique, le tableau figuré des connaissances et la fonction critique des renvois. L'article « Encyclopédie » de Wikipédia FR et l'article « Encyclopedia » de Wikipédia EN, consultés en octobre 2026 : utilisés pour la chronologie des entreprises encyclopédiques et le recoupement des dates. Les articles de la Stanford Encyclopedia of Philosophy consacrés à Leibniz, à Hegel et au Cercle de Vienne : utilisés respectivement pour le projet d'encyclopédie universelle, pour le sens systématique du mot chez Hegel et pour l'Encyclopédie internationale de la science unifiée.
Bibliographie et lectures recommandées. Robert Darnton, « L'Aventure de l'Encyclopédie », pour l'histoire matérielle et commerciale de l'entreprise. Jacques Proust, « Diderot et l'Encyclopédie ». Michel Foucault, « Les Mots et les Choses », 1966, préface. Thomas Kuhn, « La Structure des révolutions scientifiques », 1962.